Israël: Les femmes pourront prier à voix haute au Mur des Lamentations

Des femmes prient au pied du Mur des Lamentations, le 11 février 2013. REUTERS/Baz Ratner

Des femmes prient au pied du Mur des Lamentations, le 11 février 2013. REUTERS/Baz Ratner

Leur combat, religieux et féministe, est parfois mal compris par leurs concitoyens.

Les femmes qui prient devant le Mur occidental avec un châle de prière ne violent pas de «coutume locale» et leur action ne constitue pas une provocation, il n'y a donc aucune raison de les arrêter ou de les interroger pour cela, a décidé ce jeudi 25 avril 2013 un tribunal de Jérusalem. Les Femmes du Mur ont donc bien le droit de prier. Nous leur avions consacré un article en février 2013. Le voici.

Si on demande à n’importe quel Israélien ce qu’il ou elle pense des «Femmes du Mur» (Women of the Wall), l’organisation dédiée à la création d’un espace de prière devant le mur des Lamentations de Jérusalem pour accueillir les prières et chants des femmes juives non orthodoxes, on n’obtient généralement pas plus qu’un haussement d’épaules.

L’organisation, dirigée par l’activiste Anat Hoffman, est devenue une cause célèbre pour les juifs réformés et conservateurs du monde entier. Toutefois, de nombreux Israéliens, y compris des libéraux, universitaires, ou activistes pour les droits civils, voient le combat pour s’approprier le Mur occidental comme une lutte contre des symboles qu’ils ont depuis longtemps abandonnés. C’est un combat tapageur et effronté: un combat d’Américains.

Le Mur occidental, ou Kotel en hébreu, est le dernier vestige du mur d’enceinte qui entourait le Second Temple de Jérusalem. Durant les siècles qui ont suivi la destruction du temple en 70, des juifs du monde entier ont désiré prier devant ce site qui est considéré comme l’endroit le plus saint sur Terre. L’esplanade devant le Mur est divisée en zones pour que les hommes et les femmes puissent prier séparément, en accord avec la tradition juive orthodoxe. C’est la Western Wall Heritage Foundation («Fondation pour l’Héritage du Mur Occidental»), composée uniquement de juifs orthodoxes, qui s’occupe de fixer les règles qui régissent le mur.

Tous les jours, du côté des hommes, on entend les bruyants offices publics accompagnés de chants. Du côté des femmes, pour respecter l’interdit orthodoxe d’entendre chanter des femmes, le silence n’est brisé que par des prières discrètes et solitaires. Mais une fois par mois, à l’occasion de rosh hodesh, la célébration du nouveau mois juif, les Femmes du Mur se rendent au Kotel pour prier à leur manière. Et c’est bien là tout ce qu’elles demandent: une heure par mois.

«J'y vais par solidarité»

Dalia Marx, rabbin réformé israélien et professeure au Hebrew Union College de Jérusalem, me l’a expliqué en ces mots, alors que nous prenions le train très tôt pour assister à l’office de prière des femmes au Mur, qui a lieu chaque mois à sept heures:

«Le Kotel est presque devenu le symbole d’une Israël perdue pour de nombreux Israéliens. Je n’y vais plus pour prier. La politique y a pris une place trop importante à tous les niveaux.»

Je lui ai demandé pourquoi elle voulait assister à l’office de ce mois-ci, dans ce cas-là.

«J’y vais par solidarité. J’y vais parce que mes étudiants israéliens et américains y vont. J’y vais parce que la lutte contre la contrainte ultra-orthodoxe est le reflet de leur contrôle sur des sujets qui devraient vraiment inquiéter tous les Israéliens: le statut personnel, le mariage, le divorce, et l’identité juive.»

Depuis la création de l’Etat d’Israël, le Mur des Lamentations est devenu d’une certaine façon un lieu sacré pour deux groupes uniquement: les juifs étrangers ou extrêmement orthodoxes. On voit rarement qui que ce soit d’autre autour du Mur. C’est comme si même les Israéliens laïques avaient accepté qu’il valait mieux laisser les ultra-orthodoxes gérer les affaires religieuses. Il ne se sentent pas concernés par cette lutte.

Quand nous sommes arrivées au Mur, deux cents femmes étaient en train de se réunir et de sortir les châles de prière et phylactères en cuir qu’elles avaient fait passer en douce (il est interdit de les utiliser sur le site). La loi orthodoxe indique que porter ces objets pendant la prière, tout comme lire les rouleaux de la Torah pendant l’office, est autorisé pour les hommes mais pas pour les femmes.

Cacher les accessoires religieux

D’un autre côté, les Femmes du Mur suivent les restrictions orthodoxes en évitant les prières mixtes et en refusant de réciter les prières qui nécessitent plus de dix hommes présents dans l’assemblée. Le problème, en fait, ce n’est pas ce qu'elles font, mais c’est l’endroit qu’elles ont choisi pour le faire. La loi actuelle permet en effet la prière uniquement quand elle est en accord avec les coutumes juives orthodoxes du site.

Ce matin-là, qui est dédié à la célébration du premier jour du mois d’Adar, plusieurs femmes ont demandé à des hommes de faire passer en douce leurs accessoires religieux que les gardes ont, depuis deux mois, pris l’habitude de confisquer aux points de contrôle. D’autres les ont cachés sous leurs vêtements.

Certaines femmes se rendent à l’office mensuel des femmes depuis plus de vingt ans. D’ailleurs, l’une d’entre elles, Susan Silverman, un rabbin réformé qui porte son châle de prière ou tallit chaque matin quand elle prie, était présente lors du tout premier office mensuel des femmes, il y a presque vingt-quatre ans jour pour jour. A l’époque, les femmes avaient été reçues avec violence: on leur avait lancé des chaises et du gaz lacrymogène. Et depuis ce jour, les juifs orthodoxes ont fait de gros efforts pour s’assurer que les femmes ne puissent ni être vues ni entendues en Terre Sacrée (pas juste sur les lieux sacrés, mais aussi dans les transports publics, dans la rue ou à la radio).

Des provocatrices?

Susan Silverman (précision: c’est une amie à moi), sa fille, et huit autres femmes ont été arrêtées pour avoir porté leur châle de prière au Mur. Elles ont été retenues et interrogées, puis relâchées sans poursuite criminelle, mais avec une interdiction de retourner sur le site pendant quinze jours. Cette procédure est devenue assez standard: arrestation, interrogation, pas de poursuite. D’ailleurs, Susan a changé ses dates de voyage transatlantique pour assister à l’office des femmes ce jour-là, principalement parce qu’elle savait que sa fille de 17 ans, Hallel, avait prévu d’y aller en portant son tallit. Hallel, je me dois de vous le préciser, se trouvait au Rwanda la semaine d'avant avec son père, pour tester un champ solaire destiné à alimenter un village d’accueil pour les jeunes qui est régulièrement sujet à des coupures de courant. C’est une superbe blonde qui s’apprête à commencer son service militaire. Il ne vaut mieux pas se retrouver sur son chemin.

Certaines personnes en Israël pensent que les femmes qui insistent pour prier et chanter au Mur chaque mois ne sont rien de plus que des provocatrices. La loi est la loi, disent-ils, et leur action est illégale. Le rabbin Shmuel Rabinowitz, qui dirige la Western Wall Heritage Foundation, a déclaré au New York Times en novembre que le Mur «n’est ni un endroit de protestation» ni «un endroit pour l’individu, où chacun est libre de faire ce qu’il veut». J’ai déjà vu ces rassemblements être comparés au fait d’essayer de faire avaler du beurre de cacahouètes à des allergiques. Plus d’une fois les femmes elles-mêmes ont été mises en cause pour la violence qu’elles incitaient.

Après être passées quatre fois devant la Cour suprême de justice d’Israël, les Femmes du Mur ont reçu l’interdiction de porter des vêtements de prière pour homme, de chanter en public, ou de lire les rouleaux de la Torah, comme les hommes le font librement de leur côté de l’esplanade.

En 2003, la cour a demandé qu’on leur accorde un emplacement à une section adjacente du même mur, sur un site archéologique au sud de l’esplanade du mur des Lamentations, que l’on appelle l’Arche de Robinson. Beaucoup voient cet emplacement comme une alternative raisonnable, mais les femmes, en revanche, comparent cette situation au fait de «devoir s’asseoir au fond du bus, même si les sièges du fond ont été refaits».

L'exclusion n'est pas l'égalité

Frances Raday, l’une des avocates qui ont représenté les Femmes du Mur devant la Cour suprême renvoie l’argument contre les femmes qui consiste à dire que celles-ci font délibérément preuve de provocation lorsqu’elles refusent de prier sur le site alternatif proposé:

«L’Arche de Robin n’est pas considéré par les Juifs comme un site pour la prière commune, a-t-elle expliqué dans un e-mail. Le mode de prière des Femmes du Mur est en accord avec les dispositions halachiques (légales) orthodoxes. La décision qui a été prise selon laquelle les Femmes du Mur doivent prier à l’Arche de Robinson est donc une exclusion nette des femmes, qui affirment leur droit à l’égalité en tant que personne religieuse, sur l’espace public du mur des Lamentations, qui est considéré par le consensus juif comme d’une importance symbolique centrale pour la religion, l’histoire, la nationalité et la culture juives. C’est une forme d’exclusion et de bannissement qui est synonyme de séparation mais en aucun cas d’égalité.»

Bonna Devora Haberman a participé à la fondation du groupe d’origine en 1988. Elle présente les choses différemment:

«L’Arche de Robinson est un site magnifique; mais ce n’est pas le centre de nos rassemblements. C’est très précisément au Kotel que les prières des Femmes du Mur doivent être récitées, pour qu’elles contribuent au bourdonnement passionné de l’histoire du peuple juif. Tant que les voix des femmes, leurs vies, leurs corps, leurs œuvres, et leurs prières n’en feront pas intégralement partie, il nous manquera quelque chose. Il manquera quelque chose à l’Humanité.»

L’autre innovation des offices de prière de ce mois de février a été la présence d’un groupe d’anciens parachutistes israéliens, les mêmes qui ont aidé à récupérer le Mur en 1967 contre la Jordanie. Une des photos les plus emblématiques jamais prises en Israël représente trois de ces jeunes hommes qui regardent le mur. Yitzhak Yiftah, l’un de ces soldats, était au mur ce jour-là pour soutenir les femmes. Quelques juifs orthodoxes ont lancé des insultes aux militantes, pendant qu’un autre a demandé aux parachutistes s’ils avaient vraiment risqué leur vie pour ces femmes, pour ça ? Oui, a répondu l’un des vétérans, justement pour ça.

«Nos pires ennemies, ce sont ces femmes»

Ce n’était pas vraiment leur combat non plus. Depuis son côté de l’esplanade, un homme a crié, en hébreu, «nos pires ennemies, ce sont ces femmes, et non les arabes».

Pourtant, alors qu’elles prient, les femmes sont entourées par des hommes qui les soutiennent. Des maris, des rabbins, des dirigeants du mouvement réformé. Des gens qui pensaient que ce n’était pas leur combat, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte qu’en fait, c’était peut-être le cas. Les femmes qui dansent au centre du groupe de prière portent leur châle et d’étranges chapeaux en prévision de la fête religieuse de Purim. Elles sont majoritairement américaines ou d’origine américaine. Autour d’elles, des femmes israéliennes, la plupart vêtues de modestes écharpes et jupes, ne connaissent pas les prières par cœur. Elles ne sont pas là pour revendiquer leur droit de porter le tallit. Elles sont là parce que leurs sœurs leur ont demandé d’être là.

On aurait pu croire qu’il n’y aurait pas d’arrestations ce mois-ci. D’habitude, les femmes sont arrêtées au milieu de l’office. Parfois au milieu de la prière. Il y a trop de parachutistes ce jour-là, trop de journalistes, donc la police se contente de filmer les femmes et de les avertir, et les laisse tranquille. On aurait pu croire à une petite victoire, d’ailleurs Anat Hoffman a un grand sourire en quittant l’esplanade. C’est la première fois depuis vingt-deux mois qu’il n’y a pas eu d’arrestation pendant le rassemblement de prière mensuel.

La police a attendu que les femmes commencent à se diriger vers l’Arche de Robinson pour les arrêter. Les parachutistes et la plupart des journalistes étaient déjà partis. Les arrestations ont pu commencer: dix femmes, dont une étudiante de l’école rabbinique enceinte de huit mois. Comme d’habitude, juste après les arrestations mensuelles, les femmes qui restent sont allées attendre sur le trottoir en face du poste de police de Kishleh, dans la Vieille Ville, pour finir de lire la Torah pendant qu’à l'intérieur, on photographie et on prend les empreintes de leurs amies.

Serrées comme des sardines sur le trottoir devant le café de Christ Church, les policiers ont proposé aux propriétaires du café de les faire évacuer, mais ceux-ci ont refusé. Le café de Christ Church est devenu un endroit plus sûr que le Mur pour les femmes qui veulent prier.

Elle en assez de se taire

Maintenant, les militantes ont à disposition de quoi grignoter, un rouleau de la Torah, une Harley Davidson, et les sourcils froncés de la police. Elles terminent de prier avant de rentrer chez elles. Après quelques heures, celles qui ont été arrêtées sont aussi relâchées. Une autre sympathisante, qui a grandi dans une famille orthodoxe, m’a dit qu’elle soutenait les Femmes du Mur parce qu’elle voyait cette situation comme une tentative de suppression de la voix des femmes en général. Elle en a eu marre qu’on lui dise de se taire et de rester dans son coin.

Sans compter les gens qui m’ont dit que ce n’était pas vraiment leur combat, les Femmes du Mur ont réussi à rassembler ce qui ressemble à une véritable armée de sympathisants. Ce qui est sans aucun doute la voie la plus directe vers le changement social.

Il y a des hommes qui ont fini par comprendre qu’il ne s’agit pas là d’un problème de femmes, et des Israéliens qui ont compris qu’il ne s’agit pas simplement d’un problème de diaspora. Il y a des juifs religieux qui ne sont plus convaincus qu’il s’agit là de judaïsme libéral, et des juifs laïques qui ne voient pas ce combat uniquement comme un combat pour la liberté religieuse. Ce combat concerne l’autorité religieuse en Israël, et la façon dont elle s’exprime. C’est comme ça que commence le changement.

Dahlia Lithwick

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers