Aides à la presse: le syndrome de la sidérurgie

Un kiosque à journaux dans Paris, en 2006. REUTERS/Charles Platiau

Un kiosque à journaux dans Paris, en 2006. REUTERS/Charles Platiau

Ce n'est pas en freinant par tous les moyens le processus de destruction d'un modèle condamné qu'on évitera sa disparition. Au contraire. Si la presse ne veut pas se transformer en haut fourneau abandonné, elle doit se réinventer.

A quoi servent les milliards d'euros dépensés par l'Etat pour soutenir la presse écrite? A rien ou presque. C'est en substance la conclusion du rapport de la Cour des comptes rendu public le 12 février sur les aides publiques diverses et variées à la presse écrite.

Le document est titré: «Une occasion de réforme manquée» [PDF]. Il est presque passé inaperçu. Les médias en France ont des réflexes corporatistes bien ancrés. La presse écrite est malade, elle est tenue à bout de bras à coups de milliards d'euros d'argent public, mais mieux vaut ne pas trop en parler. Surtout quand dans le même temps l'Etat cherche désespérément à réduire ses dépenses.

Pas touche donc aux 5 milliards d'euros distribués entre 2009 et 2011 selon l'estimation de la Cour des comptes. «Dicté par l'urgence, ce plan n'a pas obtenu les effets escomptés, ni permis de corriger les faiblesses de la politique d'aide à la presse qui se caractérise par un système de “guichet”...», écrit la juridiction.

Par exemplaire diffusé, les aides se montent à 48 centimes pour L'Humanité, 29 centimes pour Télérama ou Le Nouvel Observateur, 27 centimes pour Libération, 23 centimes pour L'Express, 19 centimes pour Le Monde, 17 centimes pour Le Figaro, 16 centimes pour Les Echos et même 15 centimes pour Elle et 10 centimes pour Télé 7 jours! Et France Soir avant sa mort avait battu un record avec 50 centimes d'aide par numéro.

Et tout cela, sans compter avec des aides indirectes comme, par exemple, les achats massifs de quotidiens nationaux par Air France. Ils représentaient en 2011, selon l'OJD, 14% des ventes de Libération, 12,5% de celles des Echos, 11,7% de celles du Monde et 10,2% de celles du Figaro.

Des aides inefficaces, coûteuses et qui ont des effets pervers

Pas étonnant donc si la presse écrite en France est la plus aidée en Europe... avec pourtant une diffusion parmi les plus faibles. Non seulement ces aides sont inefficaces, dilapident l'argent du contribuable, mais elles ont aussi de nombreux effets pervers.

Le député PS Michel Françaix, qui a remis un rapport en octobre 2012 sur les médias et la situation de la presse française, résume la situation en reprenant une citation d'Antonio Gramsci:

«L'ancien monde n'arrive pas à mourir quand le nouveau n'arrive pas à naître.»

Il souligne que les aides à la presse sont à destination du modèle ancien «indépendamment de toute réflexion sur leur finalité, leur pertinence et leur viabilité». Il ajoute:

«Trop occupé à tenter de préserver l'existant, le secteur oublie d'innover et de consentir les nécessaires investissements d'avenir.»

Comme dans toute rupture technologique, la presse fait face, avec l'explosion irrésistible des médias numériques, à un processus schumpéterien de destruction-création. Mais en freinant par tous les moyens le processus de destruction, on ne l'évitera pas et on ralentit dans le même temps le processus de création.

C'est l'exemple des errements de la sidérurgie en France. Les milliards de subventions publiques et les nationalisations n'ont pas empêché la destruction d'une bonne partie de la sidérurgie française et n'ont pas permis, faute d'une adaptation suffisamment rapide à la nouvelle réalité, l'émergence d'un ou de plusieurs champions hexagonaux.

Une concurrence faussée pour les pure players

La situation des pure players, médias purement numériques, que nous connaissons bien à Slate puisque nous en sommes, illustre les effets pervers de la manne publique dont bénéficie la «vieille» presse.

Les pure players sont les rares innovateurs, reconnus comme tels, du journalisme français au cours des dernières années, s'ils sont plébiscités par les jeunes lecteurs, ils vivent dans des situations économiques précaires par la faute notamment d'une concurrence faussée puisqu'ils n'ont pas accès aux centaines de millions d'euros déversés chaque année dans les poches de leurs concurrents.

Ainsi, Rue89, le premier pure player en France, a été contraint de se vendre au Nouvel Observateur à la fin de l'année 2011. Et manifestement le mariage des cultures ne se fait pas sans mal.

Mediapart ne serait pas officiellement rentable depuis deux ans et n'aurait plus de fonds propres s'il ne fraudait pas le fisc en s'étant auto-attribué le taux de TVA extrêmement favorable de 2,1% de la presse écrite (comme Arrêt sur images ou Indigo Publication). Les médias numériques sont tenus par la loi de payer 19,6% de TVA.

Slate se bat en permanence dans un marché publicitaire réfractaire au changement et aux nouveaux entrants car tenu par des acteurs installés depuis des décennies qui n'ont aucun intérêt à changer un système inefficace mais qui les fait vivre et même bien vivre.

Owni a déposé le bilan à la fin de l'année dernière.

Enfin, Atlantico, le dernier arrivé, a aussi du mal à construire son modèle, mais bénéficie de soutiens financiers liés au fait qu'il s'agit aujourd'hui du seul pure player qui se revendique de droite.

Un monde artificiel

La presse écrite française vit dans un monde artificiel coupé des réalités économiques et technologiques. Obtenir toujours plus d'aides est devenu un mode de fonctionnement. Elle a ainsi réussi il y a quelques semaines à contraindre Google, avec le soutien actif des pouvoirs publics, à financer à hauteur de 60 millions d'euros un fonds de modernisation.

Le paradoxe c'est que les «grands» journaux nationaux appartiennent pour la plupart à des groupes dont ils sont une activité marginale. Des danseuses... Des instruments d'influence pour des grands patrons qui réalisent l'essentiel de leurs chiffres d'affaires et la totalité de leurs profits dans d'autres secteurs d'activité: l'armement, les télécommunications, le luxe, la finance, les sanibroyeurs... Ainsi, Le Figaro appartient à Serge Dassault, Le Monde à Xavier Niel (Free), Pierre Bergé et Matthieu Pigasse (Lazard), Les Echos à Bernard Arnault (LVMH), Libération à Edouard de Rothschild, Le Point à François Pinault, Le Nouvel Observateur à Claude Perdriel (SFA)...

La presse écrite est en crise partout dans le monde. Elle fait face à une rupture technologique et l'émergence accélérée des médias numériques qui détruit son modèle économique et l'éloigne irrémédiablement des jeunes lecteurs. «Toutes les études montrent que les quotidiens nationaux sont massivement rejetés par les moins de 25 ans», écrivait déjà en février 2009 Frédéric Filloux dans Slate.

On peut déplorer la menace qui pèse sur l'avenir de journaux aussi emblématiques et influents que Le Monde ou le New York Times. On peut se demander légitimement comment vont survivre des rédactions de centaines de journalistes disposant d'une culture professionnelle et d'un savoir-faire uniques, mais on ne peut pas enrayer cette évolution. De la même façon, la photographie argentique a été balayée par la photographie numérique, le disque vinyle et le CD sont remplacés par le MP3 et l'avenir du livre en papier semble sombre.

La presse écrite n'a pas d'autre choix que de se réinventer. En France, elle n'en prend pas le chemin. Et les aides publiques massives lui font plus de tort que de bien. Elles la dissuadent de se remettre en cause et l'encouragent à s'accrocher à un modèle condamné.

Peut-on espérer un sursaut de lucidité du groupe de travail sur les aides à la presse mis en place par Aurélie Filipetti, la ministre de la Culture et de la Communication? Sa feuille de route n'incite pas à l'optimisme, tant elle rappelle, au mot près, les feuilles de route des commissions précédentes... dont rien n'est jamais sorti.

Eric Leser

Partager cet article