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Le fluor rend-il vos enfants stupides?

Melinda Wenner Moyer, mis à jour le 04.03.2013 à 9 h 37

Méfiez-vous des articles alarmistes qui reprennent des études soi-disant scientifiques.

Children playing in water fountain / Mdpettitt via Flickr CC License By

Children playing in water fountain / Mdpettitt via Flickr CC License By

Dimanche dernier, j'étais donc en train de remplir le gobelet de mon fils d'eau du robinet, quand mon ami m'a parlé d'un article du Huffington Post qui rendrait n'importe quel parent zinzin –une étude d'Harvard confirme que le fluor réduit le QI des enfants. J'ai posé ma carafe Brita, sachant que le fluor est l'un des rares éléments chimiques qu'elle ne filtre pas, et j'ai poussé un profond soupir. Ben merde alors.

Et ensuite, j'ai lu l'article. En réalisant qu'il avait été écrit par le Dr. Joseph Mercola, un médecin «alternatif» qui se définit lui-même comme n'étant pas «motivé par le profit», mais dont le site propose tout de même à la vente des dentifrices sans fluor, parmi une centaine d'autres produits (dont certains ont fait l'objet d'un avertissement de la FDA pour commercialisation illégale), je me suis tout de suite sentie beaucoup mieux.

Mercola a pour habitude de tordre les faits scientifiques et d'induire ses nombreux lecteurs en erreur –entre autres, il affirme que les vaccins sont la cause de l'autisme, que l'homéopathie peut le soigner et, ah j'oubliais, que les animaux ont un sixième sens– et cet article (heureusement) est du même acabit.

Si l'étude qu'il cite dans son article du HuffPo trouve en effet un lien entre consommation importante de fluor et baisse du QI infantile, ses conclusions ne peuvent s'appliquer aux enfants américains, et ce pour de nombreuses raisons.

Mais avant de les énumérer, qu'on me comprenne bien: je ne suis pas une partisane acharnée du fluor. L'idée d'en ajouter dans l'eau potable[1] est venue de travaux qui, dans les années 1930, montraient que les enfants vivant dans des endroits où du fluor était naturellement présent dans l'eau de boisson (à cause, principalement, de roches souterraines) avaient moins de caries que les autres.

Dès 1945, trois métropoles américaines se sont mises à en ajouter dans leur réseau d'eau et, aujourd'hui, 66% des Américains boivent de l'eau fluorée. Mais des scientifiques ont montré que les recherches sur les effets sanitaires du fluor étaient, en général, assez médiocres et qu'un surdosage pouvait avoir des conséquences malheureuses: en 2006, un rapport du National Research Council, une institution à but non lucratif dispensant des expertises en science, technologie, ingénierie et questions de santé, avait conclu que les eaux américaines dépassant les doses recommandées de fluor pouvaient augmenter les risques de fractures et, ironiquement, décolorer nos dents.

L'EPA serait donc bien avisée d'abaisser sa limite légale de fluoration des eaux, qui est aujourd'hui plus de trois fois supérieure à la concentration optimale recommandée par l'HHS. (La limite de l'EPA a une valeur légale; la recommandation de l'HHS est discrétionnaire. L'EPA réfléchit actuellement à abaisser sa limite.)

Un lien entre QI et fluor? Pas de preuves tangibles!

Mais le papier de Mercola ne parle pas de fractures –il traite de QI, et le lien entre fluor et QI est plus que vaseux, pour parler poliment. Et de plus, l'étude que reprend Mercola ne laisse absolument pas entendre que l'eau américaine endommagerait le potentiel cognitif de qui que ce soit.

L'article en question, qui est un examen systématique et une méta-analyse de 27 études, trouve que les enfants exposés à des niveaux importants de fluor ont quasiment deux fois plus de risques, par rapport aux enfants non-exposés, d'avoir de faibles scores de QI. Mais 25 de ces études ont été menées en Chine (et les deux restantes en Iran), soit une donnée plus que pertinente, vu que l'eau n'y est pas fluorée de la même façon qu'ici.

En Chine, la contamination au fluor de l'eau potable est souvent très importante (aux Etats-Unis, quand cela se produit, les niveaux sont abaissés par mesure de sécurité); dans l'étude, certains enfants consommaient quasiment trois fois la limite de l'EPA. Et dans deux études analysées, le fluor absorbé ne provenait absolument pas de l'eau, mais de l'air et de la combustion du charbon: une inhalation qui pourrait avoir des effets sanitaires bien plus délétères. Ce qui fait que, dans ces études, «l'exposition élevée au fluor» causant des problèmes de QI est largement différente de celle des enfants américains –de fait, les enfants chinois appartenant à certains groupes de contrôle (censément «non-exposés») buvaient de l'eau dont les niveaux de fluor correspondent à ceux que l'on trouve aux Etats-Unis.

Mais il y a un autre problème: l'étude fait état d'une association –les enfants exposés à beaucoup de fluor ont des QI moins élevés– mais ne prend pas en compte d'autres paramètres qui pourraient l'expliquer. Les enfants de zones contaminées au fluor étaient-ils, aussi, exposés au plomb? Les auteurs de la méta-analyse n'en ont aucune idée. (Ils savent que certains d'entre eux étaient exposés à l'iode et à l'arsenic; quand ils ont essayé de contrôler statistiquement ces expositions, le fluor leur a semblé moins dangereux, mais quand même mauvais.) Les enfants pouvaient aussi différer en termes d'éducation, ou de statut socio-économique, deux variables qui peuvent jouer sur l'intelligence.  

J'ai tenté de contacter l'une des auteures de cette étude, Anna Choi, une chercheuse en santé-environnement de l'Harvard School of Public Health. Elle n'a pas voulu être interviewée mais, dans un email, m'a expliqué que de tels résultats ne leur permettaient «pas de porter le moindre jugement sur les degrés de risques liés à des niveaux d'exposition caractéristiques de la fluoration de l'eau aux Etats-Unis». Et qu'il était par ailleurs impossible de conclure à une absence de risque chez les enfants américains.

A haute dose, même la vitamine C peut être mortelle

OK: si le fluor est potentiellement dangereux à des concentrations élevées, ne vaut-il pas mieux tout simplement s'en passer? Pas forcément. Le neurologue clinicien Steven Novella, chercheur à Yale et rédacteur d'un des blogs les plus respectés en matière de médecine fondée sur les faits, me l'a expliqué en ces termes:

«A une dose élevée, tout est toxique. Et à des doses suffisamment faibles, tout est inoffensif.»

Oui, même l'eau et la vitamine C peuvent être mortelles, si vous en consommez trop. Et l'idée qu'une substance mauvaise à une dose élevée est nécessairement mauvaise à faible dose se fonde, en partie, sur l'idée que les effets des dosages suivent une progression linéaire, mais les scientifiques sont nombreux à penser que les réactions biologiques sont bien plus complexes que cela. Certaines substances ne sont dangereuses qu'à partir d'un certain seuil, d'autres suivent des courbes de progression en cloche, ou en cloche inversée, d'autres, encore, ont des effets imprévisibles à faible ou à forte dose. (De petites quantités de tamoxifène, par exemple, un anti-cancéreux, peuvent stimuler la croissance tumorale.)

Néanmoins, des données laissent entendre que nous devrions faire attention aux effets du fluor sur le cerveau, et ce même si les niveaux d'exposition sont modérés et correspondent à ceux auxquels sont soumis certains Américains.

Dans une étude publiée en 2003, des chercheurs avaient fait passer des tests de QI à 222 enfants, vivant dans un village chinois où l'eau était fluorée à des concentrations environ 2,5 fois supérieures aux niveaux recommandés aux Etats-Unis (mais toujours en-deçà de la limite légale définie par l'EPA), ainsi qu’à 290 enfants, d'âges et de contextes socio-éducatifs similaires, consommant de l'eau fluorée à des niveaux inférieurs à ceux recommandés.

Ils trouvèrent que les enfants qui buvaient l'eau la plus fluorée avaient un QI moyen de 92, tandis que ceux buvant l'eau moins fluorée avaient un QI moyen de 100. De plus, les villages où l'eau était hautement fluorée comptaient une proportion plus importante d'enfants souffrant de handicaps mentaux.

Selon une autre étude chinoise, 21,6% des enfants consommant une eau dont les concentrations en fluor moyenne sont proches de la limite de l'EPA ont des QI inférieurs à 70, contre 3,4% des enfants dans un village où l'eau ne contient qu'un huitième de ces concentrations. (En 2006, pour évaluer les éventuels effets sanitaires du fluor, les auteurs du rapport du National Research Council ont pris ces études en considération, mais ont été «incapables d'apprécier» la robustesse de ces études et d'en tirer des conclusions franches.)

Pas de panique!

Que doivent en retenir les parents américains? D'abord, il faut savoir qu'aux Etats-Unis, en général, l'eau est loin de dépasser la limite de l'EPA, fixée à 4 mg/l –New York, par exemple, vise une fluoration de 1mg/l. Si vous voulez connaître l'état de votre eau, vous pouvez aller sur ce site, mis en place par le CDC, ou contacter votre distributeur local. Et si vous pensez que vos enfants en consomment trop (surtout si vous préparez le lait de leurs biberons avec de l'eau du robinet très fluorée), passez à l'eau en bouteille (mais vérifiez d'abord ses concentrations en fluor – oui, certaines eaux minérales en contiennent aussi beaucoup). Et enfin... essayez de garder votre calme.

Si vous êtes comme moi, vous aurez peut-être du mal  à ne pas craquer pour cette fontaine à eau à plus de 200 dollars, et vous envisagez sans doute de déconnecter votre maison du réseau d'eau public. Mais si nous avons, certes, besoin d'études plus nombreuses (et mieux faites) pour connaître les véritables effets neurologiques du fluor, les quelques études concluant à des effets délétères, menées dans un continent radicalement différent du nôtre et où la fluoration est moins bien contrôlée, ne veulent pas dire que votre eau du robinet transforme le cerveau de vos enfants en gélatine.

Comme presque tout, le fluor n'est probablement ni complètement bon, ni complètement mauvais. A un certain niveau, il pourrait même préserver l'intelligence et combattre les caries. Tout ce que j'espère, c'est que mon fournisseur d'eau le connaît. 

Melinda Wenner Moyer

Traduit par Peggy Sastre

[1] La fluoration de l'eau courante n'est pas autorisée en France, NdT. Retourner à l'article

Melinda Wenner Moyer
Melinda Wenner Moyer (7 articles)
Journaliste free-lance spécialisée en santé et science
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