Culture

Argo: comment accueille-t-on le film de Ben Affleck quand on est iranien(ne)?

Bahar Makooi , mis à jour le 25.02.2013 à 10 h 25

Que le film obtienne ou pas l'Oscar dimanche à Hollywood, il aura traversé les frontières et été vu à Téhéran et par la diaspora. S'il est loin d'être parfait, il a eu le mérite d'ouvrir le débat chez les Iraniens.

Image extraite du film «Argo» / site officiel

Image extraite du film «Argo» / site officiel

Attention, cet article contient des spoilers et raconte certains passages de Argo de Ben Affleck

J'ai retenu mon souffle jusqu'à ce que l'avion décolle puis j'ai souri avec les otages américains, enfin libres, avec ce Ben Affleck en Tony Mendez, grand héros du film. Tout ce stress accumulé en deux heures, bien que l'on connaisse tous l'issue de l'histoire, il fallait bien que la pression retombe. Avec le générique de fin, toute la salle s'est levée et a applaudi à grand bruit... et moi aussi.

Jusqu'à ce que je me sente finalement très gênée. Je suis franco-iranienne, et même si j'ai grandi en France, je suis née à Téhéran. A l'écran, tous ces gens me ressemblent. La prise d'otage de l'ambassade américaine en 1979, c'est aussi mon histoire. Je l'avoue: Argo m'a divisée, la cinéphile a adoré, mais l'Iranienne a vécu une expérience douloureuse. Pourquoi est-ce que ce film, globalement bien réalisé, me laisse un goût amer?

Le spectateur est censé accorder sa confiance à Ben Affleck, mais Ben Affleck qu'en fait-il? Durant cette période, de nombreux Iraniens anti-américains n'étaient pas d'accord avec la méthode musclée des preneurs d'otage de l'ambassade américaine.

Des milliers de copies illégales

Deux heures durant, le film dépeint pourtant les Iraniens comme des brutes épaisses, plutôt laids, il faut bien le dire, fanatiques et ignorants. Le seul personnage iranien positif et nuancé est la jolie Sahar, jeune domestique de l'ambassadeur canadien qui cache les otages américains. Sahar refuse de les dénoncer et gardera jusqu'à l'exil le secret de leur présence dans la villa de l'ambassadeur.

En Iran, le film est bien sûr interdit, mais le DVD pirate vient de faire son apparition sur le marché noir, et Argo sous-titré en persan se diffuse largement sous le manteau. D'après les vendeurs à la sauvette de Téhéran, le film est déjà leur meilleure vente de l'année. Ils en auraient écoulés plusieurs milliers d'exemplaires et le flot de copies illégales ne semble pas prêt de se tarir.

Pourquoi un tel intérêt? Les plus vieux se souviennent encore de cet événement, mais il y a ma génération, celle des moins de 30 ans, qui n'a d'autre perception de cet épisode que la rhétorique officielle proposée par le pouvoir en place. Celle proposée par la télévision étatique, Seda o Sima, la «Voix et vision de la République islamique». Mais aussi ces impressionnants défilés qui sont organisés chaque année pour la commémoration de la prise de l'ambassade américaine le 4 novembre, auxquels ne manquent jamais de participer les plus fervents supporters du régime.

Le 3 novembre 2008 à Téhéran. REUTERS/Caren Firouz

Devant ce qui fût l'ambassade des Etats-Unis surnommée «la Maison de Satan», la foule brûle des drapeaux américains et des femmes en tchador strict rouent de coups des épouvantails à l'effigie d'un Obama satanique, les oreilles pointues.

Au cours des ces trente dernières années, ces épouvantails ont changé de tête au rythme des élections américaines. Mais le slogan reste le même:

«Mort à l'Amérique!»

C'est devenu un spectacle rituel. Pourtant je me demande si les véritables acteurs de la prise d'otages de 1979 y participent encore...

Certains vivent en exil –j'ai rencontré à Londres un sexologue iranien qui m'a confié avoir manifesté devant l'ambassade américaine le jour de la prise d'otages. A l'époque, c'était un étudiant de gauche, très critique envers la politique américaine, sans être très religieux. Mêlé à la foule, il a scandé les slogans anti-américains mais n'a pas participé à de quelconques violences. Lui refuse de voir Argo. Nul doute qu'il se sentirait blessé.

Une fausse impression d'organisation

Le film de Ben Affleck laisse une autre impression, celle d'un événement où tout semble très organisé, comme chapeauté par le corps des Gardiens de la Révolution, groupe paramilitaire créé peu après la Révolution par l'ayatollah Khomeyni.

Pourtant à l'époque, la situation a plutôt échappé aux manifestants composés majoritairement d'étudiants qui se sont fait appeler par la suite les «étudiants musulmans dans la ligne de l'imam Khomeyni». Le plus célèbre d'entre eux est une femme, Massoumeh Ebtekar, immortalisée par les caméras et représentée dans le film de Ben Affleck.

Elle a été le porte-parole des occupants de l'ambassade, surnommée «Screaming Mary» par la presse étrangère, le doux visage des preneurs d'otages. On gardera d'elle l'image d'une très jeune femme –19 ans à l'époque– au visage poupin parfaitement encerclé par son voile noir.

Elle aurait été choisie pour sa maîtrise parfaite de l'anglais. Car avant de porter ce voile noir qu'on voit sur les clichés d'époque, Massoumeh Ebtekar a vécu une partie de son enfance aux Etats-Unis, dans une banlieue huppée de Philadelphie où étudiait son père. C'est de là que lui vient son léger accent américain sur un anglais d'Oxford au micro des occupants de l'ambassade.

Son voile s'est transformé en tchador aujourd'hui. Et la prise d'otages de 1979, reconnue comme morceau de bravoure par le régime actuel, a fait d'elle la première femme au poste de vice-présidente iranienne sous Khatami, près de 20 ans après les faits. Massoumeh Ebtekar est devenue une élue du courant réformiste et, au même titre que ses compagnons politiques, elle subit de plein fouet la crise qui secoue le pays depuis la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad en 2009.

Depuis cette date, l'accès à son célèbre blog Green Ebtekar a été plusieurs fois bloqué. Récemment, elle a été prise à partie lors d'une séance de questions-réponses à l'université Sharif de Téhéran au sujet de la prise de l'ambassade américaine.

Une réplique cinématographique

Des étudiants présents ont reproché aux anciens preneurs d'otages d'avoir quitté le pays pour les Etats-Unis. D'après les médias iraniens, Massoumeh, elle, a quitté la conférence plus tôt. Elle a tout de même eu le temps de glisser quelques critiques sur Argo, qu'elle a vu elle aussi. L'ancienne porte-parole des assaillants a qualifié le film de «faible interprétation de la vérité» ajoutant que les étudiants n'avaient pas été aussi agressifs que ce que le film le laisse transparaître.

Du côté des plus conservateurs, on crie carrément au scandale. Le ministère iranien de la Guidance islamique, qui s'est engagé dans une guerre culturelle contre Ben Affleck, va subventionner son propre film sur la crise des otages de 1979.

L'alter-Argo iranien s'intitulera Setad Moshtarak, «Les chefs d'états-majors», et sera réalisé par un certain Ataollah Salmanian. Le script est déjà prêt. D'après son réalisateur et acteur –tout comme Ben Affleck– il mettra en lumière un autre épisode de la crise cette fois:

«La libération de vingt otages américains par les révolutionnaires iraniens au début de la révolution.»

Ce n'est pas la première fois que Téhéran dégaine ses armes culturelles. La machine cinématographique iranienne est bien rodée, et c'est devenu une habitude de proposer une contre-vision iranienne du monde. Après l'épisode du film américain L'innocence des musulmans, dans lequel nombre de musulmans du monde ont vu une offense à leur religion, les Iraniens ont rapidement fait la publicité d'une version antérieure, iranienne et chiite de la vie de Mahomet, Mahomet, prophète de Dieu» réalisé bien avant par le réalisateur iranien Majid Majidi, froissant par là même les Saoudiens, sunnites et wahhabites, qui ne tolèrent pas la représentation du fondateur de l'islam.

Aux yeux de Nader Talebzadeh, réalisateur iranien qui anime un show populaire appelé «Secret» sur une chaîne de la télévision d'Etat, le film est un «fantasme néo-conservateur» et il est clair que Argo fait partie d'un plan plus global de l'industrie cinématographique américaine visant à «préparer les consciences».

Une proie pour l'anti-«Hollywoodisme»

Lors d'une conférence qu'il a partiellement organisée à Téhéran le 18 février 2013, il a déclaré:

«La sortie de ce film n'est pas une coïncidence. Le timing a du sens. (...) C'est le seul exemple d'agression qu'ils ont concernant l'Iran.»

Ce colloque s'inscrit dans un champ de réflexion plus vaste. C'est la troisième conférence annuelle sur le «Hollywoodism», une doctrine idéologique selon laquelle il y aurait un agenda «caché» derrière les superproductions américaines. Plus de 130 étrangers ont été invités par le gouvernement iranien à y participer et à débattre de la question lors de cette conférence: des activistes de gauche, des convertis à l'islam et même un ancien sénateur démocrate américain –Mike Gravel, sénateur d'Alaska.

Parmi les participants iraniens il y avait également Hassan Abbasi, un penseur politique connu pour ses théories provocantes, la plus célèbre étant celle qui voit dans le dessin animé américain Tom et Jerry une théorie de la conspiration sioniste. Selon lui, Les Simpsons, Lost ou encore South Park feraient partie du même lot de pensée et seraient à combattre au même titre que Argo.

Les organisateurs iraniens de la conférence contre le «Hollywoodisme» ont appelé les participants à chercher des solutions et l'une d'entre elle serait donc la production d'un contre-Argo iranien. «Nous devons éclairer le public américain, leur dire la vérité», a ajouté Nader Talebzadeh.

A Hollywood justement, le film a remporté en janvier le Golden Globe du meilleur réalisateur et celui du meilleur film dramatique et il a des chances de décrocher plusieurs Oscar dont celui du meilleur film.

Quoi qu'il en soit et quelles que soient les libertés qu'il a prises avec l'Histoire, il aura eu le mérite d'ouvrir un débat. Partout les Iraniens qui l'ont vu ont un avis à donner. Quant les plus conservateurs y détectent une œuvre de propagande de la CIA contre l'Iran, d'autres Iraniens élèvent Ben Affleck en chantre de la paix, voyant dans le stratagème de Tony Mendez –inventer un naïf film de science-fiction pour exfiltrer en douceur des diplomates américains retenus en otage– une ode à l'amour entre le peuple américain et le peuple iranien.

Argo a remis sur le tapis le bien-fondé de la prise de l'ambassade américaine en 1979, acte fondateur de la politique étrangère de la République islamique. Après la crise des otages de 1979, il n'y a plus jamais eu d'ambassade américaine à Téhéran. Des années plus tard, les relations entre l'Iran et les pays occidentaux sont toujours très tendues, la République islamique apparaît plus isolée que jamais. A l'heure où le pays est sous le coup des sanctions internationales, les Iraniens payent tous les jours le prix de cette prise d'otages vieille de 33 ans.

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