Monde

Beppe Grillo: le changement politique vient des fous, pas des centristes

David Weigel, mis à jour le 27.02.2013 à 11 h 46

Il y a le politique comique en Italie, Kinky Friedman aux Etats-Unis, et, dans un tout autre style le Parti pirate en Allemagne ou, sans que l'on puisse les comparer, Aube dorée en Grèce.

Beppe Grillo, à Sienne le 24 janvier 2013. REUTERS/Stefano Rellandini

Beppe Grillo, à Sienne le 24 janvier 2013. REUTERS/Stefano Rellandini

Voilà où nous en sommes: l’économie du monde entier est donc suspendue aux décisions d’un comique italien, Beppe Grillo. Soyons clairs: ce n’était pas prévu au programme. Les Démocrates italiens, que l’on classerait plutôt au centre-gauche, ont passé l’intégralité de la campagne au plus haut dans les sondages. Les journalistes étrangers se pâmaient littéralement devant «l’opération Ohio», qui voyait de jeunes politiciens italiens cornaqués par les équipes de campagne d’Obama, mettre leur tactique en place en Lombardie, qui pouvait basculer dans leur camp.

Et voilà que Beppe Grillo entre en scène, avec ses cheveux gominés, un comique blogueur à ses heures, activiste social, aussi provocateur que radical. Son Mouvement 5 Etoiles avait l’air parfaitement ridicule, jusqu’à ce qu’il arrive en troisième position dans les urnes.

Les manifestations de Grillo commencèrent par attirer des milliers de personnes. Puis ce fut 100.000 personnes. La plateforme de Grillo proposait un revenu pour tous et la possibilité pour les prêtres d’avoir des enfants «afin qu’ils ne tripotent pas ceux des autres». Cela ajouté à une campagne particulièrement agressive dans les réseaux sociaux –il est suivi par près d’un million de personnes sur Twitter– lui a permis de récupérer 25% des voix, empêchant le centre-gauche de disposer d’une majorité et de semer la panique chez les investisseurs (pas grave, ils ont l’habitude de paniquer) en faisant plonger l’indice Dow Jones de 216 points!

Certes, on parle ici de l’Italie. Le marasme politique fait à tel point partie intégrante de la vie de l’Italie que l’intitulé d’un article de l’Associated Press –«les investisseurs craignent que l’Italie sombre dans la paralysie politique»– a provoqué, bien involontairement, de nombreux ricanements.

Ce qui fait que Grillo est intéressant, c’est la manière dont s’est construit son Mouvement 5 Etoiles. La liste des candidats a été rassemblée grâce à des conventions en ligne. Les membres du parti pouvaient cliquer sur le nom de trois candidats et les trois premiers avaient le droit de concourir.

C’est exactement ce qu’a tenté le Americans Elect Party (aujourd’hui disparu et qui ne manque pas à grand monde) en 2011 et 2012. Le AEP a dépensé 35 millions de dollars et tenu une convention en ligne, demandant aux participants de choisir un ticket pour la présidence. Quelques milliers de personnes ont voté pour Buddy Roemer –bien après que cet outsider républicain avait fait campagne pour être désigné par son parti d’origine.

Cette expérience s’est soldée par un fiasco pour le American Elect Party. Comment se fait-il qu’elle a marché pour Grillo? C’est simple: quelle que soit la quantité d’argent que l’on déverse sur des «centristes», les vrais changements politiques ne viennent pas de gens raisonnables. Ils sont les enfants de la folie furieuse et du délire.

«Pour qu’un troisième parti émerge, dit Bill Hillsman, un des responsables de la campagne de Jesse Ventura quand il fut élu gouverneur du Minnesota, il faut une personnalité détonante. Voilà pourquoi American Elect a échoué. Nous avions passé un coup de fil American Elect et nous leur avions demandé s’ils voulaient plutôt voir un Républicain ou un Démocrate être désigné. Ils ont attendu trois jours avant de nous rappeler pour nous dire que si un vrai personnage indépendant se retrouvait sur le ticket, il fallait obligatoirement que l’autre soit un Républicain ou un Démocrate.»

Ce plan ayant totalement échoué, American Elect a lancé une sorte de campagne afin de promouvoir la candidature possible de David Walker. Cet homme sympathique mais totalement transparent était un ancien contrôleur fédéral des finances, qui n’avait qu’une seule expression à la bouche: «Un grand accord.» Etonnamment, les Américains ne se sont pas vraiment précipité pour l’aider à agiter son drapeau. Bill Hillsman:

«Les gens n’ont de cesse de dire qu’il faut de l’austérité, de l’austérité et puis encore de l’austérité. Et le gouvernement jette l’argent par les fenêtres tout en se comportant de manière assez répréhensible. Or, voilà comment ça marche aux Etats-Unis: on aime bien exprimer notre mécontentement de la manière la plus spectaculaire possible. On adore balancer les télévisions par les fenêtres.»

Ce genre de choses commence à se multiplier. L’apparition de Grillo sur le premier plan de la scène politique n’est que le dernier épisode en date qui témoigne de la révolte des électeurs, comme c’est le cas dans de nombreux autres systèmes, quand les populations ont fini par ne plus faire confiances à leurs élites.

En Allemagne, le Parti libéral démocrate, partenaire fréquent des coalitions gouvernementales a perdu les deux-tiers de ses électeurs. Le Parti pirate –un des nombreux partis européens portant ce nom, avec une plateforme mêlant idées de droite et de gauche, proposant par exemple un revenu garanti et l’abandon du copyright– s’est engouffré dans la brèche.

En Haïti, les investisseurs occidentaux désiraient majoritairement la victoire du Parti de l’unité, au pouvoir, lors des élections présidentielles de 2011-2012. Le vainqueur, à l’issue d’une suite de crises, fut un chanteur de Kompa, Michel «Sweet Micky» Martelly, qui passa du statut d’aimable plaisantin à celui de candidat de tous ceux qui étaient remontés contre le gouvernement.

En Grèce, le parti Aube dorée –un parti de néo-nazis créé dans un pays qui, pourtant avait vécu sous la botte des Nazis– s’est lancé dans l’aventure électorale avec une petite base de 20.000 électeurs. Il a fini par engranger plus de 420.000 voix et a obtenu 18 sièges au Parlement.

Toute personne qui tenterait de trouver un lien idéologique entre tous ces partis à travers le globe ferait chou blanc. Cette élection grecque, qui a finalement vu la victoire étroite des «austéricrates» soutenus par l’Union européenne, ressemble presque à un conte de fées comparée à celle qui vient de propulser l’Italie dans le chaos.

La seule constante: les électeurs sont écœurés par le choix qui leur est proposé et opte pour le parti qui promet de «tout faire péter» plutôt que pour les défenseurs de l’austérité.

«Je considère ce qui vient de se passer en Italie comme un signe encourageant, dit Kinky Friedman, le chanteur de country/écrivain/politicien amateur qui concourait pour devenir gouverneur du Texas en 2006. Je pense que si Jésus se présentait au Texas comme candidat indépendant, il ferait un score équivalent [au Mouvement 5 Etoiles].»

En 2006, avant la crise économique, Friedman avait rassemblé près de 547.000 voix avec un programme au raccroc et un slogan simple:

«Et pourquoi pas, après tout?»

Encore aujourd’hui, impossible de comprendre ses motivations. Il y a deux ans, il a soutenu la candidature présidentielle de Rick Perry; il dit à présent que «son dernier souhait serait d’être incinéré et que l’on jette ses cendres sur la tête de Rick Perry». C’est sans doute la façon qu’à Friedman de nous dire qu’il cherchera, la prochaine fois, à obtenir l’investiture démocrate, fera campagne pour la légalisation du cannabis et des casinos, en travaillant à l’intérieur des structures du parti pour le faire imploser. Ce mouvement des «rejectionnistes» prend bien des formes à travers le monde.

 «L'onestà andrà di moda!», a tweeté Beppe Grillo quand le résultat des élections a été connu. En français: «L’honnêteté va redevenir à la mode!»

David Weigel

Traduit par Antoine Bourguilleau

David Weigel
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