Monde

Les drones sont la moins pire des armes de guerre

William Saletan, mis à jour le 26.02.2013 à 10 h 55

Pour le journaliste américain de Slate.com William Saletan, ils sont définitivement la pire des armes – à l’exception de toutes les autres.

Un drone Predator de l'armée américaine en Californie le 6 février 2013, REUTERS

Un drone Predator de l'armée américaine en Californie le 6 février 2013, REUTERS

«Onu: les drones ont tué plus de civils afghans en 2012». Voilà le titre d’un article récent de l’Associated Press. Il commence ainsi:

«Le nombre d’attaques de drones américains en Afghanistan a augmenté de 72% en 2012, tuant au moins 16 civils, soit un chiffre bien plus élevé que l’an dernier.»

Le message semble clair: de plus en plus de civils afghans meurent parce que les drones tuent des civils.

Et bien c’est faux. Les drones tuent des civils, c’est vrai, mais ils en tuent moins en pourcentage des pertes infligées que toutes les autres armes de guerre confondues. Ils sont donc la pire arme de guerre de tous les temps – à l’exception de toutes les autres.

Que dit ce rapport de l’ONU? Que les pertes civiles causées par les Etats-Unis et leurs Alliés n’ont pas augmenté l’an dernier. Elles ont même chuté de 46%. De manière plus spécifique, les pertes civiles dues aux «attaques aériennes» ont chuté de 42%. Pourquoi?

Attaques aériennes ratées

Il suffit de lire le récit de l’incident relaté dans le rapport de l’ONU (page 31) comme une parfaite illustration d’une attaque aérienne totalement ratée. «J’ai entendu le bombardement il était approximativement 16h, dit un témoin oculaire. Après avoir découvert les jeunes filles tuées et blessées, les avions à réaction nous ont attaqué à la mitrailleuse et une autre femme a été tuée.»

Avion à réaction. Mitrailleuse. Bombardement. Les drones ne sont pas en cause. Ce sont les bombes qui posent problème.

Regardez le chiffre des missions aériennes de l’an dernier en Afghanistan. Les attaques par des drones se sont multipliées. A en croire le rapport de l’ONU, les drones ont effectué 212 attaques de plus en Afghanistan en 2012 qu’ils ne l’avaient fait en 2011. Dans le même temps, le nombre d’attaques aériennes classiques, menées par l’homme, a chuté. Le résultat? Seize civils de plus sont morts dans des attaques de drones et on déplore 124 morts de moins dus à des bombardements. Voilà donc 109 vies sauvées.

Lundi, le président afghan Hamid Karzaï a interdit à ses forces de sécurité de demander des frappes aériennes de l’OTAN dans les zones résidentielles. Pourquoi? Parce qu’il y a une semaine, une frappe aérienne a tué 10 civils. Quel genre de frappe aérienne? Un bombardement.

Un scénario invariable

Quelles que soient les guerres, c’est toujours la même histoire terrible qui recommence: des armes froides, des morts innocents. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les morts civils, en pourcentage des pertes totales de la guerre, sont estimées dans une fourchette allant de 40 à 67%. En Corée, ce chiffre passa à 70%. Au Vietnam, selon certains calculs, les Américains ont tué un civil pour deux combattants nord-vietnamiens exterminés. Au cours de la guerre du Golfe, malgré les premiers rapports qui faisaient état d’un grand nombre de morts chez les Irakiens,  nous avons sans doute tué un ou deux soldats irakiens pour un civil.

Au Kosovo, une commission mise sur pied après la guerre a déterminé que la campagne de bombardements de l’OTAN a tué environ 500 civils serbes, soit un chiffre proche des 600 soldats serbes tués durant la même période. En Afghanistan, les pertes civiles entre 2001 et 2011 sont estimée représenter entre 60 et 150% des morts chez les Talibans. En Irak, on estime que plus de 120.000 civils sont morts depuis l’invasion de 2003. C’est plus de cinq fois le nombre de pertes chez les insurgés et les soldats défendant le régime de Saddam Hussein.

Comment expliquer le nombre des pertes civiles? Il suffit d’étudier les chiffres de près. Au Vietnam, par exemple, les bombardements aériens ont tué plus de 50.000 civils nord-vietnamiens en 1969. Chaque année que dura cette guerre, les armes frappant indistinctement (les bombes, les obus, les mines) ont tué plus de monde que les fusils et les grenades.

Au Kosovo, les munitions étaient plus précises et l’OTAN s’est montrée aussi précautionneuse que possible. Mais à en croire un rapport de l’après guerre remis au Tribunal criminel international pour l’ex-Yougoslavie, l’insistance de l’OTAN à ne pas faire voler ses avions à moins de 15.000 pieds (5.000 mètres) – une règle adoptée pour «minimiser les risques de pertes pour les pilotes» - «a souvent eu pour conséquence que les pilotes ne pouvaient obtenir un contact visuel avec leur cible avant de la frapper

En Afghanistan, en 2008, un rapport de l’association Human Rights Watch a déterminé que «les pertes civiles se produisent rarement lors des attaques aériennes contre des cibles suspectées d’être des Talibans. La plupart des pertes civiles provoquées par les attaques aériennes ont lieu lors des attaques-éclair effectuées la plupart du temps à la demande de troupes au sol soudainement attaquées par les insurgés.»

Les avantages des drones

Les drones peuvent facilement résoudre ces problèmes. Ils peuvent voler bas sans que l’on craigne de perdre leur pilote. Il est possible, grâce à eux, d’étudier une cible posément au lieu de réagir dans le feu de l’action. Il est possible de regarder et de guider les missiles jusqu’à leur cible. Le remplacement des bombes par des missiles a lui aussi permis de sauver des vies.

Il suffit de regarder ces données en provenance d’Irak: au cours des incidents qui ont provoqué des pertes civiles, l’arme la plus meurtrière de toute est… le kamikaze ceinturé d’explosifs. La deuxième plus meurtrière est le bombardement aérien par les forces de la coalition. En comparaison, les frappes de missiles ont tué moitié moins de civils par erreur.

Quel est le bilan des drones? Trois organisations ont étudié leurs performances au Pakistan.

Le bilan des drones

Depuis 2006, le Long War Journal affirme que les drones ont tué 150 civils, un chiffre à comparer aux 2.500 membres d’al-Qaïda et des Talibans tués. Le taux de pertes des civils est donc de 6%. De 2010 à 2012, le LWJ dénombre 48 civils tués pour environ 1 500 morts chez les Talibans/al-Qaïda. C’est un taux de 3%.

La New American Foundation utilise des méthodes de décompte bien moins charitables. Mais même en adoptant les estimations hautes de la NAF, les drones auraient tué 305 civils, comparé aux 1.500 à 2.700 combattants ennemis, ce qui constitue, sur le long terme, un taux de pertes de 15%. Les chiffres de la NAF, comme ceux du LWJ, indiquent clairement que le taux de pertes civiles a constamment baissé. De 2010 à 2012, les chiffres les plus élevés de la NAF estiment à 90 le nombre de civils tués et son estimation médiane des morts de combattants à 1.410, soit un taux de pertes civiles de 6%.

C’est le Bureau of Investigating Journalism qui affiche les chiffres les plus élevés. Depuis 2004, le BIJ estime quant à lui qu’entre 473 et 893 civils sont morts, pour un total d’environ 2.600 à 3.500 morts. Si l’on se fie aux estimations les plus hautes du BIJ, si l’on part du principe que toute autre perte qu’une perte civile est une perte de combattant, on obtient un chiffre de 35% Si l’on prend les estimations basses, on atteint le chiffre de 22%. Mais une fois encore, si l’on découpe ces données par année, elles démontrent une amélioration plutôt radicale. De 2010 à 2012, le BIJ recense 172 morts civils pour 1616 morts au total, soit un taux de pertes civiles de 12%.

Yemen

Au Yémen, la NAF affirme que les drones ont tué entre 646 et 928 personnes, dont 623 à 860 étaient des combattants d’al-Qaïda. Si l’on part du principe que toute personne considérée comme non-combattante est une personne civile, le taux de pertes civiles se fixe entre 4 et 8%.

Les chiffres du LWJ pour le Yémen sont moins flatteurs: il dénombre quant à lui 35 morts civils et 274 morts chez les combattants en 2011-2012, soit un taux de 13%. Le BIJ n’a pas livré les données dont il dispose pour le Yémen, mais si l’on ajoute toutes les pertes civiles estimées par lui en 2012, on obtient un taux de 10 à 11%. Pour une des attaques effectuées en mai 2012, que de nombreux témoins ont attribué à un avion, le BIJ dénombre plus de morts civils que de morts combattants. Si l’on n’inclut pas cette attaque dans la colonne des drones le taux de pertes civiles en 2012 chute à 7%.

Les drones ont beaucoup de défauts, mais pas celui des pertes civiles

On peut naturellement se demander lequel de ces systèmes de décompte est le plus fiable. Mais la tendance générale est claire: les drones ont un ratio de pertes civils/combattants inférieur à toutes les autres armes déployées dans des guerres récentes. Certes, bon nombre de civils en Irak, en Afghanistan et dans d’autres conflits ont été tué par nos ennemis et pas par nous autres Américains.

Mais cela fait partie de l’équation. Un des arguments en faveur des drones est que lorsque l’on envoie des troupes au sol, des combats se déclenchent et plus les combats durent, plus le nombre de victimes innocentes augmente. Les drones sont comparables à la chirurgie par laparoscopie: ils minimisent la taille de l’incision et le risque d’infection.

Ces dernières années, j’ai régulièrement fait part de mes inquiétudes à propos de l’utilisation des drones: l’illusion du «retrait» de l’armée américaine, la militarisation de la CIA, les entorses à la loi, l’absence de contrôle du Congrès, le risque de voir les missions augmenter et la prolifération des attaques ciblées. Mais la question des pertes civiles n’est pas un argument valable contre les drones. C’est, au contraire, leur principal avantage.

William Saletan

Traduit par Antoine Bourguilleau

William Saletan
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Journaliste
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