Jane Austen peut-elle être un produit marketing et un grand écrivain?

Le flot d’hommages lié au bicentenaire d’«Orgueil et préjugés» reflète mal la valeur littéraire de l'auteure.

Anne Hathaway dans «Becoming Jane» © La Fabrique de Films

- Anne Hathaway dans «Becoming Jane» © La Fabrique de Films -

Assez! De grâce… On a compris. Je l’ai moi-même écrit à plusieurs reprises: Jane Austen est une figure sérieuse, et sérieusement talentueuse, de la grande et sérieuse littérature. Ne minimisons pas son œuvre en la qualifiant de chick lit – ou littérature pour filles. Ai-je bien précisé qu’il s’agissait d’un auteur vraiment très sérieux (bien que brillamment comique et satirique)?

Il semble toutefois qu’elle soit devenue l’écrivain intellectuel de référence pour les lecteurs du dimanche. Ce n’est pas tant qu’on surestime ses qualités. Le hic, c’est plus qu’elle risque fort la sur-médiatisation, et par là même la simplification à l’extrême.

Je sais que cela peut paraître élitiste, et, je le répète, mon admiration pour sa plume est profonde, sincère et intacte. N’empêche, ce tsunami d’hommages omniprésents – de mauvais goût, exagérés, voire euphoriques – qui déferle à l’occasion du 200ème anniversaire d’Orgueil et préjugés me donne l’impression qu’on en fait un peu trop. Au milieu des coups de clairon et des adaptations diverses, la vérité sur Jane Austen se tait et se perd.

«Austen Power» et marketing

Avez-vous lu récemment cet article du Wall Street Journal astucieusement titré «Austen Power»? Il énumère quelques «produits dérivés» de l’œuvre d’Austen, liés au bicentenaire de son roman phare. A faire hérisser les poils. Voyez plutôt:

- Littérature érotique: Linda Berdoll a écrit une suite d’Orgueil et préjugés qui ferait rougir Jane Austen.

- Internet: Sur You Tube, les personnages de la web-série Lizzie Bennet Diaries – «Le Journal intime de Lizzie Bennet» - sont sur Facebook et sur Twitter.

- Télé: Dans la série fantastique Orgueil et quiproquos, une admiratrice de Jane Austen échange sa place avec Elizabeth Bennet.

- Cinéma: Le film Austenland, qui vient d’être vendu au festival de Sundance, raconte l’histoire d’une fan de Jane Austen qui rencontre l’amour dans un parc à thème dédié à l’écrivain.

A quand un Pride and Prejudice and Kitties«Orgueil et préjugés et minous»«pour ceux qui aiment les photos humoristiques de chats dans leurs romans d’amour»? (La blague n’est pas de moi, hélas.)

Ils ont vraiment pavé les routes de Pemberley et imaginé un parc d’attraction. Et Elizabeth Bennet a un compte Twitter! Prévenez Jeff Jarvis...

Bien sûr, il y a aussi une version zombie d’Orgueil et préjugés, et d’autres mashups mêlant l’épouvante à d’autres romans de Jane Austen. Ils ont au moins le mérite de tourner en dérision cette stupide vénération ambiante. Les adaptations de Jane Austen ne sont d’ailleurs pas toutes mauvaises. Il y a toujours Clueless (tirée d’Emma – c’est la meilleure de toutes les adaptations modernes) – ainsi que les multiples séries de téléfilms  BBC/Masterpiece, avec tous leurs remakes. (Les meilleurs, de loin, sont la première adaptation de Persuasion réalisée pour la BBC et le Raison et sentiments avec Emma Thompson. Le pire, de loin, est le Mansfield Park de Patricia Rozema.)

Mais le plus décourageant dans tout cela reste la tentative récente d’un éminent critique littéraire de recycler Jane Austen dans un livre faussement naïf de développement personnel. J’y reviens dans un moment. J’ai manqué l’ouvrage lors de sa première publication l’an dernier mais quand je suis tombé dessus en livre de poche, ce fut un peu la goutte d’eau qui a fait déborder l’aiguille dans la botte de foin…

Non, mais sérieusement, j’ai été vivement déçu par ce critique dont j’admirais le travail. Il semble désormais avoir rejoint la très lucrative folie Austen, qui plus est d’une manière particulièrement réductrice et antilittéraire, niveau Dr Phil [ndlt: un célèbre animateur américain].

Donneuse de conseils VS Grand écrivain

Ce livre m’a fait repenser Jane Austen. Je n’ai pas totalement remis en cause mon analyse mais je l’ai révisée, reconçue, j’ai re-contextualisé la place de son œuvre au panthéon de la grande littérature. Après tout, si on peut en faire une gentille donneuse de conseils pour devenir un modèle de vertu suffisant et égoïste, était-elle un si grand écrivain?

Mais d’abord, je crains que vous ne doutiez de la sincérité profonde de mon admiration originelle (et intacte) pour Mme Austen et donc que vous interprétiez mal cette révision de mon analyse. Encore une fois, ce n’est pas une remise en cause, j’essaie juste de ramener un peu de mesure dans cette «Austenmania» qui a gagné lecteurs et spectateurs américains et qui semble hors de contrôle. J’adhère toujours totalement à ce que quelqu’un a écrit de Jane Austen il y a 10 ans:

«Il faut arrêter de qualifier son œuvre de «littérature pour filles». C’est l’une des plus grandes observatrices, analystes et disséqueuses des êtres humains. Elle a analysé, avec l’œil d’un joaillier, le microcosme et le macrocosme, l’organisme humain, l’organisme social ainsi que la comédie et la cruauté qu’ils réfléchissent et réfractent.»

Ok, c’était moi. Dans une chronique que j’avais sous-titrée, d’une bravade moqueuse, «Il faut être un homme, un vrai, pour aimer Jane Austen».

Dans un papier plus ancien, non disponible en ligne, j’avais élaboré une typologie des personnalités pour classer – de manière ironique - les individus selon leurs romans préférés de Jane Austen. Je m’étais auto-déclaré homme de Persuasion – condamné au romantisme –intéressé par les femmes de L’Abbaye de Northanger (je n’en avais jamais rencontrée), romanesques mais non conformistes.

D’accord, je l’admets. Mon admiration littéraire était sincère mais j’avais peut-être déjà une idée derrière la tête.

J’avais besoin de vous confier tout ceci avant d’en revenir à ce fameux livre de développement personnel écrit par l’éminent critique littéraire et de vous expliquer pourquoi il m’a poussé à reconsidérer mon analyse de Jane Austen. Vous avez probablement vu le livre en librairie il a été publié la première fois l’an dernier [aux Etats-Unis].

Il s’appelle: Le régime Jane Austen: Comment j’ai perdu 15 kilos grâce aux recettes secrètes de Pemberley.

Non, je rigole. Son vrai titre est A Jane Austen Education: How Six Novels Taught Me About Love, Friendship, and the Things That Really Matter - «L’éducation par Jane Austen: Ce que six romans m’ont appris de l’amour, de l’amitié et des choses qui comptent vraiment».

On y découvre comment William Deresiewicz, jadis professeur de littérature à Yale, a «découvert» la grandeur de Jane Austen – grandeur à côté de laquelle il avait réussi à passer jusqu’à son doctorat. (Je vous avais bien dit de ne pas faire de doctorat. Certes, il s'agissait seulement de Columbia.)

Franchement, vous n’en avez pas entendus assez, des intellectuels qui «découvrent» que Jane Austen répond à leurs exigences élevées en matière de complexité et de sérieux moral? (C’est comme atterrir à l’aéroport international John F. Kennedy et dire que vous avez «découvert» l’Amérique. Découvrir Jane Austen avec condescendance était déjà has been quand Lionel Trilling a écrit son célèbre essai sur Mansfield Park dans les années 1950.)

Non, Jane Austen n'est pas «gentille»

Quoi qu’il en soit, jusqu’à ce que je lise l’ouvrage de William Deresiewicz, j’avais toujours respecté et admiré l’intelligence de ses critiques littéraires et je ne peux pas croire qu’il ait cédé à cette mode d’utiliser de la littérature sérieuse pour écrire un stupide livre de développement personnel. Dans cet ouvrage, il se décrit grosso modo comme un individu élevé par des loups, un mufle peu sociable et privé de sensibilité interpersonnelle. Jusqu’à ce que – sacrebleu! – il «découvre» Jane Austen, qu’il comprenne en la lisant qu’il a jusqu’ici été un crétin et qu’elle a des choses importantes à lui enseigner sur la vie et l’amour. Des découvertes qui l’ont transformé en un être humain civilisé et sensible.

Il prend soin de nous faire partager cette série de cours qui l’a métamorphosé, traitant le lecteur comme un étudiant de troisième cycle élevé par les mêmes loups. Il explique surtout comment être gentil. Pas juste gentil, mais super-gentil. Dans sa démarche, il commet toutefois l’exploit de mal interpréter tout de Jane Austen et de ses romans. Parce que surtout, elle n’est pas «gentille».

Avant l'«austenisation»

Mais d’abord, avant de nous dévoiler son nouveau lui «austenisé», il lui fallait s’établir une réputation de coureur. J’imagine que c’est pour que nous ne le prenions pas pour un gros intello coincé.

Il lui a fallu nous dire qu’avant d’être «austenisé», il pouvait se dégoter des belles nanas en un rien de temps et chaque fois qu’il le voulait. Dès la page 3, on apprend qu’avant son «austenisation», le pauvre était embourbé dans une relation trop sexuelle:

«Nous avons commencé par passer une nuit ensemble [mais ensuite notre relation] n’a jamais vraiment dépassé le stade du sexe. Elle était splendide, bisexuelle, impulsive, expérimentée. Son regard disait ‘j’en connais un rayon’ et son rire ajoutait ‘j’en ai rien à faire’. On couchait ensemble, ensuite on allait danser, puis on recouchait ensemble.»

Whaouh! Quel homme. Une vraie machine à sexe. Enfin, c’était avant son «austenisation». Maintenant il a renoncé aux enfantillages comme s’encanailler avec de splendides bisexuelles qui «en connaissent un rayon» et ne sortent de la chambre que pour aller danser.

Donc, avant il pouvait se faire autant de nanas splendides, expérimentées et bisexuelles qu’il voulait mais maintenant il est devenu meilleur. Plus vertueux. C’est ce qu’il dit de lui. Il est même prêt à enseigner à ses lecteurs un peu bêbêtes ce qu’il prétend avoir appris sur les rapports humains en lisant cette chère Jane. Qui aurait probablement bien ri face à ce débordement d’autosatisfaction. William Deresiewicz est exactement le type de personnages pompeux qu’elle aimait railler.

La littérature et la morale

L’idée de base du livre, c’est que Jane Austen l’a remis sur le droit chemin.

Je n’ai probablement pas besoin de le souligner, mais nous apprendre à nous conduire comme de bons petits garçons et de bonnes petites filles n’est pas l’objectif  de la grande littérature et ce n’est certainement pas sur ce point qu’elle doit être jugée. Cette idée que la littérature devrait être jalonnée de leçons de morale ne lui rend pas service.

La première caractéristique de la grande littérature, c’est d’amener le lecteur à se poser des questions – sans fournir de réponses simplistes – sur les origines de ses croyances sur la nature humaine, sur la structure de ses interdits moraux et sur le sens et le but de l’existence humaine. Il est ridiculement rétrograde et franchement antilittéraire de dire que la littérature en général, et plus particulièrement celle de Jane Austen, sert d’abord à dicter des règles de conduite plutôt qu’à, disons, procurer l’intensité unique du plaisir esthétique d’une phrase joliment construite. Et de résumer la littérature, de façon simpliste, à une leçon de conduite, dotée d’un seul et même point de vue sur la morale et sur l’être (et donc sur l’épanouissement personnel). Que se passerait-il s’il «découvrait» Jean Genet? Il aurait moins de chances de passer dans l’émission littéraire d’Oprah Winfrey, j’imagine.

Le livre de William Deresiewicz est si simpliste que j’en viens à croire qu’il nous fait marcher. Alors Lolita ce n’est pas de la littérature? Anna Karénine non plus? Pas plus que Coriolan? Je le répète: la littérature n’est pas une miss bonne manières, un manuel des valeurs bourgeoises. L’œuvre de Jane Austen n’est d’ailleurs pas bourgeoise, elle dissèque la bourgeoisie.

Mais William Deresiewicz est déterminé à transformer d’excellents romans en de ridicules «moments d’enseignement». En réduisant Mansfield Park à un simple cours de développement personnel, il passe à côté de tout l’intérêt du roman puisqu’il semble penser qu’il est surtout question d’ascension sociale – un phénomène dont il prétend ne pas avoir eu conscience avant de se reconnaître dans l’ascenseur social du roman. (Celui-ci est en réalité davantage centré sur les questions de théâtralité et d’authenticité.)

Bien sûr, chaque roman de Jane Austen, chaque page de Jane Austen, est une critique de l’ascension sociale. C’est l’une de ses principales préoccupations, même si William Deresiewicz ne semble pas l’avoir compris avant de lire Mansfield Park. C’est mal de chercher à tout prix à s’élever socialement, «découvre»-t-il. Il sait maintenant qu’il doit être plus gentil avec ceux qui sont en-dessous de lui. Pour aller plus loin sur le thème de l’ascension sociale en littérature, je lui suggère les romans d’Edith Wharton, s’il ne les a pas encore lus. (A condition qu’il nous épargne une nouvelle «découverte» en termes de développement personnel.)

Emma, ce n'était pas Gustave, c'était William

Le livre de William Deresiewicz fonctionne ainsi. Chaque roman est l’occasion d’une nouvelle et ennuyeuse leçon:

«Dès les premières pages d’Emma, j’ai compris à quel point l’héroïne avait tort. Je ne pouvais la supporter, jusqu’à ce que Jane Austen me montre à quel point je lui ressemblais.»

Cette histoire est tellement puérile – quel adulte lit de cette façon? (Même si c’est finalement un peu l’inverse de la façon dont Stanley Fish analyse la technique utilisée par Milton dans Le Paradis perdu – on est séduit par la rhétorique de Satan jusqu’à ce que l’on se laisse «surprendre par le péché». Michael Jackson utilise cette figure de style également dans «Man in the Mirror», si si…)

Qu’importe, quelle découverte! Il en est estomaqué. Emma n’est pas Emma, Emma c’est lui! Tout Jane Austen se résume à lui…

Après tout, c’est à ça que se réduit la littérature: tirer des leçons, se faire inviter chez Oprah et rendre le lecteur meilleur, non? Un bon critique littéraire cantonnerait-il vraiment la littérature à la morale et aux bonnes manières? (J’ai déjà une idée pour mon prochain bouquin de développement personnel: Comment Dostoïevski m’a appris à ne pas assassiner de vieilles dames pour résoudre des problèmes métaphysiques.)

Les «véritables amis» et la niaiserie

Le pire sacrilège à mes yeux, c’est quand il résume Persuasion – roman que je considère comme le plus grand de Jane Austen et qui traite des épreuves de l’amour – au chapitre «Les véritables amis». Il en tire une leçon de morale monstrueusement banale:

«les véritables amis ne doivent pas vous protéger de vos erreurs, ils doivent vous les révéler, même au risque de perdre cette amitié, c’est-à-dire même au risque de se faire souffrir eux-mêmes.»

Sur ces critères, notre homme n’a pas de «véritables amis», sinon ils lui auraient dit quel crétin moralisateur il était. Ou sur ces critères, je suis son véritable ami (même si je ne l’ai jamais rencontré et qu’il n’a jamais rien écrit sur moi, à ce que je sache), et oui, ça me fait souffrir de devoir être si dur. Et s’il a vraiment intégré sa petite leçon de Persuasion sur les «véritables amis», il me sera reconnaissant. Peut-être me présentera-t-il en retour sa «splendide bisexuelle»? Il n’en a plus besoin maintenant que, grâce à Jane, il est marié. (Il raconte dans son livre que quand il a rencontré sa future femme, elle l’a «testé» pour vérifier ses «bonnes valeurs». Et devinez quoi? Il les avait, ces «bonnes valeurs», grâce à Jane. N’accordez jamais votre confiance à un type qui vous dit qu’il a de «bonnes valeurs».)

L’orgueil de cette auto-approbation fut, je crois, au cœur de mon réexamen de l’œuvre de Jane Austen. Si elle peut être réduite à cela – un sentiment d’autosatisfaction lié à la certitude d’avoir les «bonnes valeurs» - il est grand temps de reconsidérer la question. Ce livre m’a attristé, mais il m’a surtout montré les limites de Jane Austen. Et sans le vouloir, notre auteur qui aspirait à passer chez Oprah nous a mis sur la piste de la critique.

Lire Joyce sans avoir lu L'Odyssée

En effet, dès les deux premières pages du livre (avant même l’épisode de la «splendide» nana), il explique pourquoi il a voulu retourner à l’école pour faire un doctorat, avant que la découverte de Jane Austen ne change sa vie: «pour combler les lacunes de son éducation littéraire en étudiant Chaucer, Shakespeare, Melville et Milton». Des lacunes abyssales. Quelle «éducation littéraire» pensait-il avoir s’il n’avait lu ces quatre auteurs? Et pourquoi devoir aller à l’école, pourquoi ne pas se contenter de lire leurs œuvres et quelques-uns des meilleurs livres écrits sur celles-ci? Les bibliothèques en regorgent.

Mais il poursuit en expliquant pourquoi il a toujours dédaigné les romans du XIXème siècle (vous savez, Flaubert, Tolstoï – pas assez bien pour lui) et considéré le «modernisme comme la littérature qui a forgé [son] identité» – «Joyce, Conrad, Faulkner, Nabokov».

Voilà peut-être le problème: lire les modernistes sans comprendre ceux qui les ont précédés et sur lesquels se base leur œuvre. Par exemple lire James Joyce sans avoir lu L’Odyssée.

Il nous raconte l’histoire de la personne qu’il était, quelqu’un qui aimait se mettre en scène et avait l’habitude de s’«asseoir au beau milieu du trottoir avec [son] Kerouac ou [son] Catch 22». Il était, écrit-il, «l’homme du sous-sol de Dostoïevski, remonté contre le système; le Stephen Dedalus de James Joyce, l’artiste rebelle; le Marlow de Joseph Conrad, ce diseur de vérités désabusé qui cogne sur l’hypocrisie et les mensonges.» («Cogner sur», voici des termes déconcertants pour évoquer Marlow).

Coexistence des auteurs

Bref, malgré toute sa prétention, c’était au final un type plus intéressant que le critique littéraire aseptisé qu’il est devenu, même s’il aime toujours se mettre en scène. Que beaucoup de jeunes gens pas très futés aient leur période Dostoïevski ne diminue pas la valeur de Dostoïevski, mais que William Deresiewicz est petit quand il utilise ces grands écrivains pour conter son embarrassante adolescence!

Conrad, Faulkner. Nul besoin de minimiser leur talent pour valoriser Jane Austen. Ils sont juste différents. Et ils peuvent tout-à-fait, je crois, coexister sans se neutraliser, tout comme les comédies, les tragédies et les histoires d’amour cohabitent chez Shakespeare (même si l’on peut aussi dire que ce sont des éléments d’un même tout).

Les personnages ne Janes Austen ne meurent jamais

Jane Austen ne s’aventure toutefois pas dans la tragédie. Dans les mariages tristes, oui. Et dans les mystères de l’amour. Mais il y a plus que le mystère de la vie. Il y a le mystère de la mort. La mort d’Ivan Ilitch, la mort de Paul Dombey, la mort du prince Andrei. Vous ne rencontrerez pas d’équivalents chez Jane Austen. Comme quelqu’un l’a dit une fois, philosopher, c’est apprendre à mourir. (D’ailleurs, avez-vous lu Les Philosophes meurent aussi de Simon Critchley? C’est une contribution excentrique mais brillante sur le sujet.) Dans un article récent sur Martin Amis, je racontais qu’il a écrit deux types de livres différents. D’une part des œuvres comiques-satiriques comme les incomparables Money, money et L’Information, qui traitent surtout de mauvaise conduite mais laissent aussi la part belle à la douleur et la mortalité. D’autre part des livres à propos du Mal lui-même, comme La Flèche du temps et La Maison des rencontres.

J’étais sur le point de dire que le Money, Money de Martin Amis est une sorte de Jane Austen dérangé de notre époque – une grande épopée moderne de la mauvaise conduite – quand je me suis rappelé quelque chose que j’avais écrit jadis: il s’est vu proposer d’écrire le scénario de Mansfield Park. (Pas de trace de celui-ci pour le moment, mais je continue à penser que c’est une grande idée.)

Je me dis au final qu’aussi idiotes qu’elles puissent être, les versions zombies, monstres marins et épouvante des romans de Jane Austen sont l’expression non intentionnelle de ce qui manque dans le petit monde de cet auteur. Ce sentiment qu’elle n’interroge pas l’ordre moral de l’univers, l’atroce souffrance de l’être condamné et le sens de la présence de l’homme dans tout ceci. Ce n’est pas qu’elle doit le faire, mais nous ne pouvons ignorer le fait qu’elle ne le fait pas. Chez elle, point de théodicité, cette tentative de réconcilier la présumée bonté de Dieu et l’existence du mal pourtant opérée par quasi chaque grand écrivain ou dramaturge.

Jane Austen conte avec brio la mauvaise conduite dans un petit monde, ce que William Deresiewicz dénature en petits sermons sur la bonne conduite, mais elle ne regarde pas le Mal dans les yeux à la manière de Conrad, Faulkner et d’autres modernistes ou encore de romanciers du XIXème siècle comme Melville et Hawthorne. Elle n’aurait pas pu écrire Le Jeune Maître Brown. Elle ne l’aurait pas voulu non plus. Ses romans sont l’expression parfaite d’une intelligence raffinée et précieuse en soi, qui n’a pas pour fin d’éduquer William Deresiewicz.

On y est. Jane Austen est l’une des plus grandes romancières comiques-satiriques de notre langue mais il y a plus dans la littérature et dans la vie que les satires comiques de provinciaux suffisants, aussi habilement et joliment miniaturisé soient-ils.

La miniaturisation, c’est d’ailleurs le nouveau terme en vogue, certains littérateurs se plaisent à l’utiliser comme éloge. (Voyez par exemple l’essai récent de Michael Chabon sur les films de Wes Anderson, sur le blog New York Review of Books.)

Mais ne nous contentons pas d’une Jane Austen miniaturisée. Elle est grande dans son propre style, même si elle ne sonde pas les profondeurs comme Conrad, Faulkner, Melville ou Hawthorne le font. Elle excelle ailleurs. Et est inimitable.

J’avais entamé la rédaction de cet article et je pensais à cette version appauvrie de Jane Austen colportée ces derniers temps quand j’ai assisté il y a peu à une lecture de Lorrie Moore, un des meilleurs écrivains américains, l’un de mes préférés en tout cas. Je dirais que parmi les centaines de personnes autour de moi, les trois quarts étaient des femmes. C’est triste si cela signifie que les brillants auteurs féminins attirent toujours principalement les lectrices. Je pense que ça explique en partie pourquoi Jane Austen a été mal comprise. Je n’en déduirai pas que Lorrie More est «notre Jane Austen», mais c’est également une excellente observatrice de la nature humaine et elle mérite plus de lecteurs, et plus de reconnaissance dans les deux sexes. Et si vous commenciez par un de ses recueils de nouvelles? Comme celui qui s’appelle Self Help – «développement personnel». Ironiquement!

Ron Rosenbaum

Traduit par Aurélie Blondel

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L'AUTEUR
Chroniqueur culturel de Slate.com, Ron Rosenbaum est l'auteur de The Shakespeare Wars et Explaining Hitler. Ses articles
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Publié le 25/02/2013
Mis à jour le 02/03/2013 à 18h04
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