Economie

Les incohérences de la politique européenne française

Eric Le Boucher, mis à jour le 24.02.2013 à 8 h 12

Le «gouvernement économique» que la France appelle de ses voeux n'est toujours pas explicité. Sans ligne claire de conduite, la politique française va au gré du vent et des rapports de force avec l'Allemagne.

Un flamant. REUTERS/Ina Fassbender

Un flamant. REUTERS/Ina Fassbender

C'est en vaillant porte-drapeau d'«une relance de la croissance européenne» que François Hollande commence son quinquennat. Il part à l'assaut de l'Allemagne pour qu'au côté du «traité de stabilité», qui consacre la victoire de l'austérité germanique, soit adopté «un pacte de croissance» qui grossisse les crédits communs au travers des fameux eurobonds et finance des infrastructures intra-européennes. C'était en mai. Sur le moment, le président français trouve un soutien dans les autres capitales, à commencer par Rome, on parle de sa «victoire». Huit mois plus tard, le même François Hollande qualifie de «bon compromis» un budget européen qui diminue ces mêmes crédits communautaires.

Le pacte de croissance a, entre-temps, disparu. François Hollande a échoué. Il n'a pas fait mieux que Lionel Jospin qui se perdit dans la même fière ambition sitôt nommé à Matignon en 1997. Au «pacte de stabilité» de l'époque furent ajoutés les termes «…et de croissance», sans que cette formule ne comportât aucun contenu.

Depuis les premières discussions sur la monnaie unique, il y a trente ans, la France revendique haut et fort de doter l'Europe d'un «gouvernement économique» qui fasse le pendant de l'Europe monétaire.

Paroles, paroles

Ce projet a un double but. Sur le plan économique, il vise à mettre du keynésianisme dans la politique «à l'allemande» qui se fixe exclusivement sur des objectifs d'inflation (ce qu'on nomme la culture de stabilité outre-Rhin). Sur le plan politique, il veut donner «la dernière main» aux gouvernements face aux experts «indépendants» de la Banque centrale européenne.

Cette Europe à la française a un double défaut d'origine: primo, elle irrite les Allemands puisqu'elle va à l'encontre de ce qu'ils croient profondément bon pour l'économie, secundo elle en reste aux généralités floues. L'autre politique c'est quoi? Le gouvernement économique c'est quoi? Des mots.

Le 17 octobre, François Hollande donne une interview, la veille du Conseil de Bruxelles, à plusieurs journaux européens. Pour sortir de son échec du pacte de croissance par le haut, il expose ce qui est la stratégie française. Il explique que l'Union doit être «à plusieurs vitesses» et le premier cercle, la zone euro, doit aller plus vite dans «une intégration solidaire».

On retrouve l'inspiration de Jacques Delors. Concrètement, le président désigne l'union bancaire et il va s'employer à vaincre les réticences d'Angela Merkel. L'union bancaire est à mettre à l'actif de la France. Mais lorsqu'en décembre, Herman Van Rompuy demande au Conseil un mandat pour pouvoir élaborer un projet de «capacité budgétaire» pour la seule zone euro, qui serait lui en croissance quand le budget global de l'Union à vingt-sept serait en recul sous l'influence britannique, il ne reçoit pas le soutien de François Hollande. L'attitude du président illustre la velléité française.

Que veut la France?

La France n'a pas de politique européenne cohérente. C'est vrai de la gauche, comme de la droite. Le contenu du «gouvernement économique» n'est toujours pas explicité et sans ligne claire de conduite, la politique française va au gré du vent et des rapports de force avec l'Allemagne. Manquent toujours une vision économique et une vision politique.

Le concept d'«intégration solidaire» a une apparence: il faut reprendre la marche de Jean Monnet vers une Europe chaque jour plus intégrée. Mais «le concept reste vide. Que signifie-t-il sinon que l'Allemagne, comme toujours, doive payer», demande Jean Pisani-Ferry, du think tank Bruegel?

Est-ce que François Hollande veut que le Nord finance pour le Sud comme avant la crise? Fondamentalement, cette «solidarité» vague ne permet pas de se prémunir contre les divergences de balances des paiements intra-européennes et elle heurte les Allemands qui refusent l'«Europe des transferts».

Même constat d'échec sur les autres sujets de discorde au-dessus du Rhin: évoquer le niveau de l'euro face aux autres monnaies, introduire un smic pour empêcher les Allemands de payer leurs ouvriers agricoles roumains au tarif roumain, relancer des dépenses budgétaires dans les pays qui ne craignent pas d'attaques des marchés financiers (l'Allemagne), définir une stratégie commune dans l'énergie, etc. Rien n'avance sur aucun de ces fronts, faute d'idée française concrète et crédible. Jean-Louis Bourlanges, ancien député européen, résume:

«Les socialistes ne savent tenir, encore et toujours, qu'un discours répulsif pour les Allemands.»

Même raté sur le plan institutionnel. Juste avant son élection, François Hollande, paralysé par le déchirement de son parti lors du référendum de 2005, avait exclu toute révision des traités pendant son quinquennat.

Puis il change un peu d'avis et envisage que les élections européennes de 2014 soient l'occasion d'un débat entre les partis politiques européens sur cette question. Mais lesdits partis ne semblent pas pressés de lancer des ponts transfrontières et cette hypothèse a toutes les chances de n'aboutir à presque rien. Au sein du Parti socialiste, le président n'ose pas trancher la contradiction entre les fédéralistes et les «nonistes» (qui ont voté non au référendum sur la Constitution): les hésitations de sa politique européenne viennent de là.

Au jour le jour, la politique européenne française se contente de sauver ses intérêts, à commencer par les crédits de la politique agricole commune. L'Europe en récession patauge encore dans la crise financière, chacun y sauve son intérêt propre, la France discourt dans le flou et l'Allemagne domine.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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Cofondateur de Slate.fr
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