Pourquoi les Italiens voient des fascistes partout

(legende photo)Affiches pour le parti de Silvio Berlusconi sur des panneaux électoraux à Rome, le 21 février. REUTERS/Stefano Rellandini

(legende photo)Affiches pour le parti de Silvio Berlusconi sur des panneaux électoraux à Rome, le 21 février. REUTERS/Stefano Rellandini

Que le mot soit un épouvantail ou un attrape-tout, il est surtout très galvaudé dans un pays qui, à la différence de l'Allemagne, a mal fait son devoir d'histoire sur la période mussolinienne.

«Hormis les lois racistes», Benito Mussolini «a fait beaucoup de bonnes choses». Choquante, la phrase l’est encore plus de par son contexte: elle a été prononcée le 27 janvier par Silvio Berlusconi, lors de la journée de la mémoire de la Shoah. Et en pleine campagne législative. Ce n’est pas la seule fois où les Italiens ont entendu une référence au fascisme pendant cette campagne. Fasciste, c’est ainsi qu’a été qualifié Beppe Grillo lorsqu’il s’est montré ouvert aux membres du mouvement d’extrême droite Casapound. Fascistes aussi, les politiques du Pdl — le parti de Berlusconi— et de l’ex Alleanza Nazionale — parti de droite, construit sur les cendres d’un ancien parti fasciste il est vrai— concernés par les enquêtes sur l’abus de fonds publics. Pourquoi l’Italie est-elle encore prise dans de vieux débats?

En fait, elle l’est presque plus qu’à l’époque de Mussolini. C’est en tout cas la thèse de Marco Tarchi. Le politologue a été l’idéologue de la Nuova Destra, un mouvement qui inspiré du Groupement de Rrcherche et d’Etudes pour la Civilisation Européenne. Il met fin à cette expérience en 1994 et est aujourd’hui professeur à l’università degli Studi di Firenze. Il est l’auteur de «ll fascismo. Teorie, interpretazioni, modelli» (Le fascisme. Théorie, interprétations, modèles).

«Il suffit de regarder les quotidiens des années 1950 pour se rendre compte que la plupart des polémiques les plus violentes sur les dernières années du régime - comme les barbaries de la République de Salo’, qui s’est caractérisée par l’application de la solution finale sur inspiration allemande, et les lois raciales fascistes— n’avaient qu’un rôle marginal dans le débat public (…). Il fallait guérir les blessures de la mémoire récente pour reconstruire le tissu du pays. Même la presse communiste évoquait la “bonne foi” de certains combattants».

Une image faussée du fascisme

Le professeur d’histoire contemporaine Marco Palla évoque lui «un phénomène unique au monde. Dans aucun pays, on ne parle des régimes du passé en termes aussi superficiels et distorts». Ce spécialiste du fascisme distingue «les études d’histoire, qui ont fait énormément de progrès» de «l’image faussée et édulcolorée inventée par les partis et les médias». Exemples à l’appui: «Combien de personnes aujourd’hui encore citent la bonification des terres paludéennes ou encore la bataille du blé pour prouver que le régime fasciste a fait de bonnes choses pour les Italiens !» regrette Marco Palla. Il y a, certes, des raisons historiques à ce décalage. «Une partie de la population italienne sort de 1945 avec une image faussée du fascisme. La propagande des années 1930 était si forte qu’elle a pu faire croire à certaines personnes que le fascisme a été pour l’essentiel un régime civilisé», témoigne Marco Palla.

D’après lui, il faut aussi prendre en compte «cette partie de la population qui a envie d’être rassurée. Pour redonner une virginité à l’Italien on oublie que le régime fasciste a été agresseur de l’Ethiopie». Piero Ignazi évoque lui «un “travail de mémoire” qui n’a jamais été fait. Grâce à la lutte des partigiani on a pensé que le fascisme a concerné peu de personnes, nous n’avons jamais creusé le grand consensus dont bénéficiait le régime dans les années 1930. La guerre partisane a paradoxalement purifié les péchés du fascisme».

Marco Palla ne dit pas autre chose lorsqu’il compare le travail de mémoire fait en Allemagne et en Italie. «L’Allemagne a eu le courage de faire une exposition, il y a quelques années, sur les crimes de guerre de la Wehrmacht. Il n’y a pas de choses de ce type en Italie : on fait encore des petites expos sur Mussolini inaugurant les école dans les zones pontines, ou alors sur la modernité du fascisme dans les années 1930».

Idolâtrer Mussolini, la culture de masse

Résultat : le rapport de nostalgie au fascisme est nourri d’ignorance. «Même sur les sites néofascistes on ignore complètement l’histoire du fascisme, comme s’il s’agissait de l’Egypte antique! On y raconte au contraire des billevesées qui renvoient à des problèmes actuels: clandestins, chômage, crise... voilà les thèmes qui angoissent ceux qui font le salut romain», dit Marco Palla. «On parle de fascistes, mais ça n’en est pas. Dans les années 50 et 60 les nostalgiques étaient des personnes qui avaient vécu le fascisme. Mais aujourd’hui un jeune homme qui idolâtre Mussolini, c’est un phénomène médiatique, de culture de masse», poursuit l’historien.

Les années 1970 seront les années charnières. «La gauche extra-parlementaire a mythifié le terme de fascisme en l’appliquant à tout ce qu’elle détestait pour lancer un appel à la guerre sainte», estime l’ancien militant Msi Tarchi. L’antifascisme militant attise du côté adverse «une nostalgie et des revendications que la classe politique tentait de noyer dans un patriotisme anticommuniste».

Ainsi les années 70 voient naître une série d’associations et mouvements d’extrême droite comme Terza Posizione, Lotta di Popolo, ou encore Costruiamo l’Azione. Après les Années de plomb, l’habitude d’assimiler tout ce qui est infâme à du fascisme perdure. Le terme est sorti de son contexte historique pour rentrer dans le lexique de la politique et des intellectuels. On peut citer à cet égard le concept d’ur-fascisme, créé par Umberto Eco. L’universitaire italien a défini 14 points saillants qui peuvent être reconnus dans la plupart des mouvements fascistes et qui donnent lieu à la définition d’un concept de «fascisme éternel».

A partir de 1995, le recentrage de Gianfranco Fini, qui s’éloigne progressivement du fascisme —alors qu’il s’est pendant de nombreuses années gardé d’épurer les sympathies néofascistes d’Alleanza Nazionale (ancien parti de droite héritier du Mouvement social italien)—, sont interprétées par de nombreux ex militants et dirigeants de Alleanza Nazionale comme une trahison et soulèvent «une vague de revendications fascistes», rappelle Marco Tarchi, lui-même un ancien du MSI. «L’absorption de l’ex-Msi par le parti de Silvio Berlusconi, et les déclarations antifascistes de Fini ont érodé le potentiel du Peuple de la Liberté auprès de certains jeunes qui vont gonfler les rangs de mouvements comme CasaPound, mais aussi La Destra et autres groupuscules».

L'antifascisme pour se différencier

Est-ce à dire qu’il y a aujourd’hui en Italie un public fasciste qui a son importance en termes de votes? Non. «Si on parle de véritables nostalgiques, les chiffres électoraux nous disent qu’ils ne dépassent pas le 2%, et qu’ils sont tellement divisés qu’ils ne s’expriment pas dans une seule liste, ce qui rend leur poids encore plus négligeable», explique Tarchi.

En fonction de leurs auteurs, les références au fascisme visent un public différent. «Dans la bouche d’un Nichi Vendola, président du parti Gauche écologie et Liberté, l’antifascisme devient un instrument pour se différencier en positif de son allié le Parti Démocrate», estime Tarchi. «Dans les listes d’extrême droite comme CasaPound, Forza Nuova, Movimento Sociale-Fiamma Tricolore, La Destra, les références au fascisme sont des signaux identitaires forts exhibés dans le but de ronger au centre-droit une partie de sa base électorale».

Tous ces groupes rêvent du consensus non négligeable atteint dans le passé par Alleanza Nazionale qui aux élections législatives de 1996 avait rassemblé 15,7% des voix.

Pour le politologue Piero Ignazi, la spécificité italienne dans ces références au fascisme réside dans le fait que «ces considérations ne provoquent pas de scandale en Italie». Lorsqu’un Silvio Berlusconi tient des propos aussi polémiques, il s’adresse à un public nationaliste modéré et aujourd’hui encore très anticommuniste. Berlusconi a en effet tenté de faire une opération inverse et analogue avec le terme “communisme”. Inutile de citer les nombreuses attaques de celui qui régulièrement se dit persécuté par des juges communistes.

Vidé de son sens, le terme de fascisme a l’avantage de pouvoir rassembler angoisses et idéaux de tout type. «Le fascisme a été un phénomène composite, qui, n’ayant jamais eu d’expression idéologique unitaire, rassemblée en textes sacrés, a gardé en son sein courants et âmes très différentes : de la droite plus réactionnaire à la gauche ouvrière en passant par un centre modéré», rappelle Marco Tarchi, comme en écho à ses propres préoccupations politiques.

Dès 1945, chacun a vu dans le fascisme ce qu’il voulait y voir et a orienté sa propre prédication en fonction de ses préférences. Avec le temps, cette hétérogénéité n’a fait que se renforcer. En parcourant le panorama, marginal et peu diffusé, des publications et sites fascistes, on trouve tout et son contraire : passéisme et ambitions modernistes, laïcisme libertin et fidéisme religieux, tiers-mondisme et occidentalisme. Une vraie cohue.

Margherita Nasi

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