France

Goodyear-Titan: Les propos de Maurice Taylor, un symbole de la manière dont certains Américains nous voient (encore)

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 21.02.2013 à 12 h 14

Les affirmations du patron de Titan ressemblent aux préjugés que l'armée américaine essayait de combattre dans ses rangs quand elle est venue libérer la France en 1944.

Un GI essaie de se faire comprendre de civils français à Orléans, le 19 août 1944. US Army Surgeon General via Wikimedia Commons.

Un GI essaie de se faire comprendre de civils français à Orléans, le 19 août 1944. US Army Surgeon General via Wikimedia Commons.

«Tout ce que veulent les Français, c’est passer du bon temps… Les Français ne savent que parler. Une vraie logorrhée… Pourquoi les Français arrêtent-ils de travailler deux à trois heures par jour? Les Français passent leur temps dans les cafés à boire au lieu de travailler… Ils sont paresseux… Ils sont loin d’être aussi efficaces que les Allemands en matière de production industrielle.»

D’où sont tirées ces phrases? De la nouvelle saillie du PDG de la société de pneumatiques Titan, Maurice Taylor, en réponse au courrier que vient de lui adresser Arnaud Montebourg? De son premier courrier où il expliquait au ministre du Redressement productif pourquoi il renonçait à reprendre l'usine Goodyear d'Amiens?

Que nenni.

Elles proviennent d’un ouvrage singulier, intitulé 112 Gripes about the French, édité début 1945 et traduit en français au Cherche Midi sous le titre Nos amis les Français. Guide pratique à l’usage des GI’s en France en 1944-1945, et malheureusement épuisé (on peut en trouver le texte original ici).

Fin 1944, alors que la Seconde Guerre mondiale bat encore son plein, les plus hautes autorités de l’armée américaine s’inquiètent du nombre croissant de préjugés véhiculés par les GI’s à l’égard des Français. Car ceux-ci, à en croire ce que se disent les soldats entre eux comme dans les courriers qu’ils adressent au pays, sont crasseux. Ce sont des lâches. Ils n’en fichent pas une. Ils passent leur temps à tenter de rouler les Américains qui, pourtant, sont venus les sauver.

Et les Français, eux, qu’ont-ils fait pour l’Amérique, d’abord? Et pourquoi passent-ils toute la journée en terrasse à boire des coups? Ils ne sont pas au courant qu’il y a une guerre? Et leurs femmes, franchement, elles ont la cuisse un peu légère, non?

Prenant la mesure de ce phénomène, le service de propagande de l’armée américaine publie début 1945 un petit opuscule à destination des troupes, qui reprend plus d’une centaine des accusations les plus courantes afin de les démonter point par point.

Les préjugés ont la vie dure

L’argumentation est parfois approximative: on affirme ainsi que 45.000 soldats français auraient traversé l’Atlantique pour rejoindre l’armée de Washington pendant la Guerre d’indépendance –épisode auquel Arnaud Montebourg fait d'ailleurs allusion dans son courrier avec un «Savez-vous au moins ce que La Fayette a fait pour les Etats-Unis d'Amérique?»–, soit bien davantage que les effectifs engagés. Elle est souvent drôle, car elle compare les comportements des Français à ceux que des Américains pourraient avoir à l’égard d’autres Américains, comme la morgue dont se rendraient coupables les Français à l’égard des GI’s:

«Que pensez-vous qu’il arrive à un Texan qui se balade sur la 5e Avenue?»

Ou encore cette réponse à l’affirmation que «les Françaises sont des filles faciles»:

«Les Françaises faciles sont celles qui se laissent séduire "facilement". Mais il est aussi ridicule d’en déduire un principe général concernant les Françaises qu’il est absurde de faire des filles à soldats des villes de garnison américaines un archétype de la femme américaine.»

(Les Français ne sont pas les seuls à subir les foudres des GI’s. Raymond Gantter, auteur d’un très beau livre de souvenirs sur sa guerre en Europe, rapporte dans le premier chapitre que les soldats de son unité, stationnés en Angleterre à l’été 1944, se voient passer un savon au motif que la censure trouve de très nombreuses critiques à l’égard des Anglais dans les lettres que les GI’s envoient au pays. La réponse des autorités militaires à cette épidémie est toute militaire: «Ceci ne sera pas toléré».)

Les préjugés ont la vie dure. La plupart de ceux que véhiculaient les GI’s en 1944 étaient le reflet de vieux préjugés hantant la psyché américaine depuis deux cents ans –j’avais déjà évoqué ce fait dans un précédent article. Miquelon.org, un très bon site Internet français, travaille d’ailleurs d’arrache-pied pour tenter de lutter contre.

«Assis dans les cafés à boire du vin rouge»

Au vu des récentes saillies de Maurice Taylor, on se dit que la partie est loin d’être gagnée. La lecture de la lettre qu’a adressée le patron de Titan à Arnaud Montebourg est en effet accablante tant elle enfile les stéréotypes sur les Français qui ne font que parler, les ouvriers qui ne travaillent que trois heures par jour et les syndicalistes qui sont une bande d’excités. Interrogé par l'AFP sur les remous qu'elle a provoqués, le dirigeant persiste et signe, d'ailleurs:

«Bientôt, en France, tout le monde passera la journée assis dans les cafés à boire du vin rouge.»

La chose est donc entendue: le Français est feignant (et alcoolique), le syndicaliste est fou (partout sauf en Chine ou en Inde), comme l’Italien est magouilleur, l’Espagnol orgueilleux, le Chinois fourbe, l’Africain indolent. Ah, et j’allais oublier: les femmes ne savent pas conduire et les entrepreneurs sont mal-aimés.

Une telle éructation mérite-t-elle qu’on y réponde? Le ministre du Redressement productif l'a fait. Mais ce qui est fascinant, c’est que l’on puisse trouver des réponses toutes faites dans un ouvrage publié en 1945:

«La longue pause de midi n’est pas une tradition exclusivement française. On la trouve en Italie, en Espagne, dans les Balkans et même dans certaines parties de l’Allemagne. C’est une coutume qui nous ennuie, parce qu’elle nuit à notre confort (de touristes) et qu’elle diffère de nos propres usages.»

«Le Français moyen considère qu’un repas pris confortablement est préférable à un sandwich poulet-crudités englouti au comptoir d’un bar...»

«Dans l’ensemble, les Français abordent la vie et le travail d’une manière plus décontractée que nous... Ils disent prendre le temps de vivre.»

«Les Américains», ça n'existe pas

Cette prose vieille de plus de 60 ans convaincra-t-elle Maurice Taylor? C’est peu probable. L’auteur de 112 Gripes about the French n’était d’ailleurs pas plus optimiste que je le suis quand il déclarait à la fin de son introduction que «ce livre ne convaincra pas ceux qui s’enferment désespérément dans leurs préjugés».

Pourtant, il est peut-être un passage de ce livre qui pourrait attirer l’attention de Maurice, lui qui se vante d’aller implanter ses usines en Chine, où les prisonniers politiques sont parfois utilisés comme main d’œuvre industrielle:

«Que signifie réellement "être efficace"? Est-ce seulement une question de rendement, de tableau de productivité et de statistiques?... La prison est une des institutions les plus "efficaces" jamais inventées par l’homme. Mais qui a envie de vivre en prison?»

En tous cas, sache-le, Maurice: même des gens de ton espèce ne me feront jamais détester les Américains. Parce que «les Américains», c’est comme «les Français», «les cyclistes» et «les femmes». Ça n’existe pas.

Antoine Bourguilleau

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (64 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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