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Comment un pape choisit-il son nom de règne?

Le footballeur Javier Zanetti offre au pape Benoît XVI un maillot de foot floqué de son nom, le 7 mai 2008. REUTERS/Osservatore Romano.

Le footballeur Javier Zanetti offre au pape Benoît XVI un maillot de foot floqué de son nom, le 7 mai 2008. REUTERS/Osservatore Romano.

Ce choix a lieu dans les minutes qui suivent son élection et est fonction de la tradition, de ses convictions et de son histoire personnelle.

Le pape Benoît XVI a officiellement renoncé à sa fonction le 28 février, comme il l'avait annoncé le 11 février lors d’un discours au Consistoire pour la canonisation des martyrs d’Otrante. Le conclave qui doit choisir son successeur s'ouvre ce mardi 12 mars et devrait aboutir à l'élection du nouvel évêque de Rome à temps pour le début de la Semaine sainte, qui commence le 24 mars.

Le nouveau pape sera le septième de l'après-Seconde Guerre mondiale après Pie XII (1939-1958), Jean XXIII (1958-1963), Paul VI (1963-1978), Jean-Paul Ier (1978), Jean-Paul II (1978-2005) et Benoît XVI (2005-2013). Quand choisira-t-il son nom et quelle sera la signification de celui-ci?

Ce choix sera fait immédiatement. Une fois le nouveau pape élu, le doyen, par le rang et l'ancienneté, du collège des cardinaux électeurs (il s'agit cette année de l'Italien Giovanni Battista Ré) lui demandera en latin s'il accepte son élection puis, en cas de réponse positive, quel nom de règne il entend adopter: «Quo nomine vis vocari?»

Quelques minutes plus tard, le cardinal protodiacre (le Français Jean-Louis Tauran) annoncera, depuis le balcon de la basilique Saint-Pierre, l'identité du futur pape, suivie de la formule rituelle «qui sibi nomen imposuit...», «qui s'est donné le nom de...».

Pierre, le premier pape, s'appelait Simon

Le premier pape à avoir changé de nom n'est autre que l'apôtre Pierre, premier évêque de Rome, d'après l'évangile selon Matthieu:

«Jésus, reprenant la parole, lui dit: Tu es heureux, Simon, fils de Jonas; car ce ne sont pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais c'est mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église.»

Dans son émission Le pourquoi du comment, la chaîne de télévision chrétienne KtoTV explique qu'en 533, le pape Jean II, né Mercurius, a jugé préférable de changer de nom, Mercure étant le dieu païen du voyage, du commerce et des messagers. Pietro Canepanova, élu en 983, choisit lui de s'appeler Jean XIV afin que Saint Pierre reste le seul pape de ce nom.

Depuis, seuls deux papes, Adrien VI (pape de 1522 à 1523) et Marcel II (pape du 9 avril 1555 au 1er mai de la même année), ont conservé leur nom de baptême, bien qu'en théorie, rien ne s'oppose à ce qu'un pape ne garde son nom de naissance.

«Les noms mêmes qu'avait choisis mon très aimé prédécesseur»

Le pape choisit seul son nom de règne. La tradition veut que ce nom reflète son admiration pour un de ses prédécesseurs ou un saint, voire un désir de marcher dans ses pas, mais il peut également faire honneur à son histoire ou à sa famille. Le nom peut aussi refléter un désir d'innovation ou de rupture avec ses prédécesseurs.

Lors de son audience générale du 27 avril 2005, Benoît XVI expliquait le choix de son nom pontifical par son admiration pour Benoît XV, pape de 1914 à 1922, ainsi que pour Saint Benoît:

«J'ai voulu m'appeler Benoît XVI pour me rattacher en esprit au vénéré Pontife Benoît XV, qui a guidé l’Église au cours d'une période difficile en raison du premier conflit mondial. […] C'est sur ses traces que je désire placer mon ministère au service de la réconciliation et de l'harmonie entre les hommes et les peuples.»

En octobre 1978, Karol Wojtyla avait lui choisi le nom de Jean-Paul II en hommage à son prédécesseur Jean-Paul Ier, mort brutalement après un mois de pontificat:

«J'ai voulu porter les noms mêmes qu'avait choisis mon très aimé prédécesseur Jean-Paul Ier. [...] [Son] pontificat n'ayant duré qu'à peine trente-trois jours, il m'appartient non seulement de le continuer, mais, d'une certaine manière, de le reprendre au même point de départ.»

Jean-Paul Ier, né Albino Luciani, avait lui innové en devenant le premier pape à prendre un nom composé, formé de ceux de ses deux prédécesseurs immédiats, Jean XXIII et Paul VI, qui l'avaient fait respectivement évêque puis cardinal. Ce choix avait été interprété comme une volonté de s'inscrire dans le sillage de ces deux papes qui ont lancé et mis en oeuvre le concile Vatican II, concile d'«ouverture» de l’Église catholique au monde actuel.

Quel nom pour le futur pape?

Hormis Pierre II, aucun nom de pape n'est véritablement à exclure pour le prochain conclave, même si certains peuvent paraître plus ou moins probables que d'autres. A part Jean-Paul Ier (qui accola deux noms déjà existants), le dernier pape à choisir un nom de règne inédit est Landon, en 913.

Le plus probable est donc que le futur pape reprenne un nom déjà utilisé en fonction de ses admirations personnelles ou des figures qui ont marqué son parcours ou ses fonctions écclesiastiques. Par exemple, l'Italien Angelo Scola, qui figure parmi les principaux papabili, a été nommé cardinal par Jean-Paul II, a occupé la fonction de patriarche de Venise, comme Jean-Paul Ier et Jean XXIII, et est actuellement archevêque de Milan, comme Paul VI au moment de son élection.

Comme le notent nos confrères de Slate.com, de manière plus générale, le choix éventuel par l'élu du nom Jean XXIV serait sans doute perçu comme le signe d'une orientation réformatrice, dans la lignée du pape du concile Vatican II (en 2005, le cardinal belge Godfried Danneels, perçu comme progressiste, avait d'ailleurs publiquement déclaré qu'il aurait choisi ce nom s'il avait été élu). Selon le journaliste Michael Brendan Dougherty, le nom Benoît XVII signifierait lui évidemment une continuité avec le dernier pontificat et celui de Jean-Paul III pourrait être interprété comme un symbole d'ouverture au monde si le pape est un non-Européen.

Certains noms sont polémiques

Certains noms très anciens ou impossibles à prononcer dans plusieurs langues, comme Eutychien, paraissent hautement improbables. Il arrive cependant que des noms anciens ressurgissent: Jean XXIII et Paul VI avaient ainsi choisi de reprendre des noms qui n'étaient plus utilisés depuis respectivement six et trois siècles.

On pourrait donc imaginer voir ressurgir des noms inusités depuis plus d'un siècle, comme Clément XV (nom utilisé pour la dernière fois au XVIIIe siècle et qui est aussi celui du quatrième pape de l'histoire, qui régna probablement de 88 à 97) ou Léon XIV (Léon XIII fut pape de 1878 à 1903 et surnommé «le pape des ouvriers» après avoir publié l'encyclique Rerum Novarum, qui inaugura la doctrine sociale de l'Eglise catholique).

Certains noms, par ailleurs, pourraient être perçus négativement par l'opinion et les médias, comme Grégoire XVII [1], le pape Grégoire XVI (1831-1846) ayant laissé l'image d'un pontife réactionnaire.

Très utilisé entre le milieu du XVIIIe siècle et le milieu du XXe siècle —la moitié des papes de cette période le portèrent—, le nom Pie pourrait aussi être mal interprété. Son dernier porteur, Pie XII, avait été unanimement salué comme un grand pape à sa mort mais, en 2009, la reconnaissance de ses «vertus héroïques» par Benoît XVI, dernière étape avant la béatification, avait fait polémique. Le nom est aussi attaché à celui du pape Pie X, réputé conservateur.

Peut-être serons-nous surpris par le choix du futur pape: en attendant la réponse, les paris sont ouverts.

Célésia Barry

L'Explication remercie Odon Vallet, spécialiste des religions et auteur des Chroniques du village planétaire, et Yves Bruley, historien et auteur de La papauté de Simon Pierre à Benoit XVI.

[1]  Si le nom de Grégoire XVII a déjà été porté, c'est par Clemente Domínguez, un antipape. Le futur pape peut donc tout à fait prendre le nom de Grégoire XVII.

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