L'enfer du Harlem Shake en entreprise

Capture d'écran.

Capture d'écran.

Plus que du Gangnam Style, le Harlem Shake est l'héritier du lipdub qui sème la terreur dans les open-space depuis 5 ans.

La vie en open-space, souvent monotone, s'anime lors de la réception de mails collectifs. Mode de communication privilégié dans ces entreprises qui ont opportunément fait tomber les cloisons, ils peuvent annoncer le meilleur (le départ d'un stagiaire) comme le pire (l'organisation d'un Harlem Shake à la pause de midi).

Le Harlem Shake est le dernier avatar d'une tradition désormais bien ancrée dans les open-space et les BDE d'école de commerce: le Youtube de groupe.

Dans le genre, la première performance d'entreprise est le lipdub de Connected Ventures, une start-up américaine (College HumorBusted Tees), en avril 2007. La vidéo est parfaite, elle engendrera un monstre.

Les règles formelles du lipdub sont posées: plan-séquence, défilé de tous les employés, regroupement final avec chant a capella. Le jeu peut commencer, des centaines d'entreprises et d'universités transforme la sympathique vidéo en un mème planétaire.

On a pour habitude de dater la mort du lipdub en décembre 2009, quand l'UMP reprend Tout ceux qui veulent changer le monde. Le lipdub, pourtant, bouge encore. YouTube en sort toujours une demi-douzaine par jour et on peut tourner son lipdub en 3D avec l'aide d'une agence spécialisée. La commercialisation du pack «lipdub mariage» annonce néanmoins un certain déclin de la pratique.

Ringard en une semaine

Le YouTube d'entreprise saura trouver un souffle nouveau grâce aux parodies de Bref et au Gangnam Style. Le Harlem Shake marque le retour de l'enfer du lipdub. Il a la même perfection formelle, qui en fait un mème en puissance. Le même génie créatif, prétexte à toutes les créations merdiques qui en découleront.

La règle du jeu d'un mème doit pouvoir se lire dans chacune de ses productions et c'est le cas du Harlem Shake: une vidéo de 30 secondes découpée en 2 séquences égales; un protagoniste qui danse seul dans l'indifférence générale, puis l'hystérie collective. 

De très nombreuses agences de pub ont tourné leur Harlem Shake, regroupées sur un Tumblr. On parle là du haut du panier, d'entreprises dont la créativité est le métier. Mais le phénomène s'est étendu bien au-delà, jusqu'à l'avant-première du nouveau film de Michael Youn. La simplicité du concept aura offert au Harlem Shake un record en matière de ringardisation. En une semaine, c'était plié.

Baby-foot et séminaire en Normandie

Un mème comprend en général en message. Pour le lipdub ou le Harlem Shake, le message est toujours le même, quelle que soit l'entreprise: «nous sommes cools», voire «nous sommes plus cools que vous», le «vous» étant la concurrence directe. Tout le monde est cool. L'UMP est plus cool que le PS. Décathlon Saint-Dié est plus cool que Go Sport Saint-Dié. C'est la fin du mème. La fin du cool.

En entreprise, le lipdub et maintenant le Harlem Shake sont devenus aussi automatiques que le baby-foot ou le séminaire en Normandie. C'est une injonction à être cool, une injonction à jouer le jeu, faute de passer pour un rabat-joie. Mieux vaut arriver en jean/tee-shirt à une soirée déguisée que de refuser un Harlem Shake. 

La honte sur YouTube

Le mail qui annonce le Harlem Shake est d'autant plus pernicieux qu'il n'émane en général pas de la hiérarchie mais d'un collègue tout à fait sympathique, typiquement le mec qui ramène des chouquettes le matin. Sur un plan légal, le code du travail ne prévoit pas la possibilité de refuser un Harlem Shake, la honte sur YouTube n'étant pas reconnue par la jurisprudence comme «un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé».

Ironiquement, le Harlem Shake pourrait se lire comme une cruelle métaphore de la vie en entreprise, sur le mode du«what you think you look like» / «what you actually look like». Dans un open-space, personne ne vous entend hurler. 

What you think your company looks like.

What your company actually looks like.

Vincent Glad