L'interminable et un peu ridicule bataille de Roland-Garros

Un toit est prévu pour couvrir le Central et éviter que l'épreuve ne soit perturbée par la pluie, comme cela été le cas en 2012. REUTERS/Nir Elias

Un toit est prévu pour couvrir le Central et éviter que l'épreuve ne soit perturbée par la pluie, comme cela été le cas en 2012. REUTERS/Nir Elias

La nécessaire modernisation des internationaux de France est dans l'impasse. Le nouveau Roland-Garros ne sera pas inauguré avant longtemps.

Jean Gachassin, 71 ans, sera réélu, samedi 16 février, président de la Fédération française de tennis (FFT). Seul en lice lors de ces élections, il sera reconduit pour un deuxième mandat de quatre ans après avoir réussi à fédérer toutes les instances du tennis français à commencer par l’ensemble des présidents de ligues qui se sont unanimement rangés derrière lui.

Le personnage, sympathique, adepte des claques dans le dos, volontiers paternaliste avec les meilleurs joueurs français qu’il aime embrasser comme du bon pain, a su rassembler une «famille» divisée il y a quatre ans après le départ de son prédécesseur, le très controversé Christian Bîmes, en place de 1993 à 2009 et parti au son de ses casseroles judiciaires.

Le bilan de Jean Gachassin, très proche de Christian Bîmes pendant la grande partie de ses quatre mandats et à qui il avait succédé à la tête de la ligue Midi-Pyrénées, est pourtant sans éclat, au-delà de la bonne tenue du nombre des licenciés. Il est même miné par un problème qui remet carrément en cause le devenir des Internationaux de France.

Il y a exactement deux ans, dans un vote historique, le tennis français, par le biais des 195 délégués de la FFT qui portaient 1.824 suffrages, s’était largement prononcé en faveur de l’extension du site actuel de Roland-Garros, de 8,5 à 13,5 hectares et donc, contre une délocalisation à Versailles, Marne-la-Vallée ou Gonesse. Ces trois candidatures proposaient chacune plus de 30 hectares au tournoi pour se mettre à l’aise et se développer sans compter la garantie de permettre la construction de plusieurs courts couverts en cas d’intempéries.

Critiques de Federer

Paris, qui avait besoin de 66,6% des voix pour être retenu, avait battu en «finale» Marne-la-Vallée avec 70% des suffrages, alors que Gonesse et Versailles avaient été écartées dans un premier temps. Le cœur l’avait emporté sur la raison car bon nombre d’observateurs, qui ont l’habitude de se déplacer à l’Open d’Australie, l’US Open et Wimbledon, estimaient qu’il était plus réaliste de plier bagage afin de pérenniser à long terme le futur des Internationaux de France face à ses trois cousins du Grand Chelem mieux équipés que Roland-Garros de plus en plus à la traîne.

Lors d’une prise de contact avec Roger Federer à l’occasion de son entrée en fonctions, Gilbert Ysern, promu directeur général de la FFT, avait été surpris d’entendre les critiques sévères du champion suisse sur l’organisation de l’épreuve et particulièrement les inconvénients liés à l’étroitesse de l’endroit.

A L’Equipe, Amélie Mauresmo avait bien résumé l’inquiétude de ces spécialistes, comme elle, du Grand Chelem à l’issue du vote favorable au maintien:

«J’espère qu’en prenant cette décision -la plus simple, a priori- cela ne mettra pas le tournoi en difficulté pour l’avenir, parce que c’est ça la question. Je ne sais pas si l’aspect tennistique a primé dans cette décision, j’ai des doutes. Je pense qu’au regard de ce qui s’est passé ces dernières semaines, voire derniers jours, tout ça, c’est très politique. Pour ma part, j’avais dit clairement que j’étais plus en faveur d’un développement, d’une ambition qui était de bouger, ce n’est pas le cas.»

Effrayé par la lourdeur de la décision à prendre en février 2011, Jean Gachassin avait opté pour une confortable position de neutralité dans ce débat en refusant de prendre publiquement parti pour tel ou tel projet alors que le scrutin engageait une vision à laquelle un président ne pouvait se soustraire. Fausse neutralité, en réalité, tant les autorités de la FFT, tétanisées par ce choix essentiel (on peut les comprendre), penchèrent effectivement en dernier ressort pour la solution «la plus facile» sur le plan psychologique et économique (partir coûtait a priori deux fois plus cher): rester à Paris et cela d’autant plus que Bertrand Delanoë, le maire de Paris, avait mis tout son poids dans la balance avec Anne Hidalgo, sa première adjointe, très active sur ce dossier.

Le forcing de Delanoë et Hidalgo

Pour emporter le morceau, la mairie de Paris, au forcing dans la dernière ligne droite, avait proposé à la FFT un nouveau bail de 99 ans du lieu actuel dont elle est propriétaire et la négociation d’un loyer relativement faible au regard du coût de l’immobilier parisien (3 millions jusqu’en 2016, entre 5 et 7 millions ensuite, en fonction du chiffre d’affaires du tournoi). C’était une manière de contrer le fait que le tournoi aurait été propriétaire de son terrain, à Marne-la-Vallée et à Gonesse (ce n’était pas le cas à Versailles).

Mais demeurer à Paris comportait des problèmes connus de longue date sur un site extrêmement contraint en raison du caractère historique et protégé du lieu classé sur lequel la FFT entendait grignoter de l’espace pour croître: les serres d’Auteuil inscrites à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. Dans la foulée du vote du 13 février 2011, Yves Contassot, conseiller Vert de Paris, avait averti dans un communiqué que «au plan juridique, financier, environnemental, le choix de Paris risque de se révéler un miroir aux alouettes tant les obstacles sont nombreux et sérieux».

Deux ans plus tard, la bataille est effectivement très rude sachant que le projet initial a déjà été largement corrigé par la FFT obligée de se montrer moins ambitieuse et de se confronter, entre autres, à la prise de tête constituée par la couverture du Central selon des normes de hauteur très rigoureuses. Les riverains et les ennemis du projet livrent la bagarre attendue à l’image de leur victoire, lundi 11 février, devant le Tribunal administratif et ainsi résumée par Yves Contassot sur son blog sous le titre: «break en faveur des associations».

En effet, le rapporteur public a recommandé l’annulation de la convention signée entre la Ville de Paris et la FFT pour la modernisation du site de Roland-Garros. Le Tribunal administratif rendra donc son verdict dans quelques jours avec des conséquences peut-être considérables pour le projet d’extension envisagé. Projet dont les coûts ont déjà été considérablement revus à la hausse entre 2011 et 2013 en passant de 273 à 340 millions d’euros (il était chiffré à 235 millions en novembre 2010) avec un report de l’inauguration du «nouveau Roland Garros» à 2018 alors que la date de 2016 avait été initialement proposée.

Ouverture en 2016, puis 2018, puis 2019, puis...

Entre les lignes, Gilbert Ysern n’écarte même plus l’hypothèse de 2019 et au-delà. Il est vrai qu’avec les procédures judiciaires, et les appels qui vont avec, le temps risque de devenir de plus en plus long et insupportable dans un contexte économique de surcroît très complexe.

Derrière l’affichage de sa sérénité, la Fédération française de tennis commence à devenir, en interne, de plus en plus nerveuse face à la montée des périls. Les relations avec la Mairie de Paris se sont crispées ces derniers temps au point que, selon nos informations, la FFT, dans un geste d’humeur lors d’une réunion, a menacé, vendredi 8 février, de quitter Paris à l’agacement de Pierre-Eric Spitz, le directeur des affaires juridiques de la Ville de Paris. Réalisant qu’elle pourrait bien se retrouver complètement coincée si la justice lui était contraire, l’organisation de Roland-Garros est plongée dans le doute en sachant que le climat des mois à venir risque d’être encore plus orageux avec la campagne des municipales à Paris.

Les adversaires d’Anne Hidalgo, parmi lesquels ses «amis» Verts qui ont des «idées» pour le tournoi avec le recouvrement très onéreux d’une partie de l’A13 toute proche pour laisser les serres d’Auteuil en paix, ne l’épargneront pas en insistant sur le manque de préparation du dossier ayant conduit à de possibles blocages judiciaires. Anne Hidalgo a fait, elle, de ce maintien de Roland-Garros à Paris «une affaire personnelle».

Comme une longue partie sur la terre battue de la Porte d’Auteuil qui risque d’ennuyer tout le monde, le match ne fait, hélas, que commencer. C’est dommage quand on sait qu’à Marne-la-Vallée (ou ailleurs), les bulldozers seraient déjà à l’œuvre et que l’objectif de 2016 aurait été vraisemblablement tenu. Le constat est d’autant plus cruel qu’il est difficile de nier cette évidence qui crève les yeux: un jour ou l’autre, Roland-Garros, trop à l’étroit dans son écrin, même légèrement élargi, du XVIe arrondissement, déménagera sous peine d’être complètement largué par les trois autres tournois du Grand Chelem sans compter les autres concurrences de plus en plus ambitieuses.

Le gigantisme n’est peut-être pas l’avenir de Roland-Garros, mais essayer d’avancer avec une chaussure pointure 43 quand on fait du 45 n’est pas conseillé non plus pour la bonne marche des affaires.

Yannick Cochennec