Les Français sont nuls en anglais: peuvent-ils s'améliorer?

Ear/Travis Isaacs via Flickr CC License by

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[3/3] Troisième partie de notre série sur le problème de la France avec l'anglais.

Pourquoi les Français sont-ils nuls en anglais? Slate.fr se penche sur cette question au travers d’une série de trois articles. D'abord, le constat: oui, les Français sont vraiment nuls en anglais, les études le démontrent. Quelle est la part de responsabilité de l'école dans cette situation? Et, enfin, quels sont les facteurs bien plus profonds et structurels qui influencent le rapport des Français à l’anglais, et même parfois à l’apprentissage des langues étrangères en général?

Tout d'abord, reconnaissons-le: les Français ont quelques excuses valables pour parler moins bien anglais que certains autres peuples européens. Les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suède, le Danemark ou encore la Norvège, qui se placent systématiquement parmi les meilleurs dans les classements internationaux de maîtrise de l’anglais, ont l’énorme avantage d’avoir des langues qui appartiennent à la famille des langues germaniques, comme l’anglais.

La France est donc en partie excusée pour son retard sur les pays du nord, mais pas sur ceux du sud qui ont comme elle une langue romane, à savoir l’Espagne, l’Italie ou encore le Portugal. D’autant plus que le français a beaucoup influencé l’anglais: le vocabulaire de la langue de Shakespeare contient de nombreux mots d’origine française hérités de la conquête de l’Angleterre par les Normands francophones au XIe siècle.

Des difficultés spécifiques pour les francophones

Pour Sophie Herment, enseignante-chercheuse et maître de conférences en phonétique anglaise à l'université Aix-Marseille, c’est justement cette relation complexe entre les langues française et anglaise, à la fois proches et différentes, qui explique certaines difficultés d’apprentissage pour les élèves francophones:

«Le français et l’anglais étant assez proches, l’élève français à tendance appliquer un calque phonétique et linguistique. Si vous apprenez une langue complètement éloignée, il faut tout apprendre depuis zéro. Mais avec une langue qui a le même alphabet, c’est très difficile de ne pas appliquer ce que l’on connaît déjà. On va appliquer le son français sur un mot alors qu’il y a des différences phonétiques importantes.»

S’il y a bien un domaine où les Français ont souvent du mal, c’est effectivement à l’oral. Le fait par exemple qu’il y ait plusieurs manières de dire le même son est particulièrement difficile à intégrer: le Français aura naturellement tendance à prononcer «seat» (siège) et «sit» (s’asseoir) de la même manière, alors que le «i» est long et tendu dans le premier cas et court et relâché dans le second.

La langue française n’ayant qu’une prononciation pour chaque son, le Français prononcera de la même manière «beach» (plage) et «bitch» (salope), ou «sheet» (feuille) et «shit» (merde), ce qui peut entraîner des quiproquos. De la même manière, il y a trois «a» phonétiques différents en anglais («cap», «cup», «card»), alors qu’un enfant français apprend qu’il n’y a qu’une seule manière de dire «a».

Rythme

Autre difficulté pour l’élève français, l’accentuation et le rythme des mots et des phrases de la langue anglaise. Bénédicte Guillaume, maître de conférences en linguistique anglaise à l’université de Nice-Sophia Antipolis, explique:

«L’une des plus grosses difficultés pour les Français, c’est l’accent. Notre langue a une logique très différente sur ce point, nous articulons toutes les syllabes avec à peu près la même force, tandis qu’en anglais ce n'est pas du tout le cas. Surtout, il faut savoir où placer l’accent de mot. C’est enseigné à l’université dans les filières spécialisées en langues, mais dans les lycées, où l’on n'a que quelques heures de cours par semaine et des niveaux très hétérogènes, on n’a pas suffisamment le temps de rentrer dans ces détails

«En anglais, il y a un accent lexical, c’est-à-dire une syllabe plus proéminente que les autres dans un mot, et les syllabes inaccentuées peuvent être réduites, confirme Sophie Herment. En français, cela n’existe pas vraiment, le rythme est complètement différent, et c’est très dur pour les étudiants français. On accentue en général la dernière syllabe.»

La mélodie des phrases est une notion importante qui ne s’apprend pas forcément, mais s’intègre naturellement au contact de la langue. Différentes études scientifiques suggèrent que cette accoutumance passive à une langue commence avant même la naissance, quand le bébé est encore dans l’utérus de sa mère.

L’exposition à la langue

Après la naissance, les opportunités informelles et non académiques d’apprendre une langue dans l’environnement quotidien ont un rôle qui, s’il n’est pas quantifiable, est souligné par tous les spécialistes. La maîtrise de l’anglais par les parents, les voyages à l’étranger à titre individuel, ou encore l’exposition à la langue dans la vie de tous les jours et dans les médias sont des facteurs non-négligeables.

Le ministère de l’Education nationale valide d’ailleurs cette idée selon laquelle l’école ne peut pas tout:

«Les pays qui réussissent le mieux sont les pays où il y a un environnement propice à l’apprentissage de l’anglais, où la place de l’anglais est importante. La compréhension de l’oral est un préalable indispensable pour pouvoir communiquer.»

A Malte et en Estonie, la plupart des élèves interrogés dans la grande enquête de la Commission européenne sur le niveau de langues étrangères (détaillée dans le premier article de cette série) en Europe rapportent parler anglais régulièrement à la maison. Dans ces conditions, difficile effectivement de mettre le retard des jeunes français par rapport à ces pays entièrement sur le dos de l’école.

Sous-titrage

S’il est difficile pour les pouvoirs publics d’agir sur la pratique de l’anglais dans le domicile familial des adolescents, il y a d’autres domaines où l’Etat pourrait contribuer concrètement à lui donner une place plus importante, comme le sous-titrage à la télévision et au cinéma.

Selon l’enquête de la Commission européenne, la France est le seul pays avec l’Espagne et la Belgique francophone (la Belgique a été divisée en trois entités en fonction du langage parlé pour les besoins de l’étude) où les programmes télévisés et les films au cinéma sont majoritairement doublés et non sous-titrés.

Il faut dire que le public français n’est pas vraiment demandeur. Une étude de 2007 a démontré que la diffusion d'un programme en version sous-titrée pouvait entraîner une chute d'audience d'environ 30%, et les versions doublées en français sont de loin les plus piratées par les internautes qui téléchargent des films.

Certes, des chaînes de télévision comme TF1 et France 4 ont commencé à donner la possibilité de regarder certains films et séries américains en version originale sous-titrée (VOST). Mais France 2 et France 3 ne le permettent pas encore «pour des raisons techniques» selon Rémy Pflimlin, qui a annoncé que tous les films de langue anglaise seront disponibles en VOST sur France Télévisions avant la fin de 2013.

Il faut dire que le Conseil supérieur de l’audiovisuel a dans ses missions «la défense de la langue française», et préfère s’en remettre à «la liberté éditoriale des chaînes de télévision». Le député de Moselle Denis Jacquat a récemment fait une proposition de loi pour obliger les chaînes à proposer une version sous-titrée pour tous les programmes étrangers, arguant que cela «peut favoriser le développement de la compétence de la compréhension orale».

L'élu UMP, qui voit de nombreux jeunes de son département devoir affronter les jeunes belges et allemands sur le marché du travail luxembourgeois (Metz est à seulement 47 kilomètres du Luxembourg), explique que sa démarche a pour but de leur donner un atout supplémentaire, car «on demande l’anglais parlé sur les CV». Il n’a pour le moment «pas eu de retour» de la part du gouvernement.

Inhibition des élèves français

Mais certains facteurs sont bien plus profonds et moins faciles à corriger que les sous-titres des blockbusters d’Hollywood. Sophie Herment, qui enseigne à des élèves de différentes nationalités, a remarqué au fil du temps que les étudiants français «sont très inhibés et prennent moins la parole» que leurs camarades étrangers. «Est-ce dû à l’éducation, au manque d’exposés et de prise de parole dans le cursus scolaire et universitaire français s’interroge la maître de conférence. Toujours est-il que les Français ont peur de faire des fautes.

Till Gins, fondateur et directeur de l’Oxford Intensive School of English (OISE), qui donne des cours à des étudiants de toutes les nationalités dans plusieurs pays, confirmait récemment dans une interview au Point que ses stagiaires français sont les plus inhibés, devant les Japonais:

«Le Français n'est pas mauvais en langues, comme on le dit bien souvent, mais il a peur du ridicule. Et ce blocage psychologique est tellement ancré dans la mentalité nationale qu'il a le plus grand mal à se lancer à l'oral, à prendre des risques, à se faire confiance. C'est comme s'il préférait calculer à l'avance ce qu'il va dire, ou tout simplement se taire, pour éviter de faire une erreur. Résultat: il est complètement bloqué et ne parvient pas à communiquer spontanément dans une langue étrangère.»

Cette spécificité de l’éducation à la française se retrouve d’ailleurs aussi à l’école, comme le reconnaît le ministère de l’Education sans langue de bois:

«C’est un défaut français, nous en sommes conscients. Notre culture de l’excellence fait que nous n’aimons pas que les élèves produisent des choses qui ne sont pas complètement correctes. On corrige même souvent l’élève avant qu’il ait fini sa phrase. Ce sont des choses sur lesquelles nous faisons des formations et les enseignants sont de plus en plus attentifs à ne pas inhiber les élèves. Mais il s’agit de changements de mentalité extrêmement profonds et longs, d’autant plus qu’en France tout changement est vu comme une possible baisse de niveau à terme.»

Un autre frein souvent évoqué est la prestigieuse histoire de la langue française, qui a été la langue des rois et des puissants dans toute l’Europe sous l’Ancien Régime et reste aujourd'hui une langue officielle dans plusieurs organisations internationales comme les Nations unies et l’Union européenne. Cette perception dans l’inconscient collectif d’une langue qui a une place spéciale dans l’Histoire et dans le monde d’aujourd’hui est d’ailleurs peut-être à l’origine du fait que «les élèves français sont parmi ceux qui jugent le moins utile de connaître une langue étrangère» en Europe, comme on le souligne au ministère.

A la décharge des profs d’anglais, et quel que soit leur niveau de formation et de compétence, apprendre une langue à des élèves qui n’en voient pas l’intérêt et n’osent pas prendre la parole n’est pas exactement la tâche la plus facile pour un enseignant.

Grégoire Fleurot

A lire aussi, les deux autres articles de notre série:

>> [1/3] Les Français sont vraiment nuls en anglais

>> [2/3] Les Français sont nuls en anglais: la faute à l'école?

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