La guerre des monnaies aura-t-elle lieu?

Des dollars factices vendus à La Paz, janvier 2012. Pendant la fête des Alasitas, les Boliviens achètent des représentations de ce qu'ils aimeraient avoir dans la «vraie vie». REUTERS/Gaston Brito

Des dollars factices vendus à La Paz, janvier 2012. Pendant la fête des Alasitas, les Boliviens achètent des représentations de ce qu'ils aimeraient avoir dans la «vraie vie». REUTERS/Gaston Brito

Aucun pays (sauf le Japon) n'a décidé d'une dévaluation compétitive de sa monnaie suffisamment forte qu'elle déclenche des rétorsions, lesquelles, se généralisant, déboucheraient sur un conflit planétaire. Mais les roulements de tambours se font sourdement entendre et personne ne peut être tout à fait rassuré.

Quand, en 2010, Guido Mantega, ministre brésilien des Finances, a, le premier, violemment critiqué les politiques monétaires des pays riches parce qu'elles réévaluent les changes des pays émergents, il n'a pas prononcé les mots de «guerre des monnaies». Mais cette expression était sur toutes les lèvres lors de la réunion du G20 de Moscou des 15 et 16 février. Si la crise «la plus grave depuis un demi-siècle» n'a pas débouché sur une remontée des barrières protectionnistes comme dans les années 1930, était-ce pour s'engager aujourd'hui dans des dévaluations compétitives dont l'effet serait le même?

Aujourd'hui la réponse, me semble-t-il, est encore négative. Aucun pays, sauf le Japon et pour des raisons particulières, n'a décidé d'une dévaluation compétitive de sa monnaie suffisamment forte qu'elle déclenche des rétorsions, lesquelles, se généralisant, déboucheraient sur un conflit planétaire. Mais les roulements de tambours se font sourdement entendre et personne ne peut être tout à fait rassuré. Dans un climat belliciste, les guerres s'engagent souvent pour des causes secondaires et la crise qui perdure a chauffé les esprits. Les pays du G20, réunis à Moscou, se sont engagés «à ne pas procéder à des dévaluations compétitives» mais sans mécanisme de contrôle et sans sanctions, voilà des promesses qui laissent entières les doutes et les interrogations.

Les premiers coups de canon ne sont pas de simples tirs de pétards. Le ministre brésilien parlait juste. Toutes les monnaies d'Amérique latine (en dehors du Venezuela et de l'Argentine en déconfiture) ont été aspirées vers le haut de 20% à 30% par rapport au dollar depuis 2009. Ces pays (Brésil, Chili, Colombie, Pérou) ont été portés par la flambée des matières premières dont ils sont producteurs et, justement, à cause de cela, ils ont attiré des flux de capitaux créés par les politiques non conventionnelles des pays développés. Les exportateurs latino-américains sont pénalisés pour leurs débouchés au nord, mais aussi en Chine puisque le yuan est collé au dollar.

Le Japon, fauteur de guerre

Le Brésil s'est résolu à imposer un contrôle des capitaux pour tenter de freiner les flots d'achats de real. Parallèlement, la banque centrale a abaissé ses taux d'intérêt. Mais l'inflation montre, du coup, le bout de son nez. Felipe Larraín, ministre des Finances du Chili, craint que le prolongement annoncé pour encore deux ou trois ans de ces politiques au Nord finisse par déboucher sur du protectionnisme dur. Personne n'y gagnera, prévient-il, sans grand espoir d'influencer Washington, Tokyo ou Francfort.

La Federal Reserve ne mène pas sa politique monétaire pour affaiblir la valeur externe du dollar, elle la conduit pour stimuler l'économie interne. Il serait faux d'affirmer le contraire et d'y voir une dévaluation délibérée. Mais tous ceux qui, néanmoins, estiment que les autorités américaines dévaluent implicitement soulignent que, depuis 2002 et les déclarations officielles de Washington, George Bush suivi ensuite de Barack Obama, sur «l'Amérique [qui] a besoin d'un dollar fort», le billet vert a perdu 20%.

La Grande-Bretagne est plus explicite. Marvin King, précédent gouverneur de la Banque d'Angleterre, a déclaré que la livre devrait se déprécier pour tenter de regonfler une économie atone. Le sterling a perdu 3% en janvier. Est-ce un début?

Le Japon est accusé d'être le grand fauteur de guerre. Le nouveau Premier ministre, Shinzo Abe, s'est fixé la dévaluation du yen comme priorité. Cela se comprend: le pays a traversé une décennie de déflation; pour remonter la croissance, il faut commencer par rétablir une évolution positive des prix. On ne sait si ce choix est bon ni combien de temps il sera maintenu, le désavantage étant que le pays qui a stoppé ses centrales nucléaires doit payer son pétrole à prix plus fort. En tout cas, depuis l'arrivée au pouvoir fin décembre de Shinzo Abe, le yen a perdu 13% face au dollar. Il a reculé au total en six mois de 17% par rapport au dollar et de 25% face à l'euro.

En Asie, zone de forts échanges croisés, cette politique est considérée comme agressive, sinon guerrière. Car le won coréen s'est apprécié de 30% depuis juillet face au yen, le dollar thaïlandais de 18% et le yuan chinois de 20%. Ces fortes variations alimentent les tensions économico-diplomatiques croissantes dans la zone.

Même constat sur le climat interne européen. La montée de l'euro à 1,37 dollar a provoqué des premières tirades notamment du président français. Le thème est toujours le même: il faut «faire quelque chose», sans qu'on sache qui doit faire quelque chose puisque, dans l'Union européenne, la gestion de la valeur de l'euro ne relève officiellement de personne.

Mario Draghi s'est emparé du sujet avec maestria en déclarant qu'il n'était pas insensible au change puisqu'il joue sur l'inflation. Selon certains calculs, c'est au-dessus de 1,45 que les pénalités en France deviennent sévères (on y place le bon niveau de l'euro à 1,20 dollar). A cette hauteur, l'«état de guerre» serait déclaré et l'Allemagne devra concéder un geste. Mais nous n'y sommes pas. Pour l'heure, la guerre des changes affecte le Sud. Pour l'heure...

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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