Monde

Pourquoi y a-t-il écrit «police» sur les uniformes iraniens?

Christopher Beam, mis à jour le 18.06.2009 à 21 h 30

Les rapports entre l'Iran et la langue anglaise.

Téhéran est entré, jeudi 18 juin, dans son sixième jour de conflit post-électoral. Sur les photos prises pendant les manifestions, on peut voir que les tenues de la police anti-émeute sont frappées du mot anglais «police». De la même manière, c’est le mot «ambulance», en caractères latins, qui apparait sur les ambulances. Mais pourquoi les Iraniens utilisent-ils ces termes occidentaux en lieu et place de leurs équivalents persans ?

Parce que tout le monde comprend l’anglais. Comme beaucoup de capitales de par le monde, Téhéran souhaite que les membres de son personnel d’urgence puissent être identifiés par n’importe quel étranger. La signalisation routière est également traduite en anglais, et les bandeaux «police» des voitures des forces de l’ordre sont généralement à la fois en anglais et en persan. Cela permet de rendre la ville plus ouverte au tourisme, sans pour autant trop compliquer la vie de la population. Après tout, le mot persan pour «police» est quasiment identique: «polise». (Le persan, ou farsi, est une langue indo-européenne; l’alphabet est arabe, mais la population utilise souvent le «penglish» ou «fingilish», un mélange de persan et d’anglais s’écrivant en caractères latins, qui facilite l’utilisation des claviers d’ordinateur).

Le mot «police» est similaire en français («police»), en allemand («polizei»), en italien («polizia»), en tchèque («policie»), et dans bien d’autres langues. L’apprentissage de l’anglais est obligatoire pour tout étudiant iranien. Un marquage «police» en anglais est donc un bon moyen de s’assurer la compréhension d’un maximum de personnes.

«Police» n’est pas le seul mot emprunté à l’anglais par le farsi. Un bon nombre de termes sont entrés dans le langage courant depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale. Par exemple, les Iraniens disent naturellement «computer», «chat», et «mobile», comme n’importe quel anglophone. «Hot dog» n’est pas une traduction parfaite; le terme désigne ici une sorte de sandwich à la saucisse très populaire en Iran. L’argot persan a lui aussi beaucoup emprunté à l’anglais. Par exemple, «love terekkundan» (littéralement, «exploser d’amour») signifie «sortir avec quelqu’un». «Top» veut dire «cool». Et «trip zadan» signifie «il est en train de triper», au sens propre (effet d’une drogue) ou au figuré.

Le gouvernement Iranien a longtemps essayé d’enrayer l’influence grandissante exercée par l’anglais et d’autres langues étrangères sur le persan. Vers la moitié du XXème siècle, l’Académie iranienne (une institution créée en 1935 qui, tout comme l’Académie française, a pour but de préserver la langue nationale) s’est rendue compte que le terme anglais «airplane» s’était peu à peu glissé dans le langage courant. Les linguistes de l’Académie le remplacèrent par le mot persan «havapeyma»; ce fut un succès. Ils eurent moins de chance avec les mots «helicopter» et «cabin» : les Iraniens utilisent plus rarement leurs termes de substitution, «charkh-baal» et «kabin». En 2006, l’Académie s’est ridiculisée en essayant de remplacer «pizza» par un mot signifiant, littéralement, «boules de pain élastiques». Mais les Iraniens n’ont pas fait qu’emprunter; ils ont aussi donné aux anglophones. Les termes «azure» (azur), «chess» (échecs), «cummerbund» (large ceinture), «jasmine» (jasmin), «pagoda» (pagode), «pajamas» (pyjamas) et «salamander» (salamandre) viennent tous du persan.

Le farsi a en fait beaucoup plus emprunté au français qu’à l’anglais; la France à été très influente dans la région aux XVIIIème et XIXème siècles. Les termes «ananas», «aktor», «biftek», «kamion», et bien d’autres, sont issus du français.

Question bonus: y a-t-il une différence entre le farsi et le persan? Non. Les deux désignent la langue parlée en Iran. L’Iran fut appelé «Perse» jusque dans les années 1930, quand le Shah Reza Pahlavi déclara que son pays reprendrait son nom d’origine, «Iran». De la même manière, «farsi» est le nom que les Iraniens donnent à leur langue nationale. (En somme, dire que la langue d’Iran est le «farsi» revient à peu près à dire que la langue anglaise est l’«english»…). Un conflit divise depuis longtemps les intellectuels Iraniens, qui souhaitent déterminer lequel de ces deux termes («persan» et «farsi») est le plus authentique et le plus digne. Certains disent que «farsi» est plus adapté, car «persan» est entaché d’une connotation coloniale. D’autres avancent que le terme «persan» («persian», en anglais) est la meilleur solution, car c’est là sa dénomination internationale. L’Académie iranienne préfère le terme «persan».

Christopher Beam

Article publié le 17 juin 2009 sur Slate.com et traduit par Jean-Clément Nau

(photo: policiers anti-émeute devant l'ambassade de France à Téhéran le 15 juin 2009, Reuters)

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