Monde

Les «sédévacantistes», des catholiques qui ne reconnaissent pas le pape

Pierre Ancery, mis à jour le 11.03.2013 à 10 h 48

L'élection du successeur de Benoît XVI ne va pas changer grand-chose pour eux. Selon ces traditionalistes, tous les papes qui se succèdent depuis un demi-siècle sont des imposteurs.

Un trône papal vide au Vatican, le 13 février 2013. REUTERS/Stefano Rellandini.

Un trône papal vide au Vatican, le 13 février 2013. REUTERS/Stefano Rellandini.

On les appelle les «sédévacantistes». Leur nom vient de l'expression latine sede vacante («le siège de Saint Pierre étant vacant»), qui désigne la période d'intervalle entre la mort —ou la démission— d'un pape et l'élection de son successeur. D'après ce courant traditionaliste très minoritaire, c'est la situation dans laquelle se trouve l’Église depuis une cinquantaine d'années.

Les sédévacantistes considèrent en effet que depuis la mort de Pie XII, en 1958, il n'y a littéralement plus de pape à la tête de l’Église. Jean XXIII? Paul VI? Jean-Paul Ier? Jean-Paul II? Benoît XVI? Des usurpateurs. Pire: des hérétiques qui foulent aux pieds la Tradition catholique.

Rejet de Vatican II

D'où vient ce positionnement extrême ? Pour le comprendre, il faut remonter à Vatican II. Prenant place de 1962 à 1965 à l'initiative de Jean XXIII (décédé avant son achèvement), ce concile œcuménique est resté comme le symbole de l'ouverture —relative— de l’Église au monde moderne.

Défense des libertés religieuses, reconnaissance de la liberté de conscience, réforme de la liturgie: pour beaucoup de croyants, Vatican II fut la plus grande avancée du XXème siècle dans la vie de l’Église, une réforme salutaire et indispensable. Pour d'autres, moins nombreux, ce fut une insupportable remise en cause de ce qui constituait l'essence du catholicisme.

Ainsi, les traditionalistes, aujourd'hui encore, n'acceptent pas les conclusions du concile. Selon eux, celles-ci s'opposent à l'enseignement bimillénaire de l’Église et entrent en contradiction avec plusieurs textes importants, dont le Syllabus du pape Pie IX (1864), mais aussi avec la dénonciation du modernisme par le pape Pie X.

Ils reprochent à Vatican II de prôner l'œcuménisme horizontal, c'est-à-dire l'idée que toutes les religions sont au même niveau et qu'il faut en chercher le dénominateur commun. Comme étendard de leur contestation, les prêtres traditionalistes maintiennent le rite tridentin, que Paul VI a rénové, et la messe en latin, supprimée par Vatican II. 

Parmi les adversaires du modernisme, il faut distinguer plusieurs courants. Il y a par exemple la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, créée par Marcel Lefebvre en 1970, qui conteste Vatican II mais reconnaît la légitimité du pape. Les sédévacantistes, eux, se distinguent en rejetant non seulement l'autorité des papes depuis 1958, mais aussi la validité du clergé ordonné depuis.

Leur raisonnement est le suivant:

«L’Église catholique ne peut se tromper dans l'enseignement de la foi et des mœurs, dans la promulgation des rites liturgiques, de la discipline et du code de droit canonique.

Or celui qui est assis sur le Siège de Pierre, qui semble être souverain pontife de l’Église catholique, enseigne des choses condamnées antérieurement par l’Église.

Donc ce dernier n'est pas un pape légitime.»

En clair, étant donné que les réformes nées de Vatican II ne sont pas en accord avec ce que les papes précédents ont décrété et sachant qu'un pape ne peut se tromper (c'est le principe de l'infaillibilité pontificale), les papes qui se succèdent depuis Vatican II sont des antipapes. D'où la rupture des sédévacantistes avec l'autorité romaine, considérée comme «secte apostate».

Une doctrine complotiste

Un simple désaccord d'ordre religieux? Pas seulement. Comme on s'en rend compte en se promenant sur les forums et sites web très actifs qui s'en réclament, le mouvement donne franchement dans le conspirationnisme.

Au rayon théorie du complot, certains sédévacantistes considèrent par exemple que le dernier vrai pape a été le cardinal conservateur Giuseppe Siri (1906-1989). Il aurait été élu en 1958 et aurait pris le nom de Grégoire XVII, mais aurait dû céder la place à Jean XXIII sous la pression du Kremlin qui le jugeait trop anticommuniste. Évidemment, ce changement de dernière minute est resté secret jusqu'à aujourd'hui.

On trouve également sur divers sites sédévacantistes des textes s'en prenant à la «propagande anti-catholique» et visant, par exemple, à discréditer la théorie de l'évolution ou à minimiser l'importance des violences commises par les conquistadors lors de la colonisation des Amériques.

Mais aussi et surtout l'idée, à forte teneur apocalyptique, que l’Église a été pervertie par des courants «libéraux» voués à sa destruction. En effet, selon plusieurs sites sédévacantistes, la franc-maçonnerie, alliée au judaïsme, aurait mis en place depuis le XIXème siècle une stratégie d'infiltration du Vatican particulièrement efficace puisqu'elle serait parvenue à s'implanter jusqu'à son sommet.

Chaque geste des papes post-Vatican II est ainsi scruté pour y trouver la preuve de leur hérésie. Jean-Paul II est photographié en train d'embrasser le Coran, ce livre «niant la divinité de Jésus-Christ et contenant des appels au meurtre, à la haine, à la violence, à l'impureté»? C'est un antichrist. Benoît XVI, photos à l'appui, n'embrasse pas les pieds du Christ lors de la Semaine sainte? C'est un impie à la solde des franc-maçons.  

Ce genre de théories rappelle les élucubrations des survivantistes, un courant traditionaliste parallèle selon lequel le pape Paul VI, dernier vrai pape, serait toujours vivant (il aurait aujourd'hui l'âge respectable de 115 ans) et serait séquestré par les francs-maçons depuis 1975. Il aurait été remplacé par un sosie dont on se serait débarrassé en 1978 quand il ne voulait plus obéir.

Quant à Jean-Paul Ier, qui lui a succédé pour un pontificat de 33 jours, il aurait été assassiné parce qu'il avait découvert la vérité. Mais pas d'inquiétude, selon les survivantistes, Paul VI reviendra à la fin des temps.

Une tendance ultra-minoritaire

Concrètement, même parmi les catholiques traditionalistes, ceux qui ne reconnaissent pas les papes actuels sont rares. S'il est impossible de les dénombrer, on relève qu'en France, seuls une vingtaine de centres de messe dispensent des offices non una cum (c'est-à-dire ne citant pas le nom du pape).

La doctrine de la vacance du Siège de Pierre est également présente à l'étranger: l'un de ses instigateurs est d'ailleurs un Mexicain, le jésuite Joaquin Saenz y Arriaga, excommunié en 1972. C'est aussi aujourd'hui la position de Hutton Gibson, le père de Mel Gibson. L'acteur de Mad Max, quant à lui, serait plutôt sédéprivationniste (les papes actuels ne le seraient qu'à moitié).

Comme la plupart des Églises catholiques «indépendantes», le courant sédévacantiste a établi une succession apostolique différente de la succession «officielle», considérée comme invalide. Ce qui signifie qu'un certain nombre de personnes se réclamant de cette doctrine ont été sacrés évêques sans mandat pontifical.

L'archevêque vietnamien Pierre Martin Ngo Dinh Tuc, excommunié en 1976, a ainsi sacré une dizaine d'évêques, dont la plupart ont ensuite fondé des communautés sédévacantistes et ont eux-même sacré des prêtres à travers le monde. Toutefois, dans une note de 1983, l’Église a indiqué que toutes ces ordinations étaient invalidées et que les intéressés étaient excommuniés.

Ce qui n'a pas empêché certaines des communautés issues de ces ordinations de prospérer. Parmi les plus actives, citons, aux États-Unis, le Tiers-Ordre dominicain traditionnel de Robert McKenna, par ailleurs connu pour ses talents d'exorciste, ou, en Italie, en Belgique et en France, l'Institut Mater Boni Consilii

Enfin, il faut évoquer l'un des excès les plus étonnants des sédévacantistes: certains d'entre eux, eux-même très minoritaires au sein du courant, ont pris l'initiative de se réunir en conclaves afin d'élire de nouveaux papes. Depuis 1978, il y a ainsi eu trois Grégoire XVII (un Espagnol, un Canadien et un Italien), tous considérés par l’Église romaine comme des antipapes.

Certains adeptes du mouvement estiment, aujourd'hui encore, qu'ils sont les papes légitimes. C'est le cas de l'Américain David Bawden (Michael Ier), élu pape en 1990 par un conclave de cinq personnes, dont son père et sa mère. Ou celui de l'Allemand William Kamm (Pierre II), à qui la Vierge Marie aurait conseillé de se choisir 84 épouses qui lui permettraient de perpétuer la race humaine après sa destruction par une boule de feu. Il purge actuellement une peine de 10 ans de prison ferme pour agression sexuelle sur une mineure.

Pierre Ancery

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