«Séminaire numérique intergouvernemental»: le e-gouvernement, ça va ramer encore longtemps?

Le Premier ministre Jean-Marc Ayrault et des membres de son gouvernement quittent le ministère de l'Intérieur pour le palais de l'Elysée, le 3 janvier 2013. REUTERS/Benoit Tessier

Le Premier ministre Jean-Marc Ayrault et des membres de son gouvernement quittent le ministère de l'Intérieur pour le palais de l'Elysée, le 3 janvier 2013. REUTERS/Benoit Tessier

Les ministères seront-ils prêts pour cette réunion consacrée au numérique jeudi? Loin d'être anecdotique, la légèreté avec laquelle est souvent prise la question dans les ministères montrent une absence de réelle pensée politique sur ce qui est appelé à bouleverser nos vies... Matignon pourra-t-il renverser la tendance?

«Le but, c’est que tous les ministères jouent le jeu». Voilà les règles du séminaire numérique intergouvernemental, telles qu'on les définit à Bercy. Prévu le jeudi 28 février prochain, et chapeauté par le Premier ministre en personne, ce grand e-raoult vise la reprise en main de la vaste et insondable étendue Internet par l’Executif.

Et il était temps! Sur le sujet, le gouvernement ne fait que courir après l’actualité. Au coup par coup, façon pompiers essoufflés, sans véritable ligne politique unifiée. Et, sauf rares exceptions, au travers du seul prisme de l'économie numérique et de sa ministre, Fleur Pellerin. 

Une vision réductrice qui, c'est promis, est derrière nous. Avec le séminaire, «pas de plan com», ce sont tous les ministères qui ont été appelés à se bouger le popotin sur les autoroutes de l'information. Avec «des objectifs clairs à atteindre d’ici la fin de l’année».

Vraiment? On a pris notre courage et nos appareils connectés tout terrain à deux mains, pour aller vérifier si les ministères du XXIe siècle réservaient une place de choix aux questions numériques.

Bons élèves: Agriculture, Éducation et Enseignement supérieur

Résultat: 20 cabinets harcelés (à l'exception de celui de Fleur Pellerin, directement concerné, seuls les ministères de tutelle ont été embêtés) sur une semaine, une dizaine de réponses.

Sur le fond, quelques surprises, à commencer par le bon élève de la série: l'Agriculture. En plein problème de type équin haché pas forcément numerico-compatible, et alors qu'on s'attendait à recevoir un cordial vent, c'est le premier ministère à nous avoir répondu, nous dévoilant même certaines de ses pistes: «développement des téléprocédures» et «ouverture des données». Un balancement entre pragmatisme (bénéfices de l'outil Internet pour le secteur) et intégration du numérique aux thématiques de prédilection du ministère qui est plutôt de bon augure pour un sujet le plus souvent réduit à un simple objet de com'.

Dans son enthousiasme, l'Agriculture est talonnée de près par les jumeaux Éducation et Enseignement supérieur. Si pour une histoire d'agenda, le premier n'a pas voulu communiquer sur le fond, ses conseillers ont immédiatement su de quoi il était question, transférant une plaquette tout prête sur les orientations numériques du ministère, prises bien avant l'organisation du séminaire. Même appétence à l'Enseignement supérieur, où l'on insiste sur l'importance du dossier Internet dans «un des rares ministères à “produire” du numérique» — formule choc répétée à l'envi.

Formation des étudiants, recherche sur la sécurité informatique et le big data sont quelques-unes des pistes poussées par le ministère qui prévoit aussi un projet de loi pour mars, sur la «mise en ligne des enseignements, l’accompagnement personnalisé des étudiants et la formation aux nouveaux outils.» «Un plan France Universités numérique devrait d'ailleurs être lancé en avril.»

Un panorama complété sans grande surprise par les services du Redressement productif, qui ajoutent quant à eux que la cybersécurité, les données personnelles, la neutralité du Net, la fiscalité ou le déploiement très haut débit seront également au menu du séminaire.

«Oui, oui, on travaille»

Voilà pour la matière. Pour le moment, il faudra se contenter de ça: les autres ministères nous ont laissé un peu sur notre faim. Certains n'ont jamais donné de nouvelles (Outre-Mer, Sports et Jeunesse, réforme de l'Etat, Santé...), d'autres trop peu. Ce qui ne veut pas dire pour autant que l'aversion pour le numérique y est plus forte. Ou du moins, pas toujours.

Au contraire, une partie aurait même déjà rendu sa copie. Mais, un poil fayots, les cabinets refusent de communiquer plus avant, histoire de ne pas gâter l'effet d'annonce du 28. «Les ministères-clés sont en marche, nous assure-t-on du côté de Bercy. La Justice, l'Intérieur, la Sante et l'Education!» Nous voilà rassurés, les trois premiers étant restés désespérement insensibles à nos sollicitations.

Quant à la Culture, les Affaires étrangères ou le ministère du Travail, s'ils sont «revenus vers nous», ils ont également refusé de piper mot sur le séminaire. Difficile de savoir si c'est en raison d'une feuille encore blanche ou, là encore, par loyauté à l'égard de Matignon. Pas faute d'avoir essayé de savoir si les pistes étaient déjà formulées, à défaut d'en connaître le contenu. Mais le sempiternel «on ne communique pas sur la question» ou le «oui, oui, on travaille» irrité, n'éclairent pas beaucoup plus, y compris sur la forme.

«Comment elle s'appelle déjà? Fleur Pellerin !»

Car finalement, peu importait le fond. Bien sûr, une petite info grapillée ici ou là n'est jamais pour déplaire, mais en prenant ainsi d'assaut tous les ministères sur un sujet aussi spécifique que l'organisation d'une réunion sur le numérique, on ne se faisait pas trop d'illusions. Et on se doutait bien que seuls Bercy ou Matignon nous en donneraient les grandes lignes, en temps voulus.

L'intérêt de ce télémarketing ministériel était ailleurs. Constater sur pièce la place prise aujourd'hui par le numérique dans les cabinets. En profitant du coup de pied aux fesses données par Matignon sur le sujet, qui remonte au mois d'octobre. Voir si des conseillers s'en emparent, si la collision entre les dossiers propres au ministère et Internet semble naturelle ou à l'inverse complètement loufoque. Déterminer si c'est la corvée du siècle ou le petit truc en plus.

Si le bilan est mitigé, il n'est pas non plus catastrophique, aucun «Inter-quoiii?» ou «pourquoi vous voulez qu'on cause d'Internet ici ?!» ne nous ayant été opposés. Déjà pas mal.

Par contre, la version atténuée de ces réponses, qui consiste à renvoyer la balle à «comment elle s'appelle déjà? Fleur Pellerin!» ou à Matignon, a elle été servie à de nombreuses reprises. Il a souvent fallu faire montre de pédagogie pour expliquer que précisément, le caractère «intergouvernemental» du séminaire numérique impliquait cette fois-ci la participation des ministères rarement sollicités sur ces questions, qui frappent pourtant aussi à leur porte.



Quelque part entre Asterix et Oss 117

Quant à la patience, on vous laisse simplement imaginer le sentiment de solitude qui frappe, quand, après avoir été baladée d'attachés de presse en «Dircom», de services en conseillers ministériels, on se retrouve par hasard dans les pattes d'une spécialiste de la vidéosurveillance qui vous explique que «les plate-formes de communication sont pléthoriques et que du coup, on tourne en rond». Sans rire. Quelque part entre Asterix et Oss 117, notre supplice a fort heureusement été atténué par les doux violons du ministère de la «reactivaciòn productiva» (passez donc un coup de fil à Bercy pour rigoler un peu).

Ces dédales ubuesques de l'administration française peuvent d'ailleurs aussi expliquer la difficulté de certains conseillers à nous répondre, alors même qu'un passionné de nouvelles technologies se nichait peut-être quelque part au cœur d'un ministère improbable —bon, on y croit pas à mort non plus. Beaucoup de responsables presse nous ont fait part de leur désarroi pour trouver «le bon interlocuteur» sur le sujet, après plusieurs jours de recherche acharnée.

De deux choses l'une: soit il n'en existe pas, soit le circuit de l'information est défaillant. Une certitude néanmoins: le numérique n'est pas encore un sujet évident et central, suffisamment brassé dans les ministères pour provoquer des «ah mais oui mais c'est bien sûr!» chez les attachés de presse, qui ne sont qu'en bout de course de la chaîne de communication.

Le numérique, c'est pas politique

Pour une raison très simple: le numérique n'intéresse pas la politique. Les têtes de pont du gouvernement n'ont que faire d'une question qui traverse tous leurs dossiers sans se fixer sur aucun. Et, plus important, sans jamais être véritablement au centre des préoccupations des Français. Internet n'est pas encore rentable en termes politiques, ou de façon marginale, histoire de rajouter un vernis moderne et chic. Ou bien encore, lorsque des événements très ciblés focalisent l'attention publique sur un sujet techno-centré. A partir de là, pas de problème, la machine s'emballe. Mais pas avant.

Le souci, c'est que précisément, ces derniers temps, la machine s'emballe de plus en plus souvent. Quand nos profils Facebook semblent buguer, quand Free décide de supprimer l'accès à la pub, quand Megaupload se fait gauler, quand les opérateurs menacent de supprimer les abonnements illimités et quand, ailleurs, des peuples s'émancipent et s'entraident en se connectant à Internet. Des points chauds certes isolés mais qui, mis bout à bout, traduisent parfaitement l'intrusion de plus en plus profonde du réseau dans tous les interstices de la société: libertés publiques, industrie, fiscalité, emploi, aménagement du territoire, habitation, éducation, culture, santé... Et j'en passe.

Cette pregnance devrait inciter les politiques à agir sur le sujet, plutôt qu'à réagir. À abandonner les prises de positions circonstanciées et sectorielles, pour la création d'une pensée politique du numérique, arborescente mais unifiée, et socle de leur vision d'une vie en société. Mais ça ne prend pas.

Les figures politiques qui prennent position sur le sujet, et qui sont reconnues comme telles, sont méconnues du grand public. Laure de la Raudière et Lionel Tardy à l'UMP, Corinne Erhel et Christian Paul au PS... De droite comme de gauche, ils pèsent peu dans la balance politicienne. Une réalité dont nous avons pu nous rendre compte lors de la dernière campagne présidentielle, à l'occasion d'une enquête sur la place du Net à l'UMP et au PS [Partis en ligne, co-écrit avec Guillaume Ledit, chez Owni Éditions].

C'est d'autant plus flagrant dans la majorité, où les personnalité Net-friendly grossissaient avant tout les troupes de Martine Aubry, et non de François Hollande. Aucune d'entre elles ne s'est par la suite retrouvée au gouvernement. Et pour rappel, Fleur Pellerin n'avait pas fait du numérique sa spécialité avant d'hériter du bouzin lors de la campagne.

En 2012, Internet n'existe pas

Difficile dans ces conditions de se motiver sur la question dans les cabinets. Sans compter que le numérique n'a jamais été un vecteur force du programme de François Hollande. Il n'a d'ailleurs aucun conseiller dédié sur le sujet. Et si Matignon tente de corriger le tir ici, ses services se heurtent à un autre écueil, tout aussi gênant: le caractère transverse du sujet.

Car Internet est à la politique ce que l'horizontal est au vertical. Radicalement opposé. Un cauchemar en termes de gouvernance. Autant essayer de caler un rond dans un carré. Pour y remédier, plusieurs solutions ont déjà été envisagées. Comme un super-ministère du numérique, comprenant des antennes dans chaque cabinet pour coordonner le travail. Et qui aurait l'avantage de ne pas réduire la thématique à une seule branche, comme aujourd'hui avec l'Industrie («vous avez demandé à Bercyyy?»), ou la Culture. Mais qui aurait aussi l'inconvénient de rivaliser avec Matignon, en plus de piétiner un bout du pré-carré de tous ses petits copains. Inenvisageable. Ou bien encore un «e-Premier ministre», «capable de chapeauter de nombreux secteurs», option poussée en campagne par Fleur Pellerin elle-même. C'est le scénario qui semble vouloir se dessiner avec ce séminaire. Scénario qui dépend d'abord de la volonté de Jean-Marc Ayrault, seul à pouvoir secouer ses troupes sur un sujet aussi global.

Sans cela, l'entreprise numérique va être difficile. Organiser le séminaire est déjà une gageure. A moins d'une semaine de l'événement, les réunions interministérielles s'enchaînaient encore pour caler les derniers arbitrages. Et certains n'avaient toujours pas formulé la moindre piste. Pas la priorité. On imagine la peine des conseillers de Matignon, à harceler, comme nous, les cabinets pour obtenir les copies de ministres dont ils ne partagent ni l'autorité, ni le niveau hiérarchique. A ménager les susceptibilités et les guerres de territoires entre Culture et Industrie, Intérieur et Justice. Le tout dans un contexte de rigueur budgétaire. On compatit.

«En 2012, Internet n'existe pas», écrivait-on en conclusion de notre enquête au sein des partis. Trop de com', pas assez de fond, le numérique n'était pas encore un objet politique, unifié au coeur d'un programme, porté au sein d'une gouvernance efficace. Et en 2013?

Andréa Fradin

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