Un dernier shoot de Kodachrome avant l’oubli

En Inde en 2010, les ancêtres de la tribu Rabari Tribal elders. Tiré de la dernière pellicule de Kodachrome de McCurry. © Steve McCurry/Magnum Photos.

En Inde en 2010, les ancêtres de la tribu Rabari Tribal elders. Tiré de la dernière pellicule de Kodachrome de McCurry. © Steve McCurry/Magnum Photos.

La pellicule qui a révolutionné la photo couleur est à l'honneur de The last roll of Kodachrome, un documentaire sur le photographe Steve McCurry qui a utilisé le dernier rouleau jamais produit.

Trois ans après la fin de la production de la légendaire pellicule pour diapositive Kodachrome, National Geographic publie un documentaire sur Steve McCurry et le dernier sursaut du film couleur: The last roll of Kodachrome [la dernière pellicule de Kodachrome]. Auteur de la très célèbre photo de la petite afghane prise en Kodachrome 64, le photographe s’empare, en 2010, de la der des der et immortalise les trente-six dernières poses aux Etats-Unis, en Inde et en Turquie. «Shooter la dernière pellicule a été une grosse responsabilité.[...] Je voulais avoir des sujets qui partagent la même thématique symétrique de la fin d’une époque[...] je cherchais des archétypes de personnes qui symbolisent quelque chose que l’on ne peut oublier», raconte-t-il.

Lorsqu’en 2009 Kodak annonce la fin de sa production Kodachrome, c’est le choc. «C’était définitivement la fin d’une époque, témoigne Steve McCurry. Alex Webb, de l’agence Magnum, poursuit: «J’ai été bouleversé par la fin du Kodachrome. J’ai travaillé avec aussi longtemps que je le pouvais, tout en envoyant consciencieusement des tonnes de films à développer à Kansas Parsons. Kodachrome était une partie essentielle de ma vision en tant que photographe.»

«Un langage est mort avec la disparition du Kodachrome», termine Joel Meyerowitz, photographe actuellement exposé à la Maison européenne de la photographie, à Paris. Si cette pellicule fascine depuis 75 ans, c'est parce que, jusque dans les années 1970, c’est essentiellement par elle que la photographie couleur existe. Et aussi parce qu’il n’y a «jamais eu, dans l’histoire de la photographie, un meilleur film que Kodachrome pour enregistrer avec précision le monde», assène Steve McCurry. De Paris, à la Californie en passant par Londres, les expositions qui lui sont consacrées ne désemplissent pas.

Douce, riche, voluptueuse

Le charme du Kodachrome réside dans «son grain très fin», explique Stephen Shore, grand photographe américain qui a participé à la reconnaissance de la photographie couleur en tant qu’art. «Je voulais la même échelle de tonalité et de luminosité que j’avais avec mon 35mm dans un format qui me permettait de faire de très grands tirages», ajoute Joel Meyerowitz.

Particulièrement identifiable par le rendu des rouges, sa qualité exceptionnelle permet des richesses de couleurs vives et contrastées. «Le Kodachrome possédait plus de poésie, de douceur, d’élégance que les autres pellicules», complète Steve McCurry. «Pour moi, poursuit Alex Webb, c’est la combinaison d’une profondeur et d’une sorte de saturation douce, riche et velouteuse qui rend le Kodachrome si spécial. Alors que les couleurs sont intenses, elles ne sont pas criardes, comme certain films E6».

La couleur et la netteté, puis la qualité durable des colorants eux-mêmes sont ses forces. Les diapositives Kodachrome de Joel Meyerowitz, dont certaines ont maintenant cinquante ans, sont tout aussi bien conservées que le jour où il les a prises: «La permanence est quelque chose dont les photographies ont besoin pour faire partie de l’histoire», affirme-t-il.

Inventé en 1935 par Leopold Godowsky et Leopold Mannes, deux musiciens devenus scientifiques chez Kodak à Rochester (dans l’Etat de New York), le Kodachrome est le premier film couleur et procédé soustractif, qui consiste à composer les couleurs par soustraction de lumière. La pellicule est donc constituée de trois émulsions superposées, chacune pour une couleur primaire. «C’était un processus de “transfert de teinte” constitué de trois couches en noir et blanc qui absorbaient les teintes des couleurs délicatement proportionnelles à l’exposition», raconte Joel Meyerowitz. Les couleurs ne sont pas directement imprimées sur la pellicule, elles ne se révèlent qu’au moment du développement. Le traitement de la pellicule, appelé K-14, est donc très complexe et délicat.

Si le Kodachrome a produit des clichés parmi les plus mémorables de l’histoire moderne (Edmund Hillary au sommet de l’Everest en 1953 et bien d’autres), son acceptation n’a pas été simple dans le milieu de l’art. «La couleur arrive tardivement, au XXe siècle, avec le procédé autochrome, sur plaque de verre à partir duquel on ne peut pas faire d’image papier», raconte Nathalie Boulouch, maître de conférences en histoire de l’art contemporain et photographie. De grosses contraintes techniques pèsent donc sur la photographie couleur et l’empêche de s’imposer à ses débuts.

Documenter son époque avec des couleurs naturelles

Dans les années 1950, la photographie couleur se développe rapidement dans la presse, la publicité et les magazines de mode. Elle est alors immédiatement mise dans une case commerciale et amateuriste. Le milieu de l’art est très critique. A l’époque le noir et blanc prédomine toujours. Cartier-Bresson décrit son travail couleur pour des magazines comme Paris Match comme une «concession», Walker Evans (avant de se mettre finalement à la couleur au milieu des années 70) trouve cela «vulgaire».

La reconnaissance artistique viendra plus tard, en 1976, suite à la première exposition de photographies couleurs. Le Musée d’art Modern de New York (MoMA) y expose les travaux de William Eggleston et Stephen Shore. C’est un tournant. Les critiques se déchaînent. Hilton Kramer, trouve le travail d’Eggleston—qui deviendra l’un des photographes les plus influents de son époque— «parfaitement banal, peut-être. Parfaitement ennuyeux certainement». Les photographes se défendent. «Le film couleur est plus exigeant —une pose doit être parfaite car rien ne pardonne, à l’inverse du noir et blanc. Mais il bien plus élégant dans la façon avec laquelle il décrit les choses», explique Joël Meyerowitz dans un article sur l’histoire de la photographie couleur pour le blog Lense du New York Times.

Des revues spécialisées et des musées du monde entier, comme les rencontres internationales d’Arles en 1977 (avec une exposition intitulée La deuxième génération de la photographie en couleurs), participent ensuite à ce mouvement. La prédominance du noir et blanc sur la couleur s’inverse. Le Kodachrome s’impose peu à peu largement, comme une évidence, comme un moyen de documenter son époque avec des couleurs naturelles.

«Dans le monde photojournalistique, explique Alex Webb, il y a souvent eu une ambivalence à propos de la couleur parce qu’on pense qu’elle “distrait” le spectateur de ce qui est censé être important —un ensemble particulier de questions sociales ou politiques. Pour moi, la couleur ajoute un autre niveau de complexité. Elle ajoute une sorte de sensualité à l’image, quelque chose qui rend mal à l’aise les plus doctrinaires du monde photojournalistique. La couleur pose des questions: comment un sujet, par exemple Haïti, peut être si tragique, douloureux et pourtant si touchant, vivant et plein de couleurs.»

En parallèle au milieu artistique, la simplicité des nouveaux outils photographiques participe au développement du Kodachrome chez les amateurs. «La télévision, les magazines, les films et les photos étaient désormais tous en couleurs», raconte Stephen Shore. Kodak a donc très vite compris le potentiel du Kodachrome pour le grand public et impose dès son lancement une stratégie très forte pour l’imposer comme phénomène de masse. «La firme a cherché à créer une identité du Kodachrome en terme culturel et social», explique l'historienne Nathalie Boulouch. Cette pellicule a accompagné la vie et les vacances de millions de familles: ce fut la plus vendue au monde.

L’enthousiasme populaire est tel que même Paul Simon en 1973 vante dans une chanson l’importance du Kodachrome dans la culture américaine:

«Ils nous donnent ces jolies couleurs vives [...] donc maman, ne m’enlève pas mon Kodachrome» [They give us those nice bright colors [...] So mama don't take my Kodachrome away]!

La production se diversifie jusqu’aux années 1980 mais la concurrence de Fuji et Polaroïd va porter un coup au marché du Kodachrome. Désavantagé par la complexité de son développement, Kodachrome ne peut faire face aux concurrents qui permettent aux clients de récupérer les photos en une heure. Christopher Veronda, manager de Kodak aux Etats Unis, ne souhaite pas s'exprimer en longueur sur l'arrêt du Kodachrome. Il consent juste à expliquer par mail qu’il s’agit d’une décision purement économique. «De nouvelles technologies de films couleurs ont complètement remplacé la demande de Kodachrome», explique-t-il.

Aujourd’hui, les ventes de numérique représentent plus de 70% des ventes de Kodak. C’est avec un pincement au coeur que Steve McCurry ne peut s'empêcher de garder en mémoire «que finalement toutes les choses disparaissent». Il avoue avoir plus d’un million de diapositives dans son studio dont 90% en Kodachrome. Ses clichés de la dernière pellicule constituent un bien bel hommage à son «vieil ami».

Fanny Arlandis

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