Pourquoi le football continue d'attirer les foules malgré les scandales

Le dernier scandale de matchs truqués, qui porte sur 380 dans plusieurs pays, a atteint une ampleur inédite. Mais comme d'habitude, il ne devrait pas faire baisser les audiences du sport le plus populaire du monde.

Avec le démantèlement d'un réseau criminel mondial soupçonné d'avoir truqué 380 matchs dans le monde entier, le football connait actuellement la plus grosse affaire de corruption de son histoire. Selon l'enquête menée par l'office européen de police Europol, cette vaste affaire de tricherie aurait généré jusqu'à 8 millions d'euros de bénéfice pour 2 millions d'euros de pots de vins, et impliqué 425 joueurs, arbitres, et dirigeants de club.

A la tête des opérations, un cartel de Singapour qui aurait depuis l'Asie réussi à truquer les matchs joués dans les championnats turcs, allemands et suisses, mais aussi en Ligue des champions et en qualification pour la Coupe du monde avant d'empocher l'argent grâce aux paris sportifs.

Le Football n'en est pas à son premier essai en matière de corruption. Entre les paris truqués d'Ante Sapina, condamné en 2006 puis en 2011 pour récidive en Allemagne, la célèbre affaire du match arrangé entre l'OM et Valenciennes dans les années 90, et surtout les nombreuses affaires de corruption en Italie, qui ont commencé avec le «totonero» en 1980 et se sont poursuivies avec le «calciopoli» dans les années 2000 et le «calcioscommesse» en 2011-2012, l'ombre de la triche et de la perte de l'intégrité sportive plane depuis longtemps sur l'univers footballistique. La Fifa, l’organisation qui gère le football international et qui organise notamment la Coupe du monde, est quant à elle connue pour être l’une des instances sportives les plus corrompues au monde.

Football et corruption

Pour Thierry Colombié, économiste et spécialiste du grand banditisme, foot et mafia ont toujours entretenu des relations très étroites:

«Tout cela a découlé de l'attribution des droits de retransmission télévisuels qui ont transformé le football en un marché très lucratif. A partir du moment où vous devenez une machine à faire de l'argent, les groupes de mafieux viennent obligatoirement se greffer».

Les liens du foot avec des organisations mafieuses sont depuis longtemps connus. Des frasques que le public semble pourtant lui pardonner facilement à la vue de certains chiffres: la dernière Coupe du monde a été près de la moitié de la population mondiale, tandis que la Ligue 1 a attiré plus de 7 millions de spectateurs dans ses stades au cours de la saison 2011-2012. Pourquoi tant de monde continue de vibrer devant les matchs en dépit de la triche?

Idéal méritocratique

L'anthropologue Christian Bromberger, auteur du livre Le match de football, Ethnologie d'une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, donne une première lecture assez simple de cet engouement préservé face au jeu:

«C'est pareil que pour le tour de France. Malgré le dopage, il y a toujours une foule considérable. Le foot et la triche, c'est la même chose. Ce n'est pas parce que les matchs sont truqués que n'importe qui pourrait mettre un but. On reste toujours admiratif du geste sportif.»

L'admiration pour le «beau geste», la technique, n'est pas la seule raison qui nous pousse à fermer les yeux sur le côté obscur du football. Pour l'anthropologue, il existe des raisons symboliques plus profondes qui nous lient au ballon rond:

«Le football synthétise les conditions de réussite de notre monde contemporain. Pour réussir dans un match, il faut du talent individuel, de la solidarité, de la chance, un peu de triche aussi... comme dans la vie!»

Un sport qui reproduit le spectacle de nos existences à l'échelle d'un match a bien de quoi nous faire oublier un instant ce qui se joue hors terrain. De plus, en nous présentant des idoles comme Maradona, Zidane ou Messi, partis de rien et arrivés au sommet, «le foot se fait ainsi le reflet d'un idéal de société méritocratique» poursuit l'anthropologu. En nous donnant à voir ces héros, le football offre la vision rassurante d'un monde où le véritable talent est récompensé.

Foot, condition humaine et royaume des cieux

Si tant de gens continuent d'adhérer au football malgré tous ces scandales, c'est qu'il se passe quelque chose de plus dans un match que 22 joueurs courant derrière un ballon. Pour la psychologue Claire Carrier, psychiatre spécialiste du sport de haut niveau et auteur de Le Champion, sa vie, sa mort: Psychanalyse de l’exploit, si les spectateurs continuent de croire au spectacle du football, c'est qu'il représente «le dernier espace social de civilisation de nos sociétés».

Selon elle, le foot serait devenu le seul espace dans lequel le corps a encore le droit de fonctionner comme tel, où l'appartenance à une nation a toujours du sens et où les règles du jeu respectent les conditions humaines:

«Cela va à l'inverse d'une mondialisation où le corps a largement été oublié. Un monde où l'on a aboli certaines frontières, où l'on peut être une ou plusieurs personnes dans l'espace numérique, où l'on peut même avoir des enfants sans utiliser son propre ventre».

Le football nous parlerait donc aussi bien de ce que nous sommes, de ce que nous aimerions être que de ce que nous avons perdu, dans notre rapport au corps et à l'identité. Un sport qui, plus que les autres, nous réconcilierait avec notre humaine condition, mais qui à travers le jeu tendrait aussi une passerelle vers le divin. C'est ce que soutient Denis Müller, auteur de Le football, ses dieux et ses démons: Menaces et atouts d'un jeu déréglé, professeur d'éthique à la faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Lausanne:

«L'être humain se fait tellement d'illusions sur ce qu'il peut conquérir "dans ce monde" qu'il en oublie sa finitude, sa contingence, sa faillibilité; nous devons devenir plus raisonnables, apprendre à respecter l'humaine condition: c'est l'apprentissage de la vie. Le football, comme la vie, est "plus qu'un jeu" et en même temps quand il devient jeu ludique et gratuit, voire gracieux, il nous dit quelque chose de l'absolu, du Royaume des cieux, du paradis.»

Capacité d'oubli sélectif extraordinaire

De très nobles fonctions pour un simple ballon. N'évacuerait-on pas bien rapidement l'odieuse aura de tricherie? Quand il s'agit de football, la mémoire semble obéir à des lois tout à fait particulières. Christian Bromberger explique:

«Lors de l'affaire du match truqué OM-Valenciennes, les preuves étaient là, mais les supporters les plus mordus étaient encore persuadés que ce n'était pas vrai, que le tricheur c'était l'autre. Souvent les supporters se trouvent des excuses incroyables pour évacuer la tricherie. On arrive toujours à retrouver le plaisir derrière tout ça en se mentant à soi-même. Il y a une capacité d'oubli sélectif extraordinaire.»

De quoi expliquer par exemple que Jean-Pierre Bernès, condamné à deux ans de prison avec sursis et à trois semaines fermes dans l’affaire OM-Valenciennes, soit désormais l'agent de certains des plus grands joueurs et entraîneurs français sans que cela ne fasse sourciller personne. La capacité d'oubli est bien extraordinaire, mais qu'est ce qui au final la motive? Pour Claire Carrier, les mécanismes de cet oubli sélectif ont à voir avec le sentiment de culpabilité que nous éprouvons face à la marchandisation du corps des joueurs, auxquels on demande toujours plus:

«On oublie complètement que l'humanité ce n'est pas la toute puissance de faire faire ce qu'on veut au corps. Nous sommes dans une culture de la barbarie, la barbarie c'est prendre l'être humain comme un objet, en faire le produit d'une consommation. Quelque part, le football rappelle le choc de la civilisation contre la barbarie. De ce fait, on ne pardonne pas, mais on excuse, car inconsciemment on sait que l'on bousille un petit peu les sportifs.»

Le spectateur, sédentaire devant sa télé, ressentirait de manière inconsciente de la culpabilité face à des corps poussés à l'effort extrême, et évalués au nombre de but, de dribbles, de tacles, de façon de plus en plus désincarnée. «On excuse la triche parce que l'on a bien conscience de demander l'impossible» résume la psychologue.

Rendre le monde acceptable

Pour Christian Bromberger, la dimension de la triche dans le football a une fonction beaucoup plus positive. Elle nous permettrait de rendre le monde acceptable:

«S'il n'y avait pas le facteur chance, nous ne pourrions pas expliquer nos propres défaites. Cela permet de faire passer la pilule de l'échec. Le football valorise le rôle de la chance et de la tricherie. Il représente ainsi un monde discutable et donc vivable.»

Un moyen donc de rééquilibrer les coups du sort, nécessaire dans ce sport où le hasard et la chance jouent des rôles importants. Toutefois, il est ici question de la triche à l'intérieur du jeu. Tricher dans l'arène, est-ce la même chose que tricher à l'extérieur de celle-ci? «C'est un peu pareil, répond Christian Bromberger. Cependant, les petits gestes de «triche» du jeu font partie du métier. Tricher plus que les conditions normales, cela porterait atteinte à l'image du jeu.»

Au football, il faut donc savoir piper les dés, mais avec parcimonie, une règle qui n'a pas été respectée par le cartel de Singapour avec ses 380 matchs truqués. Autre loi tacite que le cartel n'a pas retenue: au football il faut savoir tricher avec panache.

Le parrain de Singapour avec ses magouilles a tout de même moins de classe que Maradona et sa «mano de Dios» qui, en 1986, marque de la main pour qualifier l'Argentine en quart de finale de la Coupe du Monde.  «Qui va avoir de l'admiration pour un truand de Singapour qui envoie des hommes de mains corrompre des arbitres de 5e zone? Il existe de beaux tricheurs, comme il existe de beaux menteurs», souligne l'anthropologue.

Juste une «affaire» de plus

Alors cette affaire de matchs truqués trop grosse, trop évidente, va-t-elle pour la première fois ouvrir les yeux des spectateurs sur la face obscure du foot? Pas plus que les précédentes, répond en substance Denis Müller, pour qui le scandale des paris truqués s'inscrit dans un processus inhérent à notre condition de mortel, et que nous savons gérer:

«Nous continuons à perdre nos illusions; comme le sport, comme le capitalisme, comme le monde lui-même, nous sommes imparfaits et mortels.»

Position plus pragmatique pour Christian Bromberger:

«Cette affaire va porter un coup à la popularité du football. Toutefois si demain l'équipe de France gagne le championnat d'Europe, ça remontera.»

Mais le commun des mortels sait aussi sanctionner. Après la Coupe du monde désastreuse de 2010, la Fédération française de football a connu une forte baisse du nombre de ses licenciés. Fermer les yeux sur les magouilles est une chose, subir les frasques de footballeurs descendus de leur piédestal en est une autre.

Laura Guien