France

On badine bien avec le chômage (des jeunes)

Monique Dagnaud, mis à jour le 26.02.2013 à 21 h 02

La galère des jeunes diplômés pour trouver un emploi se retrouve dans de nombreux blogs, tumblr, vidéos... Ces objets, fictionnels ou non, parlent plus que les statistiques pour évaluer la course d’obstacles que représente aujourd’hui l’obtention d’un premier emploi.

Convention de jeux vidéo à Leipzig en 2009. REUTERS/Fabrizio Bensch

Convention de jeux vidéo à Leipzig en 2009. REUTERS/Fabrizio Bensch

Les jeunes diplômés du supérieur échapperont-ils au chômage de masse? Le diplôme, c’est le passeport pour l’emploi, répète-t-on à l’envi. Les statistiques, qui sont rétroactives, l’attestent, mais les témoignages que l'on retrouve notamment sur Internet suggèrent de tempérer cet optimisme, tant ils se multiplient et peuvent paraître inquiétants. Dans son enquête prévisionnelle pour 2013, l’Apec (Association pour l’emploi des cadres), d’ailleurs, apporte son grain: le nombre d’embauches de cadres débutants devrait baisser de 10% à 25%.

La galère des frais diplômés pour trouver un travail: ce sujet se retrouve dans de nombreux blogs et forums[1]. Parallèlement, elle constitue la trame narrative d’une multitude d’expressions artistiques: spectacles d’humoristes, web séries, sketchs sur YouTube ou Dailymotion, dessins animés, bandes dessinées, et courts métrages.

Ainsi, pour se faire connaître, Jonathan Bourrat, en quête d’un job de community manager, a conçu une websérie: Premier emploi[2]. Dans le même temps, une série lancée en décembre 2012, calquée sur Caméra Café et diffusée sur Internet, Pause-Emploi, commence à percer[3]: développée par le pôle Nouvelles Ecritures de France Télévisions, elle met en scène Pascal Trémol, recruteur cruel et délirant dans une agence pour l’emploi. 


Pause-Emploi - Conseil aux Employeurs n°6 par Studio-4-0

Ces récits fictionnels, ces journaux intimes, ces cartoons parlent plus que les statistiques pour évaluer la course d’obstacles que représente aujourd’hui l’obtention d’un premier emploi.

Aucune organisation ne fédère ces jeunes diplômés en déconfiture –à l’exception toutefois du mouvement déjà ancien de Génération précaire qui fustigeait les stages non rémunérés, et qui a conduit à une réglementation durcissant les conditions de stages offerts par les entreprises. La protestation passe donc par des témoignages individuels. Elle adopte rarement un ton plaintif, comme celui de ce blogueur titulaire d’un master professionnel en marketing, au chômage depuis 10 mois:

«Ma situation est sans issue. Il y a des jours où je me réveille avec plein d’espoir, et des jours où j’ai envie de tout abandonner. Je suis révolté contre tout.» 

Non, peu de morosité et de découragement. La plupart du temps, la sidération (ou l’indignation) face au chômage se traduit par une charge ironique ou humoristique contre le monde tel qu’il va. Cette verve s’active à caricaturer les interlocuteurs croisés dans le périple Premier emploi (la conseillère de Pôle emploi, le directeur des ressources humaines, l’agent de l’entreprise d’intérim...), tous plus désinvoltes les uns que les autres, puisqu’en cas de refus, cas banal, ils ne prennent jamais le temps de prévenir le candidat. 

Elle aide à parodier les situations: écrire sa lettre de motivation en pensant lettre de démotivation, attendre un coup de fil avec désespoir et scepticisme comme dans Godot, élaborer des stratégies pour se faire repérer et forcer son destin, dépeindre la vacuité du temps («mon passe-temps favori c’est de regarder les Tumblr de gifs animés, si si, j’assume complètement»).  

Surtout, elle dénote une posture: un détachement hilare, une réflexivité sur ces rituels de la recherche d’emploi, avec l’acuité du critique de film qui regarde les images, et qui, loin de se laisser emporter émotionnellement, décode sans répit les ressorts de l’action, l’ordre des plans-séquences et l’interprétation des acteurs. Exemple, à propos de la conseillère de Pôle emploi:

«Elle conclut chaque entrevue par: Bon. Ça va bien finir par déboucher sur quelque chose. Depuis le temps, je me demande si elle y croit encore...»

Elle excelle à décrire les poncifs des recettes «brevetées» pour convaincre un employeur. L’accompagnement des jeunes diplômés vers le graal de l’embauche, en effet, est devenu une activité importante des pouvoirs publics et d’entreprises spécialisées, et ce maternage, par sa tournure, prête à sourire.  

Tout juste diplômés au chômage: pas de panique. Les experts en recrutement pensent pour vous. Tout a été imaginé pour vous rendre plus performant dans le steeple chase face à l’emploi. Un exemple: voici trois conseils fournis dans une vidéo par Wilheim Laligant, directeur de Randstad Search, auteur d’un livre plein de bon sens, 12 étapes pour trouver un emploi:


3 conseils pour trouver un emploi par newzy-fr

  • 1. Définissez votre projet professionnel
  • 2. Préparez vos entretiens
  • 3. Ne vous privez pas d’une piste pour chercher, tout compte (Pôle emploi, l’Apec, les cabinets de conseil en recrutement, internet, vos réseaux personnels, vos associations d’anciens élèves, votre club de sport, etc)

Un coach ayant pignon sur rue déconseille d’user de remarques pince-sans-rire lors d’un entretien d’embauche et affirme:

«En revanche, si toute votre personne exprime l’enthousiasme, le soleil, le sourire, alors, n’hésitez pas, sortez les tambours et laisser votre joie de vivre irradier, la bonne humeur et le bon humour pourront être de considérables atouts pour vous différencier.»

L’Apec, pour s’en tenir à elle, fourmille de conseils pratiques: votre lettre de motivation, c’est un document commercial qui vise à faire passer un message; 5 mn avant d’écrire votre CV, organisez l’information le mieux possible; réfléchissez à votre tenue pour un entretien («la cravate, c’est le grand dilemme»). Le jour de l’entretien, arrivez à l’heure, éteignez votre portable, anticipez sur les questions qui pourraient vous déstabiliser. Et ainsi de suite.

Bref, après vingt ans d’éducation et d’évaluations sous toutes les coutures, d’examens trimestriels, de gymkhana entre les filières et les options, de partiels et de grands oraux, vous êtes bon pour retourner à la maternelle. La seule qui compte: celle qui enseigne les gestes et dévoile les cartes joker pour dénicher un emploi dans l’univers impitoyable de la rareté.

Le témoignage des chômeurs diplômés dans les blogs et les réseaux sociaux offre une réplique cinglante, et souvent pleine de vitalité, à ces responsables sans visages de la finance, de l’économie et des bureaucraties, et leurs intermédiaires zélés, les spécialistes et les agents du recrutement.

Mettre sur la place publique cette expérience du chômage de longue durée en guise d’entrée dans la vie professionnelle opère comme une catharsis collective pour une génération soumise à une situation inédite: ne pas être attendue par les employeurs.  

En 2011, quatre ans après la fin de leurs études, 19% des jeunes étaient au chômage, 45% des sans diplômes, mais seulement 9,4% des diplômés du supérieur. Selon l’Apec, en 2012 les jeunes diplômés en recherche d’emploi le sont en moyenne depuis 5,2 mois et cette recherche est souvent laborieuse.  

La crise aidant, et alors que le fait d’être «un entrant» sur le marché du travail est de toute façon un handicap pour obtenir un poste stable, la martingale du diplôme semble perdre de son efficacité. Certes, les formations de type scientifique –ingénieurs, informaticiens, etc.– ou les grandes et moins grandes écoles de commerce sont épargnées, mais des formations généralistes (communication, droit, social, marketing, etc.) rencontrent de plus en plus de difficultés à être valorisées.

Un accroissement de cette tendance déstabiliserait profondément la société française, car elle secoue un pilier du consensus national: la foi dans la méritocratie scolaire. Reste à savoir si l’humeur mi-badine mi-sarcastique qui anime aujourd’hui ces jeunes diplômés en quête d’emploi tournera en rébellion. Et si oui, comment?

Monique Dagnaud

[1] La gazette de jeunes chômeuses, ma vie de journaliste au chômage, je suis jeune diplômé, jeune diplômé au chômage, Vive le chômage, le blog d’un chômeur... Retourner à l'article

[2] 5.926 vues pour le premier épisode, le plus regardé au moment de la publication de l'article, NDLE. Retourner à l'article

[3] 9.814 vues sur Dailymotion pour l'épisode le plus regardé, NDLE. Retourner à l'article

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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