France

Derrière le droit des pères, le masculinisme

Benjamin Billot, mis à jour le 20.02.2013 à 14 h 20

D'un côté, des pères qui reprochent à une justice «féminine» de ne pas leur confier la garde des enfants. De l'autre, des féministes qui voient dans les associations de «papas» des porte-voix d'un mouvement menaçant la libération des femmes.

Serge Charnay, le 17 février 2013 sur une grue à Nantes. REUTERS/Stephane Mahe

Serge Charnay, le 17 février 2013 sur une grue à Nantes. REUTERS/Stephane Mahe

En 2006, un groupe britannique de défense du droit des pères a planifié l'enlèvement du fils de Tony Blair. Sans doute s'imaginaient-ils que le Premier ministre britannique allait ainsi comprendre la souffrance d'être séparé de son enfant. Mais ils n'ont pas eu le temps d'appliquer cette subtile machination car leur plan a fuité et a été révélé par la presse.

Après quelques jours de scandale, le fondateur du groupe, les Fathers 4 Justice («fathers for justice», les pères pour la justice, NDLE), a annoncé qu'ils cessaient pour quelques temps leurs activités militantes. Les pères de Fathers 4 Justice étaient alors bien connus des Britanniques pour leurs coups d'éclats médiatiques. Ils avaient notamment l'habitude de se déguiser en super-héros puis de grimper sur des hautes structures urbaines –des grues par exemple– et d'y déployer de grandes banderoles réclamant plus de justice pour les pères.

Serge Charnay s'est peut-être inspiré des Fathers 4 Justice quand il a décidé de grimper en haut de  cette grue nantaise.

Pendant quelques jours, il est devenu le héros d'un feuilleton médiatique qui a forcé le gouvernement à recevoir les responsables d’associations de défense du droit des pères.

Celles-ci ont pour nom SOS Papa, Les papas = les mamans, Jamais sans mon papa, etc. Elles sont une vingtaine en France et cette histoire de grues représente pour elles une véritable victoire médiatique. Depuis des années, et de manière plus intense ces derniers mois, elles organisent des actions chocs, notamment des grèves de la faim, pour attirer l'attention des journalistes et des députés sur leurs revendications.

80% des gardes d'enfant vont à la mère

Exemple avec Nicolas Moreno, le père qui a soutenu Serge Charnay samedi en s'installant quelques heures en haut d'une grue voisine. Il avait déjà fait la grève de la faim pendant 3 semaines en décembre dernier. Mais il y avait eu peu d'impact, en dehors de quelques articles dans la presse locale.

En fait, pour avoir une chance d'influencer le législateur, ces associations avaient besoin de se faire connaître. Elles avaient besoin d'un véritable coup de tonnerre médiatique. Et c'est désormais chose faite.

Leurs revendications sont multiples et diversifiées, mais l'une d'elles revient avec insistance. Ces hommes demandent aux juges d'appliquer la loi de manière équitable entre les pères et les mères quand il s'agit d'attribuer la garde des enfants lors d'une procédure de divorce.

» Zoom sur les différents modes de «garde»,
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Leur argument massue provient des statistiques du ministère de la Justice. Selon les années, les enfants sont confiés à la mère dans 75% à 80% des cas de divorces pour faute. Dans 15% à 20% des cas, c'est la garde alternée et dans 5% à 8% seulement, les enfants sont confiés au père.

«Souvent les pères j'ai envie de les secouer»

Ces chiffres sont certes impressionnants, mais selon les spécialistes, la cause principale est d'abord à chercher dans l'attitude des pères eux-mêmes. Delphine Msika, avocate au barreau de Valence, affirme qu'ils demandent beaucoup moins souvent la garde des enfants que les mères:

«Dans ce chiffre, il faut additionner plusieurs facteurs: la société, le travail, le juge et le père qui se positionne pas forcément pour avoir la garde. Je pense que les pères ont peur. C'est culturel. Au niveau psychologique du parent mais aussi au niveau du travail: se dire qu'il va falloir sortir plus tôt, aménager ses horaires, c'est beaucoup plus compliqué pour un homme que pour une femme, par rapport à un employeur. Il y a beaucoup de pères qui ne demandent pas la garde des enfants parce qu'ils ne réalisent pas que c'est possible. Souvent les pères, j'ai envie de les secouer, j'ai envie de leur dire: bougez-vous! Demandez une garde élargie! Ils me répondent: Ha oui? On peut? Bah oui on peut!»

Et quand le père et la mère veulent la garde des enfants et qu'ils n'arrivent pas à s'entendre, ce qui n'est pas si fréquent, le juge va d'abord regarder l'intérêt des enfants. Le père va donc devoir prouver qu'il est plus apte à les garder que leur mère. Et là aussi ça coince souvent selon Delphine Msika:

«Surtout s'ils ne sont pas investis dans la garde de leurs enfants au quotidien, dans la vie de la famille. Il faut qu'il y ait une différence entre les deux parents pour qu'on puisse justifier l'un ou l'autre. Généralement, les mères arrivent à prouver qu'elles ont arrêté de travailler. Ou bien qu'elles ont ralenti, changé de rythme. Ce qui fait que le juge aura tendance à donner la garde plus souvent à la mère.»

Pour les pères qui se sont bien investis depuis la naissance de leur enfant, Delphine Msika affirme qu'il n'y a pas trop de problèmes pour obtenir la garde. Sauf peut-être pour les enfants de moins de 4 ans:

«Pour avoir entendu les discours de certains magistrats, en off, je peux penser qu'effectivement certains d'entre eux considèrent qu'en dessous de 4 ans, il n'est pas envisageable de donner un enfant à son père.»

Le poids de la tradition pèse donc bel et bien, non seulement sur les pères et les mères mais aussi sur certains juges. Au point que Nelly Abrahamian, elle aussi avocate en droit de la famille, prévient ses clients pères que s'ils veulent la garde des enfants, le combat va être rude:

«J'ai tendance à freiner un petit peu le père quand il veut la garde parce que c'est vrai que la tendance est de fixer la résidence chez la mère. Sauf si on arrive à démontrer que la mère n'a pas les capacités éducatives, qu'elle est beaucoup moins disponible que le père, et que finalement l'enfant est mieux chez son père. Je leur conseille plutôt la résidence alternée.»

Masculinistes vs féministes

L'autre demande récurrente des associations du droit des pères est le recours plus fréquent à la médiation lors des procédures de divorces. Il semble qu'ils aient été entendus par Christiane Taubira.

Mais tout le monde n'a pas apprécié ce début d'entente entre les associations de défense de droit des pères et la ministre de la Justice. Deux mouvements féministes, Osez le féminisme et Fédération nationale Solidarité femmes, se sont officiellement étonnés que le gouvernement ait reçu ces associations.

Les féministes voient souvent d'un très mauvais œil le développement des groupes militants pour le droit des pères. Pour elles, ils participent à une idéologie plus large qu'elle regroupe sous le terme masculinisme et qui est selon elles une menace pour la libération des femmes.

Pour s'en convaincre, il suffit de taper masculinisme dans un moteur de recherche. Vous tombez sur une myriade de site, de PDF ou de forums féministes qui alertent et informent sur ce «nouveau danger pour le droit des femmes».

Le terme masculinisme a une longue histoire et il peut vouloir dire tout et son contraire. Mais sous la plume d'une féministe, il désigne aujourd'hui les mouvements centrés sur les intérêts exclusifs des hommes.

Cet article, «La percée de la mouvance masculiniste en Occident», résume bien leur position: sous prétexte de défendre les droits des pères, les masculinistes souhaiteraient en fait rogner et même inverser les avancées obtenues par les féministes. Ils seraient fondamentalement antiféministes et réactionnaires. Et les associations de droit des pères formeraient le gros de leur troupe.

Des objectifs contradictoires

La défense militante des droits des hommes est plus développée aux Etats-Unis et au Canada, où cette mouvance peut parfois devenir extrémiste dans son opposition au féminisme.

Mais en France, ces associations sont globalement composées de pères qui veulent simplement récupérer la garde de leurs enfants, sans nécessairement entrer en opposition frontale avec les féministes. L'hostilité que peuvent leur vouer ces dernières s'explique par le fait que leurs objectifs sont parfois en nette contradiction.

Par exemple, les associations de défense du droit des pères souhaitent interdire l'éloignement géographique volontaire. Quand une mère qui a la garde des enfants déménage à l'autre bout de la France, elle prive concrètement le père de la possibilité de voir ses enfants le week-end. Ces déménagements sont donc à l'origine de situations extrêmement difficiles à supporter pour des pères qui ont le droit de voir leurs enfants mais qui ne peuvent pas le faire, à cause d'une décision de la mère.

Les associations de défense des droits des pères veulent donc interdire ou limiter ces éloignements géographiques. Impensable pour les féministes, cela reviendrait à enchaîner les femmes à la résidence de leur ancien mari et forcerait celles qui ont été victimes de violences à fréquenter leur ancien bourreau.

On le voit, la situation n'est pas simple et il est probablement utopique d'espérer qu'un jour une loi règle les innombrables problèmes particuliers qu’entraînent les divorces. Devant l'absence de solution idéale, on peut donc s'attendre à ce que le combat entre associations féministes et masculinistes ne fasse que commencer...

Benjamin Billot

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