Monde

Succession de Benoît XVI: à qui profite le grand déballage?

Henri Tincq, mis à jour le 27.02.2013 à 16 h 56

Le pontificat du successeur de Jean-Paul II s'achève jeudi à 20 heures, après une ultime audience publique mercredi, et alors que le conclave qui doit désigner le nouveau pape se prépare dans une atmosphère dégradée. La «candidature» d’un homme à poigne fait son chemin.

Le dôme de la basilique Saint-Pierre se reflétant dans une flaque d'eau. REUTERS/Eric Gaillard.

Le dôme de la basilique Saint-Pierre se reflétant dans une flaque d'eau. REUTERS/Eric Gaillard.

Benoît XVI continuera de s’appeler... Benoît XVI. On s’adressera toujours à lui par les mots de «Sa Sainteté», même si sa carte de visite ne portera plus que le nom de «pape émérite».

Il s’habillera de la soutane blanche des papes mais renoncera à tout autre signe distinctif, à la pèlerine et aux mocassins rouges. L’«anneau du pêcheur» qu’il porte depuis son élection, signe de l’héritage qu’il a reçu de l’apôtre Pierre, sera détruit, comme après la mort de tout pontife.

Telles sont les dispositions laissées par Benoît XVI au moment —jeudi 28 février à 20 heures— où il quitte ses fonctions, avec une ultime audience publique mercredi mais sans autre cérémonie, et où prend fin son pontificat inauguré il y a presque huit ans, le 19 avril 2005. Il s’envole pour deux mois à Castel Gandolfo, comme pour mieux signifier et garantir la totale liberté dont disposeront les cardinaux électeurs dans le choix de son successeur.

«Pressions inacceptables»

Le conclave pourra alors commencer, mais dans une ambiance dégradée. Jusqu’au bout, ce pape n’aura pas été épargné par la rumeur et le scandale. Jusqu’au bout, il aura été contraint de dénoncer «le mal, la souffrance, la corruption» ainsi que «l’obscurité du monde», selon les mots qu’il a encore employés devant les cardinaux et qui pèseront à l’heure du choix.

En plein désarroi, comme pour mieux déplorer le grand déballage médiatique qui a commencé, le Vatican a rappelé les pressions politiques d’autrefois sur les conclaves. En 1903, à la mort de Léon XIII, l’Autriche impériale avait opposé son veto à l’élection du cardinal-secrétaire d’Etat Rampolla, accusé de mener une politique pro-française. Cette intrusion scandaleuse dans le conclave avait été sévèrement jugée par les cardinaux qui, par la suite, mirent fin à ce système dit de l’«exclusive» .

Cette fois, c’est la presse qui est accusée de vouloir influencer le choix des électeurs: «pressions inacceptables», «informations non vérifiées, non vérifiables ou totalement fausses», protestent le porte-parole du pape et la secrétairerie d’Etat. En cause, un article de La Repubblica selon lequel un «lobby gay» se serait introduit au sein de la Curie romaine.

Un chantage s’exercerait sur elle par des personnalités de l’extérieur auquel le «lobby gay» serait lié par des relations «de nature mondaine». Ces informations auraient été extraites d’un rapport ultraconfidentiel écrit par les trois cardinaux que Benoît XVI avait mandatés pour faire un état des lieux au moment de l’affaire Vatileaks.   

Un «mal» qui s'insinue jusqu'au sommet

Simples ragots ou début de vérité? Les électeurs du prochain conclave n’accèderont pas à ce rapport. Celui-ci sera transmis directement au prochain pape. Mais les trois cardinaux chargés de l’enquête, tous octogénaires et interdits de droit de vote, participeront aux délibérations qui précèdent le conclave, qu’on appelle les «congrégations générales». Les langues se délieront.

Le «mal», comme dit le pape, s’insinue donc jusqu’au sommet de l’Eglise. Un cardinal écossais, Keith O’Brien, archevêque d’Edimbourg, la plus haute personnalité de l’Eglise catholique en Grande-Bretagne, a démissionné et ne participera pas au conclave. Il est accusé par trois prêtres et un ancien séminariste de «comportements indécents» survenus il y a trente ans. Il nie les faits, mais devant le scandale, il a préféré se retirer, décision approuvée par le pape.

Benoît XVI, qui a beaucoup fait pour mettre fin à la crise des prêtres pédophiles —repentir, soutien aux victimes, meilleur discernement des vocations, encadrement des séminaristes, coopération avec la justice civile— sait bien que ce «mal» n’a pas fini de ronger l’Eglise. D’autres affaires vont éclater. Les associations de victimes ne sont pas apaisées. La «culture du silence» continue de régner. Des résistances se font jour pour couvrir des faits et sauver l’image de l’Eglise.

Celle-ci n’en a donc pas terminé avec la pédophilie. Des pressions s’exercent sur le cardinal américain Roger Mahony, ancien archevêque de Los Angeles, qui a couvert des prêtres fautifs, pour qu’il ne participe pas à l’élection.

Grand ménage à la Curie

A qui profitera, lors du conclave qui s’ouvre, ce grand déballage? Nul ne peut le prévoir dans ce scrutin unique au monde où aucun «candidat» ne fait campagne et ne délivre un programme. On peut cependant s’attendre à une réaction fortement majoritaire en faveur d’un grand ménage, pour que soit tournée la page.

Le regard se fixe sur la Curie romaine. Comme après chaque conclave vont pleuvoir les promesses de réforme. Mais l’ardeur réformatrice diminue avec le temps. Le pape voyage, le pape écrit et la Curie gouverne. C’était déjà le cas sous Jean-Paul II. Ce le fut aussi sous Benoît XVI.

Le souhait monte à Rome d’un «homme à poigne», capable de remettre de l’ordre dans le fonctionnement d’un gouvernement trop centralisé de l’Eglise catholique. Faut-il choisir un homme du sérail, issu de cette Curie tant décriée pour son atmosphère de cour et d’intrigues, toujours prête à bloquer les questions délicates, à accroître son pouvoir? Ou faut-il recruter une personnalité à l’extérieur de la Curie, mais suffisamment ferme et autoritaire pour se faire écouter et respecter d’elle?

Question subsidiaire: pour mener à bien ce qu’à Rome on appelle déjà la «purification», faut-il choisir un pape italien —la nationalité la plus représentée au sein de la Curie— ou au contraire rejeter les Italiens sous prétexte qu’ils sont trop compromis avec le système?

Des personnalités comme Angelo Scola, archevêque de Milan, ou Christoph Schönborn, archevêque de Vienne, sont extérieurs à la Curie, mais par leur expérience, ils en connaissent tous les rouages et ce sont des hommes de tempérament. Dans le climat qui règne à Rome, leurs chances croissent donc, à l’inverse de celles d’un pape venu des continents du Sud, connaissant mal la Curie romaine, dont l’élection, pour une majorité de cardinaux, serait synonyme d’aventure. Mais dans un scrutin aussi ouvert et un climat aussi dégradé, tout pronostic relève de la plus haute fantaisie.

Henri Tincq  

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte