Monde

Elections 2013: la politique italienne sur tous les écrans

Camille Maestracci, mis à jour le 24.02.2013 à 14 h 33

Pour la majorité des candidats, occuper le petit écran c'est exister sur la scène publique. Mais la campagne se joue sur tous les canaux d'information, et, de plus en plus, sur Internet.

Discours de Beppe à Milan le 19 février. REUTERS/Tony Gentile

Discours de Beppe à Milan le 19 février. REUTERS/Tony Gentile

L'Italien prend son petit-déjeuner devant le JT, déjeune devant le jeu des mots croisés et dîne devant le téléfilm de la soirée. C'est comme ça. La télévision est partout: dans la cuisine, dans le salon, au restaurant, dans les magasins. Les Italiens ne s'en passent pas. Il n'y a donc pas de raison que ça change en période électorale.

Le 10 janvier, la chaîne La7 a même battu un record d'audience pour l'émission Servizio Pubblico. Près de 9 millions de spectateurs les yeux rivés sur Silvio Berlusconi malmenant le journaliste phare de la chaîne – et ennemi numéro 1 du Cavaliere – Michele Santoro. Les Italiens sont friands d'affrontements médiatiques. Et il faut admettre que Silvio Berlusconi est le champion dans cette discipline. «Berlusconi est excellent à la télé, c'est indiscutable, reconnaît Alessandro Chiaramonte, professeur spécialiste des partis politiques à l'université de Florence. C'est son atout. C'est un homme de la télé. Cela a été son business depuis le début. Peu de gens arrivent à se mesurer à lui sur ce point. Il ne serait pas lui-même s'il devait être un “homme de l'internet”

Berlusconi superstar

Dans cette campagne électorale, le Cavaliere a donné le ton. C'est bien parce qu'il est à ce point présent sur les ondes que ses adversaires sont contraints de le suivre s'ils veulent eux aussi avoir un minimum de visibilité. Et aussi parce que la télévision est le lieu principal d'information des Italiens. «Environ 80% des Italiens s'informent quotidiennement via la télé. C'est deux fois plus que ceux qui s'informent sur internet», indique Cristian Vaccari, professeur en communication politique et mass media à l'université de Bologne. Les Italiens lisent très peu les journaux, et sont moyennement équipés en terme de technologie numérique par rapport aux autres pays européens.

Source: commission européenne, février 2011.

La télé reste incontestablement le premier support de cette campagne.

Il est souvent question en Italie de l'influence de la télévision dans l'orientation des votes, surtout parce que Silvio Berlusconi est propriétaire du groupe Mediaset qui possède plusieurs chaines privées, et qu'il contrôlait en partie la télévision d'Etat pendant ses mandats. «Cela l'a aidé sur le long terme à prédisposer le public à recevoir certaines idées, certaines valeurs, certains slogans, qui l'ont sans doute favorisé au cours des années», explique Alessandro Chiaramonte. Dans le cas emblématique de Berlusconi, «la télé a permis de remobiliser ses électeurs», ajoute le professeur Chiaramonte, «ceux qui s'étaient éloignés de lui au moment des scandales, de la crise économique, se sont à nouveau laissés séduire par son charisme inégalé».

Petit à petit, le web fait son nid

La télé reste la reine des médias, mais comme en France, les réseaux sociaux viennent compléter son utilisation. «Par exemple, relève Christian Vaccari, un électeur va regarder un débat télévisé et dans le même temps, suivre ce qui se dit sur Twitter et sur Facebook». Dans ce cadre, les réseaux sociaux servent presque exclusivement à rapporter ce qui se passe à la télévision.

Antonio Palmieri est responsable de la communication au sein du Parti de la Liberté de Silvio Berlusconi depuis 1995. Il reconnaît que «les réseaux sociaux sont là en complément. Quand Silvio Berlusconi participe à une émission de télé, on live-tweet, on fait du fact-checking sur Facebook, et on envoie un récapitulatif de toutes ces informations par mail».

L'utilisation des réseaux sociaux ne se limite pas à accompagner la télévision. Les politiques veulent être présents partout. Même si ce n'est pas décisif pour la majorité de l'électorat, cela touche une certaine partie de la population. «Les candidats utilisent les réseaux sociaux pour trois raisons principales: 1) être considéré comme une personne moderne, dans l'air du temps, 2) montrer qu'ils sont à l'écoute de la population 3) diffuser leurs idées», analyse Cristian Vaccari. Il ajoute que «plus ils ont de followers, plus les médias en parlent comme un indicateur de popularité».

Il est vrai que Twitter est l'outil particulièrement prisé de cette campagne. Même Mario Monti, personnage sérieux voire sévère et tout de même d'un certain âge, s'est pris au jeu. Il a créé son compte mi-décembre et dépasse déjà les 200.000 followers. La volonté de passer pour un candidat in lui a d'ailleurs joué des mauvais tours.

Un «wow» de trop dans un tweet et les internautes ironisent sur son langage décontracté qui jure avec son image plutôt austère.

Pour Alessandro Chiaramonte, «les réseaux sociaux ont joué un rôle sans précédent dans cette campagne». Même si son utilisation reste assez sporadique, les candidats se font faits un devoir d'être au rendez-vous. Par ailleurs, «si l'on compare avec la dernière campagne présidentielle française, note Cristian Vaccari, l'homme politique le plus suivi sur Twitter était François Hollande, avec environ 200.000 followers. Aujourd'hui, si l'on regarde les comptes de Bersani ou Monti, ils dépassent largement ce score, sans parler de Grillo qui dépasse les 900.000 followers».

Le phénomène Beppe Grillo

L'exception de cette campagne, c'est Beppe Grillo. Le comique italien, à la tête du Movimento cinque stelle (M5S), bat tous les records en terme de présence sur la Toile. Son blog est un des plus lus, non seulement en Italie mais dans le monde entier. «C'est sans aucun doute notre meilleur adversaire en terme de communication, reconnait Antonio Palmieri, le responsable com de Berlusconi. Il a une puissance de frappe sur Internet qui nous dépasse largement. Ce qu'il réussit à faire est vraiment très fort». Il utilise les réseaux sociaux, et plus largement internet, de façon extrêmement intense et diffuse. Son mouvement – il se refuse à l'appeler «parti» – s'est construit entièrement sur internet et réussit à exister en dehors avec autant de succès. «Du jamais vu dans auncun autre pays», selon Cristian Vaccari.

Beppe Grillo réussit ce que personne n'a jamais fait: boycotter la télé et remplir les places publiques. «Voir tous ces politiques à la télévision, ces faces de cul là, à vouloir apporter des solution aux problèmes qu'ils ont eu même créés» avait-il lancé lors d'un meeting à Savona (Ligurie), le jour où il s'est désisté de la seule interview qu'il avait préalablement accepté sur Sky. A la question «Pourquoi le M5S redoute-t-il autant la télé», le maire de Parme, Federico Pizzarotti – seul élu grilliste d'une ville majeure Italie – s'étonne:

«Ce qui nous gêne, c'est le modèle des débats télévisés où l'on vous fait parler pendant des heures et personne ne retient rien de ce que vous dîtes. Ce n'est pas qu'on n' utilise pas les médias, c'est qu'on ne les utilise pas comme on veut nous les faire utiliser». Et le maire d'ajouter: «les autres partis essaient tant bien que mal de récupérer ce fossé générationnel en terme de communication. La différence avec les autres candidats c'est qu'eux n'ont pas vraiment le choix. Ils ne peuvent pas se permettre d'échapper aux médias classiques. Sans offenser personne, beaucoup ne sauraient pas remplir les places publiques comme nous le faisons. Pour nous la télé c'est superflu, pour les autres, c'est presque un moyen de survie».

Le public est bien au rendez-vous. Le dernier meeting de Grillo à Milan a rassemblé près de 40.000 personnes piazza Duomo selon la presse italienne. Un succès inégalé par ses adversaires. D'autant que, comme le rappelle Marc Lazar, historien et sociologue à Sciences Po Paris et spécialiste de la vie politique italienne, «pour la première fois depuis très longtemps, si ce n'est depuis toujours, les élections législatives se déroulent en hiver». Une période moins propice à une campagne classique, en témoigne Enzo Napoli, coordinateur de la campagne du Parti Démocrate en Sicile: «c'est plus compliqué de tracter sur les marchés, faire du porte à porte en février, qu'en mai quand il fait beau et doux. Il est clair aussi que le mauvais temps influence fortement le déroulement des meetings en place publique».

A noter néanmoins, que si Beppe Grillo prend un malin plaisir éviter les plateaux télé et critiquer les journalistes, ses meetings n'en sont pas moins retransmis… à la télé.

Camille Maestracci

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Camille Maestracci (3 articles)
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