Monde

Pourquoi Obama ne s'indigne pas plus de la situation en Iran

John Dickerson, mis à jour le 19.06.2009 à 16 h 21

Ceux qui assaillent quotidiennement le président Obama de questions sur l'Iran ont le don de l'irriter. La situation est précaire. On ne peut pas expliquer la prise de position des Etats-Unis à coup de petites phrases. Et, de toute façon, Obama n'a pas envie de s'étendre sur le sujet. S'il se prêtait à ce jeu, il offrirait à Mahmoud Ahmadinejad un méchant tout trouvé. En outre, on se désintéresserait de la question principale, à savoir que le peuple iranien manifeste au nom de la démocratie. Enfin, le président américain doit réserver ses possibilités d'ingérence pour un problème plus important. Malgré l'indignation générale, l'urgence est de trouver un moyen d'empêcher l'Iran de se doter de l'arme nucléaire. Or, Obama ne veut rien faire qui puisse entraver une reprise rapide de cet objectif.

Mais en attendant, les Iraniens sont la cible de tirs et sont passés à tabac dans les rues de Téhéran. En tant que chef d'Etat de la plus grande et de la plus vieille démocratie au monde, Obama ne peut pas se permettre de fermer les yeux sur la répression d'un peuple en quête de liberté. Il doit donc s'exprimer, et il l'a fait. Mais il voudrait s'arrêter là.

Au début de la semaine, il s'est dit «profondément préoccupé» par la violence en Iran. Le lendemain, quand on l'a interrogé sur l'Iran, il a d'abord exprimé un certain agacement, laissant entendre qu'il s'était déjà exprimé sur le sujet sept heures plus tôt. Mais il a fini par céder, reprenant essentiellement ses commentaires des jours précédents. (Il était maintenant «profondément inquiet».) Plus tard dans la journée, il a reconnu que l'Iran était en proie à une «effervescence impressionnante», tout en avertissant que la «différence en termes de politique concrète entre Ahmadinejad et Mousavi n'est peut-être pas si grande qu'on le dit.»

Le mode de discours préféré d'Obama est l'allocution prudente et conceptuellement difficile de 6.000 mots. Concernant l'Iran, il tente d'adapter ce style volontairement nuancé à la succession des événements, qui s'accélère de jour en jour, sur la scène internationale. Si son prédécesseur se caractérisait par un style impulsif et laissait échapper des interjections spontanées qui lui ont valu bien des problèmes (rappelez-vous les «[je les veux] morts ou vifs» ou «Ram'nez-les moi»), l'actuel président des Etats-Unis est un homme aux paroles soigneusement mesurées.

Les pressions qu'il subit pour en dire plus qu'il ne veut - ou plus que ce qu'il pense devoir dire - ont provoqué chez le président la réaction publique la plus remarquée depuis sa récente entrée en fonction. Au mois de mars, quand des journalistes lui ont demandé pourquoi il avait attendu plusieurs jours avant de s'indigner en apprenant que des cadres d'AIG recevaient des énormes bonus, il a répondu sèchement  (enfin, aussi sèchement qu'il sait le faire) qu'il aimait savoir de quoi il parle avant de sortir ce qui lui passe par la tête.

S'agissant de l'Iran, Barack Obama a des raisons supplémentaires de peser chaque mot. Depuis plusieurs dizaines d'années, les relations entre l'Iran et les Etats-Unis souffrent de l'ingérence des présidents américains dans les affaires intérieures iraniennes. Dans le discours qu'il a prononcé à l'université du Caire au début du mois, Obama s'est excusé de l'intervention américaine en Iran durant la Guerre froide. Les efforts de George Bush visant à implanter la démocratie au Proche-Orient n'ont rien donné. C'est pourquoi Obama a essentiellement insisté sur la non-ingérence. «Ce n'est pas productif, étant donné l'histoire des relations entre l'Iran et les Etats-Unis, d'être perçus comme un pays qui s'immisce (...) et que le président américain se mêle des élections iraniennes», a expliqué Obama. Il n'a pas cherché à savoir s'il y a eu fraude électorale (même si les responsables de l'administration pensent que c'est le cas), ou s'il devrait y avoir un nouveau scrutin.

Cette approche circonspecte s'applique non seulement à son point de vue sur l'élection, mais aussi à sa réaction à la violence. Lundi 15 juin, devant les images de manifestations et de passages à tabac qui sont parvenues au reste du monde, le président américain a déclaré qu'il ne pouvait plus «rester silencieux». Il convient cependant de noter que ses condamnations des déclarations antérieures de Mahmoud Ahmadinejad (qu'il avait qualifiées d'« odieuses») étaient plus sévères que celles de la brutalité des autorités et de la fusillade dans les rues de Téhéran: «A chaque fois qu'on inflige des violences à des gens qui mènent une contestation pacifique, et à chaque fois que le peuple américain voit cela, je crois qu'il est préoccupé, et qu'il a des raisons de l'être.»

Un assistant haut placé à la Maison Blanche avance une théorie: si le président tient un discours trop sévère maintenant, il mettra en péril sa marge de manœuvre. Car si les leaders répressifs sont ceux avec qui il devra traiter à l'avenir, il faudra qu'il explique pourquoi il rencontre ceux qu'il vient juste de fustiger.

On a vu un Barack Obama plus énergique quand les enjeux étaient moindres, notamment lorsqu'il a commenté les événements au Sri Lanka ou en Corée du Nord, un pays belliqueux doté de l'arme nucléaire qui reçoit un traitement plus dur, comme l'explique David Sanger dans le New York Times. Les responsables de l'administration comparent ce fragile équilibre diplomatique à la répression des manifestations de la place de Tian'anmen en 1989, à propos de laquelle Bush père avait utilisé un discours diplomatique plus énergique: «Je déplore profondément la décision d'employer la force contre des manifestants pacifiques ainsi que les décès qui s'ensuivent. Nous prônons la non-violence, la retenue et le dialogue. D'autres méthodes ont été choisies, et c'est dramatique. De nouveau, j'appelle à la mise en œuvre de moyens non-violents pour gérer la situation actuelle.» (Son discours n'a pas eu grand effet).

Un autre représentant du gouvernement haut placé explique qu'on surinterprète et qu'on n'apprécie pas à leur juste valeur les remarques du président. Bien que la stratégie globale de Barack Obama repose sur la non-intervention, explique ce responsable, le président n'a pas eu volontairement une réaction timide à la violence. Pour preuve, il cite le commentaire suivant d'Obama: «J'adhère fortement au principe selon lequel la voix du peuple doit être entendue et non réprimée». Durant la conférence de presse de mardi 16 juin, on a demandé au porte-parole du président, Robert Gibbs, si Obama ferait une déclaration plus ferme concernant la violence en Iran. En fait, le porte-parole est allé plus loin que son patron. «[Le président Obama] déplore et condamne la violence à laquelle nous assistons», a répondu Gibbs.

Cela pose une question jésuitique. Techniquement, le porte-parole de la Maison Blanche parle au nom du président. Mais en réagissant de façon plus musclée face à la violence que Barack Obama lui-même, Robert Gibbs a-t-il fait de ce point de vue plus dur la position du président des Etats-Unis? Reste à Obama de prononcer lui-même ces paroles. Il en aura bientôt l'occasion. Et, qu'il soit irrité ou non, on lui posera encore des questions sur l'Iran.

John Dickerson

Crédit Photo: Des manifestants iraniens pro Ahmadinejad brûlent des images d'Obama devant l'ancienne ambassade des Etats-Unis à Téhéran  Reuters

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