Monde

Pourquoi il y a tant de juges dans la vie politique italienne

Margherita Nasi, mis à jour le 20.02.2013 à 15 h 53

Leur présence parmi les députés n'est pas récente. En revanche, elle est le signe d'une démocratie malade.

Avril 2011: les députés de l'opposition agitent la constitution italienne pour protester contre une réforme de la justice qui permettrait à Silvio Berlusconi, alors président du Conseil, de ne plus être poursuivi dans des affaires de corruption. REUTERS/Max Rossi

Avril 2011: les députés de l'opposition agitent la constitution italienne pour protester contre une réforme de la justice qui permettrait à Silvio Berlusconi, alors président du Conseil, de ne plus être poursuivi dans des affaires de corruption. REUTERS/Max Rossi

Avec ses 20 ans de présence dans la vie poltique, Silvio Berlusconi pourrait vanter le record de longévité dans le paysage politique italien. Mais une autre figure lui vole la première place dans les statistiques: celle du magistrat. Voilà non pas 20, mais près de 60 ans que ces fonctionnaires rythment la vie politique transalpine. La dernière campagne ne fait pas exception: Antonio Ingroia, ancien procureur adjoint de la République à la direction anti-mafia, est candidat à la présidence du Conseil dans une liste de gauche intitulée Révolution civile. Et l’ancien procureur national anti-mafia Pietro Grasso s’est lui engagé au sein du Parti Démocrate. Alors que les partis figurent parmi les premiers détracteurs de cette politisation de la magistrature, ils semblent rivaliser entre eux pour avoir dans leur rang le magistrat le plus connu.

«Dès la première législature italienne, en 1948, nous avons eu un certain nombre de magistrats élus au Parlement, rappelle Franco Cazzola. L’Italie sortait de 20 ans de fascisme, donc toutes les organisations institutionnelles devaient être réformées», explique l’auteur de La mutua diffidenza. Il reciproco controllo tra magistrati e politici nella prima Repubblica (La défiance mutuelle. Le contrôle réciproque entre magistrats et politiques pendant la première République). Il y a également des raisons moins nobles: «c’était une façon, pour la classe politique, de s’assurer dans ces années difficiles de reconstruction, l’appui de cette caste qui devait ensuite juger les méfaits des politiques».

L’exemple le plus emblématique est peut-être celui de Oscar Luigi Scalfaro, magistrat qui deviendra par la suite président de la République. Seule différence à l’époque: lorsqu’ils entraient au Parlement, ces magistrats s’engageaient plutôt dans des partis de droite. Une orientation politique qui ne tardera pas à changer: «la magistrature est bouleversée avec l’entrée de plus de 1.000 jeunes magistrats dans la profession à la fin des années 60, et le phénomène s’élargit à la gauche», se souvient le professeur de Sciences politiques.

Années de plomb et mani pulite

Les années de plomb ne feront que conforter le phénomène. «Les magistrats qui furent en première ligne dans la lutte contre le terrorisme ou la mafia entrent au Parlement», poursuit  Cazzola. Ainsi l’ancien président de la commission antimafia Luciano Violante sera président de la chambre des députés entre 1996 et 2001.

Sans parler de l’Opération Mains Propres, cette série d'enquêtes judiciaires qui ont mis à jour un système de corruption et de financement illicite des partis politiques surnommé Tangentopoli. Pour Orazio Abbamonte, Tangentopoli fait date, pas uniquement à cause de l’ampleur du système de corruption. Le professeur de droit à la Seconda Università degli Studi di Napoli rappelle que «jusqu’à Tangentopoli, l’Italie a été un régime politiquement bloqué: le renouveau politique comme l’alternance entre gouvernement et opposition étaient impossibles». Cette situation a généré, d’un côté, «de forts niveaux de corruption dus à la gestion du pouvoir de la part des mêmes personnes».

Mais elle a aussi conféré à la magistrature «le rôle inapproprié d’innovateur du système politique. Un rôle qu’elle a pu exercer via le seul moyen dont elle dispose: la justice pénale. Avec ses arrestations et ses condamnations, cet instrument génère des événements traumatiques et empêche la classe politique de préparer son propre renouveau». Avec Tangentopoli, les magistrats acquièrent un rôle éminemment politique. Qu’ils n’ont, d’après Abbamonte, «plus jamais abandonné : depuis ce moment, la présence des magistrats en politique est stable. C’est un phénomène qui agit comme un fleuve souterrain qui coule pendant de longues distances sans être vu, pour ensuite réémerger ailleurs».

Cette politisation des magistrats a ses détracteurs. La profession est la première à émettre des réserves, car «le juge se doit de renvoyer une image d’impartialité qui peut être ternie en acceptant des candidatures politiques», estime Maurizio Carbone. Le secrétaire de l’Association Nationale des Magistrats pousse pour une législation moins floue en ce qui concerne ces passages en politique: «il est aujourd’hui possible en Italie de retourner à sa profession de magistrat en cas d’élection manquée, ou une fois l’exercice politique mené à terme». Antonio Ingroia par exemple a déjà annoncé vouloir revenir à la magistrature. Pour Maurizio Carbone, «il faut légiférer pour, par exemple ,empêcher à une personne de redevenir magistrat dans le lieu où elle a exercé sa fonction politique».

Les partis, eux, s’inquiètent d’une possible instrumentalisation de ce pouvoir : «ils craignent que certains magistrats fassent des enquêtes sur des politiques pour pouvoir ensuite obtenir des candidatures de leurs adversaires», résume le secrétaire de l’Association Nationale des Magistrats, qui porte un regard ironique sur ces craintes.

«Ces critiques sont pour la plupart adressées par la droite, mais si on regarde leurs candidats, eux aussi se servent des magistrats. Par ailleurs, les hommes politiques n’ont jamais voulu légiférer sur cette question et ce sont eux qui proposent aux magistrats de se présenter».

Visées électorales

S’il y a aujourd’hui autant de magistrats en politique, c’est parce que ces derniers permettent à des partis en perte de crédibilité de récupérer un peu de légitimité. Pour Alberto Giansanti, auteur de Governo dei giudici: la magistratura tra diritto e politica, ces candidatures correspondent aujourd’hui à une optique exclusivement électorale:

«Il n’y a pas de poussée du peuple comme ce fut le cas avec Antonio di Pietro lorsque les Italiens ont cru que la question de Tangentopoli pouvait être résolue avec un ancien magistrat comme leader. Aujourd’hui, les partis veulent tout simplement attirer les voix de ces électeurs qui sont sensibles aux thèmes de la légalité dans une Italie encore bousculée par les scandales».

Ne pouvant trouver en son sein des représentants crédibles qui puissent conférer une image de de transparence et légalité, les partis vont les recruter à l’extérieur. La puissance de la magistrature n’est qu’un signe de plus d’une classe politique affaiblie.

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