Culture

Marcela Iacub, l'amie des bêtes

Laurent Lefèvre, mis à jour le 26.02.2013 à 3 h 10

La juriste qui vient de s'improviser écrivain en publiant un récit sur DSK, présenté comme mi-homme mi-porc, et faisant l'apologie du cochon, nourrit une passion de longue date pour les animaux.

«Belle et Bête» de Marcela Iacub

«Belle et Bête» de Marcela Iacub

À contre-courant. C’est la voie qu’a choisie Marcela Iacub. Dans son nouveau livre, Belle et Bête, cette chercheuse au CNRS raconte sa liaison, de janvier à août 2012, avec Dominique Strauss-Kahn. «Les étapes de la liaison, les lieux, les propos rapportés, tout est vrai», confirme cette juriste au clavier bien trempé. Pour les scènes sexuelles, j’ai été obligée de faire appel au merveilleux. Mais si elles sont fausses sur un plan factuel, elles sont vraies sur un plan psychique, émotif, intellectuel.» Fidèle à son crédo, elle n’hésite pas à transgresser les genres: confessions people, exercices littéraires et réflexions sur la domination masculine.

Questions de mœurs

Dans Belle et Bête, elle se livre et règle ses comptes avec DSK: «Même au temps où ma passion était si fastueuses que j’aurai échangé mon avenir contre une heure dans tes bras, je n’ai jamais cessé de te voir tel que tu étais: comme un porc». Ses révélations vont la propulser au cœur de l’affaire DSK, et de la polémique. Jusqu’ici, Marcela Iacub était connue pour ses analyses libertaires et souvent dérangeantes sur ces questions de mœurs.

Texte juridique à l’appui, elle s’intéresse à la sexualité, à la famille, à la question des genres. Et aux animaux… «Je travaille toujours sur des choses qui sont des questions de tous les jours d’une manière un peu problématique et savante», précise-t-elle lors d’un tchat organisé par Télérama. «J’essaie d’introduire du savoir et de la rationalité dans un domaine où l’on a l’habitude de réfléchir avec beaucoup de préjugés et des automatismes mentaux.»

Opposée au destin biologique – «la loi du ventre» – et au modèle unique du mariage pour accueillir l’enfant, Marcela Iacub revendique une extension du droit à la filiation: mariage et adoption pour les homosexuels, généralisation des méthodes de procréation artificielle. En contrepoint d’une liberté sexuelle dont devraient jouir, à égalité, les hommes et les femmes, Marcela Iacub souhaite un droit et une responsabilité partagés concernant la procréation.

Provocation

Friands de ces questions de mœurs, les médias lui demandent souvent de trancher: pour ou contre le mariage homosexuel, la prostitution… Marcela Iacub affiche ses convictions, formules provocatrices à l’appui [1]: «Je ne vois pas pourquoi la prostitution ne pourrait pas être un métier comme les autres, voire un art!» Mais tente de nuancer et d’argumenter. Opposée à la pénalisation des clients de la prostitution, elle dénonce les conditions déplorables de cette activité qui ne peut être exercée que par une femme ou un homme libre et majeur(e).

Ses positions sur la prostitution et le viol soulèvent le cœur des participantes d’un forum féministe. Pour les Chiennes de garde, «son discours revient à demander aux victimes [de viol] de se taire. Chaque fois que le crime de viol est déqualifié en délit d’"agression sexuelle", on traite la victime de menteuse et on lui dit à sa place ce qu’elle a vécu. Etre une victime n’empêche pas d’être dans une position active et combattante. Seulement 17% des plaintes pour viol aboutissent à une condamnation pénale», rappelle l’association.

Focalisée sur l’étude du droit, Marcela Iacub néglige parfois le point de vue des victimes. Le 21 avril, lors de l'émission Réplique d'Alain Finkielkraut sur France Culture, elle explique que le viol n'est pas toujours traumatique, ajoutant:

«Il y a des gens qui ont été à Auschwitz et qui ont été traumatisés et d’autres non».

Cette comparaison douteuse vaut à cette Juive athée d’être taxée d’antisémitisme.

Dans ses essais, cette avocate de formation s’arroge parfois la position du procureur. Elle accuse. D’abord les féministes, ses sœurs, qu’elle caricature à l’envi en bonnes sœurs. Cette postféministe leur reproche d’avoir corseté, judiciarisé le sexe et le corps. En bref d’avoir trahi les promesses de la révolution sexuelle du début des années 1970.

Révolution des mœurs en socquette

Cette révolution des mœurs, qu’elle juge inachevée, l’a-t-elle connue? À peine et en socquettes: en 1970, elle n’a que six ans! Fille d’un avocat et d’une femme d’affaires, elle grandit à Buenos Aires dans une famille de la bourgeoisie argentine. «Dieu n’existe pas» fut la première chose qu’on lui a enseigné. Élevée dans l’athéisme le plus total, cette mécréante radicale se sent néanmoins juive, et même plus juive qu’argentine. «Sans doute à cause des persécutions qu’a subies ma famille pendant tant de générations», confie-t-elle dans un entretien accordé au Monde des religions. «Être juif, pour moi, c’est être toujours du côté des persécutés».

Originaires de Biélorussie et d’Ukraine, ses ascendants ont trouvé refuge en Argentine dans les années 1930, alors terre promise des victimes de pogroms. Le destin la rattrapera. À 12 ans, elle assiste à l’autodafé de la bibliothèque familiale par des nervis de Videla. Le souvenir de ces hommes en uniforme, qui en dictature incarnaient l’autorité de l’État, continuera de la hanter. Juriste précoce, la benjamine du barreau de Buenos Aires se saisit du droit comme d’une arme qu’elle braque sur nos États démocratiques. Exemples juridiques à l’appui, elle dénonce leur immixtion grandissante, par l’entremise de la loi, dans nos vies, notamment sexuelles.

Le bonheur dans le métier de chercheur

Boursière à Paris en 1989, elle soutient une thèse en bioéthique quatre ans plus tard, et intègre le CNRS dans la foulée. Ce parcours parfait et fulgurant détonne dans le paysage actuel de la recherche. Particulièrement en sciences humaines et sociales, où les thèses, entrecoupées de petits boulots, traînent en longueur, faute de financements. Sans temps mort, la voie qu’elle s’est tracée fait figure d’exception. La galère des postdocs, l’anonymat et la routine du labo-biblio-méthodo, Marcela Iacub ne connaît pas. Déplorant que «nous ne jouissions que pendant peu d’heures dans notre vie», elle veut nous apprendre à transformer le temps en bonheur.

Elle a trouvé le sien dans la liberté que lui offre le métier de chercheur. Essayiste-polémiste-écrivaine, elle incarne la figure de l’intellectuel qui souhaite alerter, débattre, informer, et parfois détourner l’opinion. Article scientifique, essai, conte philosophique, roman, chronique, intervention télévisuelle, performance et aujourd’hui récit d’une liaison avec un amant mi-homme mi-cochon, Marcela Iacub expérimente tous les genres, et s’expose à toutes les critiques…

Légataire de la pensée de Michel Foucault, elle a laissé en déshérence le porte-voix d’un Bourdieu capable, sur une estrade improvisée, de remobiliser un comité de grève. Lors de ses conférences, Marcela Iacub s’appuie souvent sur ses notes, et sa diction se mêle d’un léger zézaiement. «Son accent passe mal la rampe télévisuelle, et sa prise de parole en public manque d’assurance», confirme Luc Levaillant, son collègue de Libé. Peut-être compense-t-elle par la variété des causes qu’elle embrasse?

Les confessions d’une repentie

Comme son amour du végétarisme, qu’elle livre dans un essai sous forme de confessions d’une (ex) mangeuse de viande. Dans ce livre, elle montre comment un cas de jurisprudence fit d'elle une végétarienne: l’étude du droit nourrit les convictions!

Décortiquant les droits de l’animal et ceux de l’amateur de Big Mac, la repentie témoigne de son renoncement aux plaisirs de la viande. D’une beauté carnassière, cette brune aux lèvres fines relevées d’un rouge sanglant assume ce revirement. Une trahison vue de son pays d’origine, où les serveurs de churrascaria, le temple sud-américain du steack, présentent la carne, de préférence grasse, carminée et saignante, au bout d’une pique, comme un trophée.

Une vision d’horreur pour celle qui se fait régulièrement photographier avec Dragonella, sa perruche. Animal médiatique, Marcela Iacub a aussi adopté une petite chienne noire. Lola, «l’amour de sa vie», l’accompagne d’interviews en portraits.

Pour la couverture du recueil de ses chroniques parues dans Libération, Bêtes et victimes, elle pose avec sa perruche perchée sur son épaule. Marcela, cheveux courts et noirs, pull sombre androgyne, esquisse un léger sourire énigmatique. Ses yeux marron brûlent. Posée sur sa poitrine, sa main droite baguée à l’annulaire monte, très blanche, vers l’animal, comme pour le rasséréner. L’oiseau, une tache verte indifférente, nous tourne le dos. La perruche refuserait-elle le jeu médiatique? Les psittacidés renonceraient-ils à être accueillis en humanité?

Pour celle qui ne souhaite pas de descendance, il serait facile de voir dans cette relation un substitut à l’enfant qu’elle a choisi de ne pas avoir, ou de juger trop rapidement qu’elle s’est consolée avec un cochon…

Laurent Lefèvre

[1] Entretien accordé dans le Télérama du 5 février 2003, n°2769. Retourner à l'article.

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