Monde

Qui a assassiné Martin Borilski à Paris il y a huit ans?

Alexandre Lévy, mis à jour le 19.06.2009 à 14 h 24

Le jeune avocat a été poignardé plus de 90 fois dans son studio parisien.

Le 15 avril à 14h30, un groupe de jeunes réunis en face de l'Ambassade de Bulgarie à Paris a enfilé des toges d'avocats et brandi des feuilles de papier représentant une photo de leur camarade bulgare assassiné à Paris en 2000. Les organisateurs français de l'opération «Justice pour Martin Borilski» demandent avec insistance que leur identité ne soit pas dévoilée; à la vue d'un appareil photo, une jeune femme bulgare s'est précipitée: «Je vous en supplie, pas moi! Toute ma famille vit toujours en Bulgarie... ».

Cela va faire plus de huit ans que cette affaire, à la fois sordide et ubuesque, fait peur à ceux qui tentent de faire la lumière sur l'assassinat de Martin Borilski. Ce jeune et brillant avocat a été poignardé plus de 90 fois dans son studio parisien. «Nous savons de quoi ces gens sont capables» dit l'un de ses collègues, celui qui a découvert le corps. Ceux qui ont commis le crime? «Oui, et ceux qui les protégent aussi».

Depuis 2000 les deux principaux suspects, Guéorgui J. et Stoïan S., qui ont rapidement regagné la Bulgarie, sont toujours en liberté et bénéficient d'une surprennante impunité. Pendant plus de huit ans «l'affaire Borilski» a connu toutes les vicissitudes d'un système judiciaire hérité de l'époque soviétique sur lequel plane encore, selon les dires des magistrats bulgares eux-mêmes, l'esprit du procureur stalinien Vychinski. Un système de surcroît régulièrement qualifié de «corrompu» par les instances européennes (la Bulgarie fait partie de l'Union Européenne depuis 2007).

Ainsi, pour de nombreux observateurs, les deux suspects doivent leur liberté à l'influence du père de l'un d'entre eux, Borislav, ex-chef de l'instruction judiciaire du parquet de Varna, devenu un avocat d'affaires influent après la chute du régime communiste. En première instance, les deux suspects n'ont même pas pu être jugés dans leur ville natale de Varna tous les juges s'étant désaisis du dossier.

Ensuite, il n'y aurait pas eu les interventions françaises, cette affaire était condamnée à s'enliser dans les sables de la justice bulgare. Le point de non retour a été certainement atteint le 22 janvier 2009 lorsqu'une cour régionale bulgare, celle de Veliko Tarnovo (nord), a confirmé l'acquittement de Guéorgui J. et Stoïan S., provoquant une réaction sans précédent de l'ambassadeur de France à Sofia, Etienne de Poncins, qui a publiquement exprimé son «étonnement» et son «incompréhension». «Il convient de rappeler que la police et la justice françaises ont transmis aux autorités bulgares des éléments de preuves précis, concordants et accablants à l'encontre des deux prévenus», a précisé le diplomate.

Guéorgui J. et Stoïan S. avaient étés rapidement identifiés par la Brigade criminelle de Paris comme les principaux suspects dans ce meurtre ultra-violent. Selon la police française, les assaillants, visiblement animés par la «jalousie» ou exerçant une forme de rackett sur leur victime, ont laissé derrière eux une multitude d'indices compromettants, allant des traces ADN aux communications téléphoniques.

Le puzzle a été rapidement reconstitué et la justice saisie. «Une affaire d'école», se souvient l'un des policiers français en charge de l'enquête. Depuis 2000, la France a délivré quatre commissions rogatoires internationales et un mandat d'arrêt international. A deux reprises, des enquêteurs de la Brigade criminelle se sont déplacés en Bulgarie; lors de l'une de leurs visites, ils ont saisi des preuves à charge et pu interroger les suspects qui, de façon plus que surprennante, ont pu ressortir libres du commissariat de police alors qu'ils avaient, selon les enquêteurs français, pratiquement avoué leur crime.

Depuis, la justice bulgare n'a fait qu'aller dans le sens de la défense au mépris, parfois, du bon sens. «Des élèves d'écoles aussi prestigieuses ne pouvaient commettre de tels crimes», dit l'acte d'acquittement en référence à la scolarité commune des accusés dans un lycée d'élite bulgare.

La mère de la victime a, à plusieurs reprises, accusé les juges d'être «achetés». «Dans ce procès, ce ne sont pas les preuves qui posent problème. Mais l'argent et les relations des suspects», explique-t-elle. Logiquement, le père de Guéorgi J. s'est retrouvé soupçonné d'avoir pesé de tout son poids dans cette affaire. «Je ne peux d'aucune manière influencer le cours du procès et le fait
que je suis juriste ne veut rien dire (...). La cour bulgare a respecté la procédure et a fait son travail comme il se doit», s'est défendu l'avocat en dénonçant les pressions médiatiques et «autres» dont
fait l'objet le procès de son fils. «Je considère de manière catégorique que ce n'est pas le boulot d'un ambassadeur de commenter un procès, quel qu'il soit», a t-il dit en référence aux propos
d'Etienne de Poncins.

Mais le diplomate est tenace: «C'est comme si ce que ce pays peut donner de meilleur se faisait assassiner par ce qu'il peut donner de pire», dit-il. De façon discrète et efficace, il est épaulé par le jeune et énergique officier français de l'Ambassade, lui aussi déterminé «à aller jusqu'au bout» de cette affaire quitte à «pourrir politiquement» les autorités bulgares.

«Comment ne pas voir dans la personnalité d'un des mis en cause, fils d'un notable de Varna, ancien magistrat instructeur, une explication de l'extraordinaire lenteur de cette procédure et des va-et-vient du dossier entre plusieurs juridictions?», s'interroge l'Ambassade dans une notre confidentielle envoyée à Paris.

Leur action, conjuguée à l'activisime des amis parisiens de Martin Borilski (qui ont obtenu le soutien du bâtonnier de Paris et écrit au président bulgare et français), a certainement joué dans la décision de la Cour suprême bulgare d'ordonner, le 18 mai dernier, le réexamen du procès. Le procureur de la cour d'appel de Veliko Tarnovo, Boris Minovski, espère, cette fois-ci, mieux réussir sa plaidoirie afin de laver les soupçons de corruption qui pèsent sur les magistrats. Peut-il confirmer que des pressions ont été exercées sur les juges pour qu'ils acquittent les prévenus? «Ce serait une catastrophe», dit-il.

La mère de Martin, Ivanka Borilska, elle, n'y croit plus. De condition modeste, elle n'en peut plus de devoir travailler douze heures par jour pour payer d'improbables avocats. Elle place désormais tous ses espoirs dans la justice française qui, suite aux errements bulgares, s'est de nouveau saisie de l'affaire. «Que ceux qui ont sauvagement assassiné mon fils soient au moins condamnés par contumace en France, dit-elle. Je n'en peux plus de les voir se pavaner librement dans les rues de Varna ».

Alexandre Lévy

Crédit photo: Un manifestant avec le portrait de Martin Borilski devant la Cour suprême bulgare à Sofia   Reuters

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