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Cholestérol: pourquoi la mayonnaise ne prendra pas

Temps de lecture : 6 min

Le dernier brûlot du Pr Philippe Even dénonçant les statines fera long feu. L’outrance réductionniste et la théorie du complot ne font pas toujours recette.

Concert de George Michael à Athènes en 2007. REUTERS/John Kolesidis
Concert de George Michael à Athènes en 2007. REUTERS/John Kolesidis

On ne plaisante pas vraiment avec les médicaments. A 81 ans, Philippe Even le redécouvre à ses dépends. Il y avait eu, l’an dernier le succès rencontré avec son «Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux», provocation cosignée avec Bernard Debré, député (UMP, Paris) et spécialiste d’urologie. L’ancien pneumologue, professeur émérite et auteur prolifique, fait aujourd’hui cavalier seul dans un nouvel ouvrage. Une cible exclusive: les statines. C’est là une famille de médicaments prescrits pour réduire les risques cardiovasculaires associés aux anomalies des concentrations sanguines en cholestérol.

Connues depuis plusieurs décennies, les statines ne sont ni des médicaments miracles ni des dangers publics. Efficaces pour prévenir les rechutes chez les personnes ayant déjà été victimes d’accidents vasculaires, elles exposent aussi à certains effets secondaires. On parle ici de prévention «secondaire». Elles font aussi l’objet de prescriptions massives qui dépassent de beaucoup le cadre de leurs indications officielles. On les utilise alors en prévention «primaire», chez les personnes ayant des taux anormaux de cholestérol afin de prévenir les accidents avant qu’ils ne surviennent.

Le Pr Even accuse: tout dans ce domaine est truqué, les études sont biaisées, leurs auteurs sont (au mieux) piégés par des conflits d’intérêts. Plus généralement, les multinationales pharmaceutiques productrices de statines organisent une consommation médicamenteuse à la fois très coûteuse et sans réel bénéfice pour la santé publique.

Cet argumentaire, qui dépasse le seul cas des statines, n’est ni nouveau ni totalement faux. Faute de l’être par la puissance publique, les essais cliniques des médicaments sont pour l’essentiel financés par les fabricants. Et ces derniers disposent des multiples moyens et relais pour assurer et contrôler en aval la prescription et la consommation de leurs spécialités.

La perversité du système tient aussi au fait que les multinationales disposent de considérables marges de manœuvre pour fixer le prix de produits dont le coût est ensuite pris en charge par des systèmes assurantiels: et, en France tout particulièrement, par la solidarité nationale via l’Assurance-maladie.

«Eloge du cholestérol»

Concernant les statines, le Pr Even n’est pas le premier à prendre les habits du procureur-dénonciateur. Il met ici les pas dans ceux d’un véritable croisé, le Dr Michel de Lorgeril, qui milite depuis plusieurs années comme on peut le voir sur le site de ce cardiologue et chercheur au CNRS qui dénonce ici «la plus grande arnaque de la médecine scientifique». La commercialisation d’une nouvelle édition de l’ouvrage accusateur du Dr de Lorgeril, «Cholestérol, mensonges et propagandes», coïncide d’ailleurs avec la sortie en librairie du brûlot du Pr Even.

Annoncé de très longue date, cet ouvrage a aussi fait l’objet d’un lancement de choix par Le Nouvel Observateur, lancement lui-même annoncé auparavant par le Journal du Dimanche. L’intensité du buzz ainsi induit associée à la radicalité des propos (Le Pr Even déclare dans l’hebdomadaire faire un «éloge du cholestérol» n’ont pas été sans effet paradoxaux.

On vient ainsi d’assister à un phénomène sans précédent de condamnations tous azimuts tant du contenu de l’ouvrage que des conséquences sanitaires dont il pourrait être rapidement tenu pour responsable, une sorte de petit blitzkrieg médiatique sur lequel aucun observateur n’aurait parié. On peut aussi y voir un retour de balancier ou, plus moderne, de manivelle.

Il y eu d’abord, d’emblée la publication dans plusieurs titres de la presse nationale (Le Figaro et Le Monde notamment) d’un communiqué réunissant treize associations de malades et société savantes médicales.

Objet: exprimer «leur plus vive inquiétude devant la réaction de nombreux patients qui, à la suite de deux livres récents, ont décidé d’interrompre leur traitement pour excès de cholestérol (statines) ou diabète (gliptines ou analogues)». «De nombreux scientifiques ont souligné le côté provocateur et très imprécis de ces livres, par des auteurs dont les champs de compétence médicale sont à la fois limités et discutables dans ce domaine d’expertise. Beaucoup d’arguments avancés ne sont pas documentés ou simplement inexacts. L’importance donnée à ces ouvrages témoigne des travers de notre société – ou scandale rime trop souvent avec succès – mais nous ramène aussi à une médecine d’un autre siècle, préjudiciable pour tous.»

«Difficile de répondre à une telle négation des évidences»

Peu de temps auparavant, l’Association française des diabétiques avait dégainé avec un communiqué de presse intitulé «Halte aux déclarations tapageuses: les patients méritent mieux!».

Vint ensuite la réaction lourde de menace de la Haute Autorité de Santé (HAS). Cette institution généralement très langue de bois écrit cette fois: «Inquiéter les malades, provoquer leur défiance vis-à-vis d’un traitement utile et vis-à-vis des médecins qui prescrivent leur traitement n’est pas responsable. Faire courir le risque d’arrêter leur traitement à des malades qui en ont réellement besoin fait porter une responsabilité lourde à l’auteur de ce livre ».

On peut voir ici l’irritation à peine contenue de Marisol Touraine, ministre de la Santé, devant cette nouvelle affaire. Il fallut encore compter ces derniers jours avec les réactions médicales recueillies par la presse professionnelle. Comme celle du Pr Eric Bruckert (spécialiste d’endocrinologie, Pitié-Salpêtrière):

«Nous ne sommes pas face à une polémique scientifique mais à un événement médiatique (…) Même si tout peut être discuté en médecine, le niveau de preuves sur le lien causal entre cholestérol et maladies cardiovasculaires est considéré comme le plus élevé qui soit. L’arrêt d’une statine chez un sujet à haut risque expose à une récidive. Cet ouvrage est une telle négation des évidences qu’il est parfois difficile d’y répondre. »

A ce stade, les tenants de la théorie du complot pouvaient encore soutenir, non sans arguments, que l’ensemble de ces réactions étaient alimentées sinon financées plus ou moins directement par Big Pharma ou ses innombrables séides. C’était compter sans la réaction des responsables de la revue Prescrire, mensuel totalement indépendante de l’industrie pharmaceutique (30.000 abonnés) et qui joue depuis trente ans un rôle essentiel de formation médicale et pharmaceutique continue. On trouvera la mise au point ici, en accès libre. Il affllut aussi compter avec l’intervention inattendue du président du Crif, Richard Prasquier, cardiologue de formation, dans un portrait éclairant autant que caustique du Pr Even. Le texte de son intervention est à lire ici.

Vint enfin, pour en finir, l’Académie de médecine habituellement nettement moins réactive et la réaction du Collectif interassociatif sur la santé (Ciss) sous le titre «Panique sur l’information en santé!» qui dénonce à l’occasion des statines l’action d’un «ancien promoteur de la ciclosporine comme traitement du VIH» (le Pr Philippe Even*) et un «ancien urologue» (le Pr Bernard Debré). Pour le Ciss, ces deux mandarins émérites «alimentent, depuis plusieurs mois maintenant, avec la complicité de certains médias, une polémique sur le médicament en général et quelques molécules en particulier. S’il est légitime de dénoncer les excès d’une certaine politique du médicament qui portent atteinte aux personnes et à la santé publique, ce travail ne doit pas se faire au détriment de l’éducation à la santé dont nous avons tous tant besoin.»

La démonstration, au final, que même dans le monde du médicament, l’outrance réductionniste et la théorie du complot ne font pas toujours recette. Mais la démonstration aussi d’une faille dans l’usage que les autorités sanitaires pourraient faire des «scandales» ou des affaires qui sont présentées comme telles dans le champ du médicament. C’est ainsi que ni la ministère de la Santé ni la Haute Autorité de santé (environ cinq cents alariés) ni l’Agence nationale de sécurité du médicament (environ 1.000 salariés) ne sont saisis de l’affaire des pilules contraceptives pour souligner que le principal facteur de risque demeurait la consommation de tabac, drogue légale, en croissance continue chez les femmes et responsable d’un désastre sanitaire aux proportions croissantes.

L’affaire du cholestérol et des statines montre que l'on fait trop souvent l’économie d’une donnée essentielle: les médicaments ne sont pas tout. Une donnée utilement rappelée par Prescrire:

«Les patients qui souhaitent diminuer leur risque cardiovasculaire ont intérêt à choisir une alimentation proche de l'alimentation dite “méditerranéenne”, dont les preuves d'une efficacité préventive cardiovasculaire sont relativement étoffées, notamment chez les patients ayant un antécédent cardiovasculaire. Cette alimentation est aussi bénéfique chez les personnes n'ayant jamais eu d'accident cardiovasculaire. »

Tous les plaisirs du régime méditerranéen en somme, auxquels on associera avec grand profit ceux tirés d’une activité physique régulière et adaptée.

Jean-Yves Nau

* En octobre 1985 à l’hôpital Laennec de Paris, le Pr Even avait publiquement vanté les vertus de la ciclosporine, un médicament immunosuppresseur qu’il expérimentait alors sur des malades infectés par le virus du sida.

Jean-Yves Nau Journaliste

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