De l'influence du départ de Benoît XVI sur les élections italiennes

Meeting de Pier Luigi Bersani (Parti démocrate, centre gauche) à Milan, le 17 février. REUTERS/Alessandro Garofalo

Meeting de Pier Luigi Bersani (Parti démocrate, centre gauche) à Milan, le 17 février. REUTERS/Alessandro Garofalo

SEMAINE ITALIENNE - En annonçant son départ, le pape a gelé une campagne électorale dans un pays encore très catholique. Berlusconi, Bersani ou Monti en profiteront-ils dans les urnes dimanche et lundi?

Plus clivant que les frasques de Silvio Berlusconi, plus fédérateur que le festival de chansons italiennes qui a lieu en ce moment à Sanremo... En annonçant quil renonçait à sa charge à deux semaines des élections italiennes, Benoît XVI a volé la vedette aux candidats politiques. Les médias n’ont d’yeux que pour lui. Les politiques, eux, s’interrogent: cette démission aura-t-elle un impact sur les élections de dimanche et lundi?

Silvio Berlusconi aurait commandé un sondage pour mesurer les répercussions du choix pontifical. Le spin doctor Luigi Crespi n’a eu besoin d’aucune étude pour affirmer, dès lundi dernier: «La campagne électorale a pris fin ce matin à 11 heures 46.» La plupart des commentateurs trouvent que cette «démission» relègue au deuxième plan tout le reste. Mais il semble plus difficile de savoir en faveur de qui joue cette décision historique: les uns s’inquiètent pour Berlusconi, les autres parlent d’effets néfastes sur la campagne de Bersani.

Est-ce dire qu’en 2013, l’Eglise a encore tant de poids sur la politique italienne? Non. Le temps de la Democrazia Cristiana (Démocratie chrétienne, DC) est fini. Ce parti qui a dominé, avec le Parti communiste italien, le paysage politique de l'Italie pendant près de 40 ans, a disparu en 1994.

«Depuis, les électeurs proches de l’Eglise catholique se divisent dans les différentes factions politiques, avec certes une légère prépondérance pour le centre-droit, mais rien de comparable avec l’enrôlement massif des temps de la DC, raconte Paolo Segatti, membre de l’Italian National Election Studies. Quand les électeurs se rendent aux urnes, ils ne votent plus en fonction de considérations religieuses mais pour des raisons politiques: parce qu’ils sont de droite ou de gauche. C’est banal, mais il faut le rappeler.»

Le temps de la DC a vécu

Son collègue Cristiano Vezzoni explique qu’avec la fin du parti, les catholiques n’ont plus de point de référence.

«Il y a une diaspora des membres de la démocratie chrétienne vers les différents partis politique. L’électorat catholique suit, en se répartissant à peu près équitablement entre droite et gauche.»

Face à ce changement, l’action de l’Eglise sur la sphère politique a aussi changé. «L’Eglise commence à exercer un rôle de lobby, poursuit Vezzoni. Elle a des objectifs et se rapproche de ceux qui les soutiennent. On voit alors certains partis prendre des positions cléricales. Silvio Berlusconi par exemple a eu des engagements cléricaux sur le financement des écoles catholiques, le testament biologique, la famille de type traditionnel.»

L’Eglise, de son côté, dispose de moyens pour manifester son soutien aux partis. Le cardinal Angelo Bagnasco, le président de la Conférence épiscopale italienne, «a parlé très explicitement de son soutien pour Mario Monti, et a été tout aussi explicite dans ses critiques envers Silvio Berlusconi», rappelle Agostino Giovagnoli, directeur du département des sciences historiques à l’Università Cattolica del sacro cuore di Milano. «Il y a également eu des articles d’éloge du gouvernement Monti dans l’Osservatore Romano, organe officiel d’information du Vatican, et dans le quotidien d’inspiration catholique Avvenire», poursuit ce spécialiste des rapports entre Etat et Eglise.

Elio Rindone parle aussi de «contacts et rencontres informelles. Derrière les déclarations officielles, il y a aussi des relations de l’ombre mais qu’il est difficile de décrypter». Pour cet ancien professeur de philosophie qui s’est lui aussi penché sur les rapports entre Eglise et Etat, si le vote catholique est aujourd’hui dispersé entre les différents partis, il ne reste pas moins significatif aux yeux des candidats. «Avec le système électoral italien, il suffit d’un écart de 2% pour gagner les élections, et tout le monde fait très attention à ne pas heurter la sensibilité du Vatican». Les partis politiques peuvent alors se montrer très conciliants envers l'Eglise. Sans parler de la télévision où, lorsqu’il s’agit de questions morales, «on entend toujours la voix de l’expert du Vatican. Alors même que la plus grande partie des Italiens ne suit pas les préconisations éthiques de l’Eglise, en matière de sexualité par exemple».

Etre catholique, c'est être de droite ou de gauche?

On comprend alors les spéculations motivées par la démission du Pape. Comment vont voter les catholiques suite à un événement aussi marquant? Nombre craignent, ou espèrent, que cette démission renforcera le poids de l’Eglise sur le vote des croyants. Silvio Berlusconi serait inquiet. Les relations entre l’Eglise et son Parti de la liberté sont en effet au plus bas. Jusqu’en 2008, la Conférence épiscopale italienne avait explicitement accepté le bipolarisme, rappelle Paolo Segatti: «Aujourd’hui, quelque chose a changé: Silvio Berlusconi n’est plus crédible à leurs yeux. C’est la première fois que parmi les différentes offres proposées, il y en a une en particulier qui est disqualifiée par l’Eglise.» Avec quelles répercussions? Difficile à dire.

«Dans les années passées, il y avait une forme de refus de la gauche, liée notamment aux questions éthiques, explique Agostino Giovagnoli, le directeur du département des sciences historiques de l'université catholique de Milan. Aujourd’hui au contraire, l’Eglise a pris ses distances de Silvio Berlusconi, pas tant en raison de son aire politique que pour les attitudes publiques et privées qu’il a assumées.» Face à un Berlusconi débridé, «Monti incarne les valeurs de la rigueur éthique. Benoît XVI l’a rencontré sept fois, c’est relativement exceptionnel. Dans les sondages, le pourcentage de ceux qui se définissent catholiques est plus élevé dans la liste du président du Conseil».

Même son de cloche auprès de Vannino Chiti (Parti démocrate, PD), vice-président du Sénat et auteur de Religioni e Politica nel mondo attuale (Religions et Politique dans le monde actuel).

«L’Eglise avait manifesté son accord avec la droite en raison de ce qu’on appelle les valeurs non négociables, qui concernaient principalement les lois sur la bioéthique. Sauf que finalement, d’un point de vue éthique, le gouvernement Berlusconi a mis dans l’embarras ceux qui l’avaient soutenu. L’Eglise a donc soutenu le gouvernement Monti qui représentait un changement de style.»

Des valeurs morales aux valeurs sociales

Mais pour ce spécialiste de l’histoire du mouvement catholique, ce soutien a désormais pris fin. «L’importance des valeurs non négociables n’est plus un élément exclusif. L’Eglise s’est recentrée sur les valeurs sociales. L'encyclique Caritas in Veritate, qui se penche sur la mondialisation, le développement durable et la crise financière est emblématique de ce point de vue. Si Monti est apprécié pour son style, il y a dans le monde catholique un fort mécontentement vis à vis de son manque d’attention aux thèmes sociaux et à l’équité.»

Paolo Segatti ne dit pas autre chose:

«La préférence Monti s’est atténuée ces derniers jours. Une partie de la hiérarchie a critiqué la Conférence épiscopale italienne pour l’expression trop explicite de cette préférence. Il faut en ce sens distinguer la Conférence épiscopale, qui multiplie les déclarations, du Vatican, dont la langue est bien moins déliée. Il s’agit tout de même d’un Etat, qui se doit d’avoir de bons rapports avec tout le monde.»

S’il est aussi difficile de déterminer la position de l’Eglise, c’est aussi parce que cette dernière n’est pas un bloc monolithique: Il y a le Vatican, la Cei, les associations catholiques. Cette situation multiforme alimente les spéculations sur l’impact de la démission de Benoit XVI sur les élections politiques. Ce qui amuse Cristiano Vezzoni:

«Je peine à imaginer une répercussion directe de cette abdication. La pire chose qui pouvait arriver aux candidats, c’est un événement qui dépasse l'échelon local de la campagne électorale. Les thématiques de la campagne ne sont plus sous les projecteurs, ce qui pénalise les candidats qui étaient en train de remonter».

A savoir, Silvio Berlusconi.

Pour autant, il ne faut pas imaginer que l’annonce du souverain pontife ait eu quoique ce soit à voir avec les élections italiennes. Elle montre au contraire «l’indépendance totale de Benoit XVI de considérations de ce type, assure Agostino Giovagnoli. Il a suivi le calendrier écclésistique, pas le politique». Quant aux répercussions, il est impossible de les prévoir: «si d’un côté cette décision historique pousse avec force l’image de l’Eglise, ce qui pourrait jouer en faveur de Monti, on peut aussi penser tout le contraire. Sans le Pape, Monti perd un soutien de taille».

Vannino Chiti évoque lui une influence de type plus philosophique. «Il n’y a pas d’influence directe sur le vote, par contre il y a un message de fond: cela oblige à repenser les valeurs de notre société, et notamment la conception de l’engagement qui ne doit pas être exclusivement tourné vers l’utilisation du pouvoir.» En espérant que cette réflexion inspire également la sphère politique.

Margherita Nasi