France

Engueule-toi avec tes amis en parlant de SOS Papa

Titiou Lecoq, mis à jour le 21.02.2013 à 10 h 43

Essayez, cela ne loupera pas. Commencez par une innocente allusion au «papa à la grue»...

Une engueulade en Espagne, qui n'a rien à voir avec SOS Papa, a priori. REUTERS/Jon Nazca

Une engueulade en Espagne, qui n'a rien à voir avec SOS Papa, a priori. REUTERS/Jon Nazca

Si vous trouvez que les gens autour de vous s’entendent trop bien, si cette ambiance bonne enfant vous pèse un peu et que vous avez envie de giclées de sang, je vous propose de lancer un innocent débat sur le papa à la grue, SOS Papa, le divorce, l’instinct maternel, les failles de la justice.

Même si vous n’êtes pas un troll professionnel, ça devrait prendre en quelques secondes et finir en massacre tant il semble à peu près impossible d’assister à une discussion posée sur le sujet. 

Décryptage de ce processus d’engueulade générale.

1. Un mauvais exemple pour une cause juste

En général, ça commence par une allusion au papa à la grue (d’ailleurs a-t-il pensé à la symbolique des cigognes ou est-ce que c’est totalement inconscient?).

Le papa-à-la-grue = un cas particulier qui assure d’emblée que le débat va se planter et ce, peu importe l’angle d’attaque choisi, que ce soit «pour en être réduit à ça, c’est qu’il doit vraiment souffrir» ou «j’ai honte qu’on donne la parole à ce connard».

C’est un excellent déclencheur d’engueulade dans la mesure où les gens ne vont pas se répondre au même sujet.

D’un côté, il y a ceux qui ne prendront cet exemple que comme symbolique d’un problème plus vaste (qu’on peut résumer vite fait par la question de la place des mères et des pères dans la société, un sujet super facile à traiter).

De l’autre, ceux qui leur répondront en ne s’intéressant qu’à ce cas précis. Or ce cas est moisi. Serge Charney a décidé de se faire justice lui-même. Il n’a pas respecté son droit de visite élargi, il est accusé de deux soustractions d’enfant (de 15 jours et deux mois et demi) et affirme ne pas du tout regretter ces décisions, ce qui peut légitimement être interprété par la justice comme présentant un risque de récidive.

Lancer un débat en partant d’un exemple boiteux = 10 points de trolling.

2. C'est «concernant»

Enormément de personnes se sentent concernées intimement –à des degrés variables certes. Mais même si elles n’ont pas elles-mêmes divorcé, ce sont peut-être des enfants de divorcés, des conjoints de divorcés, des parents de divorcés, des meilleurs amis de divorcés.

Et le sujet étant délicat, renvoyant chacun à son histoire personnelle, avec des blessures qui ne sont pas toujours cicatrisées, ce qui officiellement prend la forme d’un débat dégénère très vite.

Ainsi, dans les commentaires sur l’article multipartagé du Monde «L'escalade des pères à Nantes cache une proposition de loi», nombre de pères y vont de leur histoire personnelle:

«Je n'ai jamais été condamné (ni accusé d'ailleurs) pour enlèvement, violence conjugale ou autres... malgré cela, ma fille refuse de me voir depuis 3 ans "grâce" à la manipulation de mon ex-épouse...»

Ou encore:

«Quitte a faire dans le hors sujet, pourquoi ne pas temoigner de mon divorce du au batifolage insence de mon ex qui a finie enceinte d'un autre ! L'adultere n'est pas reserve a un seul sex... Je suis un heureux papa qui a recu la garde de son fils, non sur decision de justice mais par le consentement de la mere. Aujourd'hui, j'ai peur de la voir prendre un RdV au JAF non pour le bien etre de notre enfant mais dans l'espoir de droits au logement ou aux allocations. Car femme, elle gagnera.»

Mais aussi:

«Ainsi, si je lis les pères divorcés seraient tous des pédophiles en puissance!!! Ce monsieur, visiblement en mal de reconnaissance, n'a aucune idée de ce qu'est la vie d'un père divorcé!!! Laisser 50% de mon salaire, devoir ne rien décider, juste être considéré comme le payeur incapable de décider!!! Je respecte mon ex, je n'ai jamais remis en cause ses qualités de mère, alors s'il vous plait un peu de décence, en nous présentant comme des pervers!»

Et enfin:

«J'ai personnellement vécu un divorce, par "consentement mutuel" et pourtant tendu, et la tentation est évidente pour la mère de s'approprier les enfants quand ils sont petits, et d'en écarter le père avec le temps. Tous les prétextes sont bons avec toute l'hypocrisie associée. Chaque cas est particulier, mais respectons les droits de l'enfant d'avoir le contact avec ses deux parents.»

A ce stade, il n’y a plus grand-chose à faire à part laisser les interlocuteurs s’engueuler tranquillement. Ils s’affronteront cas particulier contre cas particulier, chacun ayant une histoire différente à opposer aux autres. La tension va monter et la mécanique infernale sera lancée.

De «je me sens personnellement concerné» un glissement risque de s’effectuer à «je me sens personnellement attaqué». Ce sera prioritairement le cas des mères qui ont la garde de leurs enfants et qui auront l’impression qu’on veut les leur voler, des pères qui se battent pour avoir la garde et qui penseront qu’on les traite de maboules, des pères qui ne se battent pas pour avoir la garde et qui ont l’impression qu’on les traîte de lâches.

Lancer un débat polémique sur un sujet intime avec des gens qui souffrent personnellement = 20 points d’engueulade assurés.  

3. SOS Papa ou SOS Maman?

Après, il se passe une chose assez fascinante. Le débat fait un pas de côté et tombe dans la thématique «guerre des sexes». Comme s’il fallait à tout prix choisir un camp.

T’es plutôt SOS Maman ou SOS Papa? Cette opposition hommes/femmes vient en grande partie du soupçon de dérive masculiniste chez SOS Papa.

Ce soupçon est quand même largement étayé par la lecture des déclarations et articles de son fondateur et président d’honneur, Michel Thizon. Il y a son hallucinante lettre au sujet du mariage pour tous intitulée «Tryste mariage gay» –retirée du site SOS Papa, mais toujours dans le cache de Google, et en captures d'écran là:

Cliquez sur l'image pour l'agrandir et la suite: page 2, page 3, page 4, page 5

ou encore ses éditos dans le magazine SOS Papa [PDF]:

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Où l’on trouve nombre d’expressions politiques se rapportant d’ordinaire aux mouvements fascistes et employés ici pour parler d’un féminisme qui aurait insidieusement pris le contrôle de la société («épuration familiale», «totalitarisme social matriarcal») face auquel SOS Papa se pose comme une organisation de résistants, de combattants pour la liberté («Refoulons hors du monde de la famille», «nous réduirons à néant», «combattons au coude à coude», etc). 

Le problème, c’est qu’avec son nom de SOS Papa (alors que «les combattants pour les valeurs paternalistes» aurait sans doute été plus approprié), dire que les positions de l’association sont très discutables est interprété par certains comme le reniement en bloc des droits des pères.

Et inversement, dire que SOS Papa soulève un vrai problème peut-être perçu comme une déclaration de guerre contre les acquis féministes.

A ce stade, on est complètement enfoncé dans la mare à merde.

C’est comme si, brusquement, les droits des pères et des mères étaient irréconciliables. On plonge dans une logique mathématique où ce que l’on donne à l’un, on le retire forcément à l’autre.

Ce qui pose un vrai problème de fond. Est-ce qu’à partir d’un certain seuil les droits de l’homme et de la femme s’opposent forcément?

On a beaucoup entendu que SOS Papa demandait simplement l’application des lois existantes, mais l’association a un ensemble de 17 propositions parmi lesquelles on trouve la suppression de l’accouchement sous X puisqu’il est le fait de la seule mère et prive le père de toute décision. SOS Papa explique que «proposition devra être faite au père, recherché, de prendre l’enfant en charge». Une proposition pas absurde, mais qui pose de vrais problèmes quant à la liberté de la femme.

Opposer les hommes et les femmes = 30 points.

4. Paranoïa et zemmourisme

Une fois que le débat est parti sur la guerre des sexes et le féminisme qui a tout gagné, la paranoïa gagne du terrain. Toujours dans les commentaires du Monde, on en trouve un exemple parfait:

«A force de m'entendre dire, par amalgames et généralisations abusives répétés, qu'en tant qu'homme je suis naturellement prédisposé à être violent, incestueux, pédophile et pervers, je commence à comprendre ce que ressentent les musulmans quand on réduit l'islam au terrorisme. Le pire est atteint quand on dénonce les "violences psychologiques" faites aux femmes forcément victimes par les salauds que nous sommes, alors que s'il est un domaine où les torts sont à 50/50, c'est bien celui-là.»

Une certaine catégorie d’hommes peut alors s’épancher sur son malaise, sa difficulté à définir sa place dans la société. Le but n’étant pas ici de trancher si cette impression est ou non le reflet d'une réalité, mais simplement de constater que cette histoire de père monté sur une grue est un exutoire pour nombre de frustrations.

Ce qui explique l’apparente contradiction entre l’écho qu’elle a rencontré et les chiffres qui montrent que dans l’écrasante majorité des couples séparés, le mode de garde est décidé d’un commun accord.

Après les débats sur l’adoption par les couples de même sexe, sur la PMA pour tous et en attendant celui sur la GPA, cette histoire de papa-grue nous dit au moins une chose claire: la société française est en pleine réflexion sur la notion de famille, et elle n’arrive pas à l’aborder de façon sereine.

Titiou Lecoq

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