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Tournoi des Six nations: on ne change pas une recette qui gagne

Felix de Montety, mis à jour le 23.02.2013 à 8 h 27

L’instauration de points de bonus dans la compétition serait une petite révolution aux conséquences sportives sans doute anecdotiques mais à l’impact symbolique controversé. L’image conservatrice et folklorique du Tournoi est paradoxalement le meilleur atout de ceux qui en organisent la marchandisation.

Irlande - Angleterre à Dublin, le 10 février 2013. REUTERS/Cathal McNaughton

Irlande - Angleterre à Dublin, le 10 février 2013. REUTERS/Cathal McNaughton

On avait l’impression qu’il serait toujours là, inchangé, chaque année de janvier à mars, tant que le ballon serait ovale, tant que la Manche nous séparerait des Anglais et qu’on battrait nonchalamment les Italiens... Le «Tournoi», comme l’appellent ses fidèles avec affection, c’est le cœur historique d’un jeu qui serait une invention britannique et dont la maîtrise absolue aurait échu à une île du Pacifique moins peuplée que l’Auvergne, un jeu auquel les Américains perdraient contre les Samoans et auquel l’équipe de France pourrait au moins joyeusement écrabouiller son homologue espagnole selon un taux de probabilité proche de 100%.

Illustrant ces paradoxes et stéréotypes savoureux dont se délectent joueurs, entraîneurs, spectateurs et journalistes de rugby, la mise en place récemment envisagée d'un système de points de bonus dans la compétition fait débat. Détail de règlement anecdotique? Au contraire, cette question nous renvoie (en ces temps d’incertitude pour le XV de France) à l’identité même de notre rugby, tiraillé entre son histoire et son image traditionnelle d’une part, son évolution récente et sa place en tant que produit médiatique d’autre part.

Malgré ses airs conservateurs —mais pas de droite— le rugby est un sport qui évolue très souvent, les instances internationales qui le dirigent ayant pour activité principale de changer les règles du jeu tous les deux ans, sûrement pour que personne n’ait le temps de les lire en entier. La Boucherie Ovalie, un site spécialisé un peu taquin, y a trouvé sa ligne éditoriale:

«La vie est trop courte pour comprendre le rugby, alors autant en rigoler»...

Si les règles du jeu lui-même changent souvent, le très sérieux règlement du Tournoi précise invariablement et avec la même sobriété depuis une dizaine de décennies le fonctionnement de la compétition:

«Le trophée du Tournoi des Six Nations est décerné à l’équipe qui engrange le plus de points dans la saison, deux points étant accordés pour une victoire, et un pour un match nul.»

Si cela changeait (pas avant l’édition 2014), le championnat rassemblant la crème du rugby européen ne se contenterait plus de décerner le «Grand Chelem» à l’équipe ayant gagné tous ses matchs et la «Cuillère de Bois» à l’équipe les ayant tous perdu, mais récompenserait certainement d’un point de bonus offensif les orgies d’essais et d’un point de bonus défensif les défaites sur le fil. Le tout serait destiné à favoriser l'attaque et à relancer le spectacle parfois ingrat que peut proposer un match Ecosse-Irlande un dimanche après-midi de mars sous la pluie d’Édimbourg France-Galles  un froid samedi de février à Paris.

Résistances au changement

Ces intentions louables se heurtent depuis des années à l’opposition de plusieurs familles traditionalistes qui n’y voient aucun progrès, à l’image du directeur du Tournoi, John Feehan. En 2010, il faisait valoir quelques arguments de poids:

«Plus d’un million de spectateurs viennent voir les matchs, le taux d’affluence dans les stades est de 100%, et l’audience TV est la plus importante dans le rugby mondial en dehors de la Coupe du Monde. Les revenus sont plus importants que ceux de n’importe quelle autre compétition annuelle!»

Si le big boss du plus ancien championnat international de rugby était si véhément, c’est parce que le système des points de bonus avait déjà fait ses preuves et menaçait: les phases de poule de la coupe du monde de rugby et des deux coupes d’Europe prévoient bonus offensifs et défensifs, tout comme le font la plupart des championnats nationaux.

Cliquer sur le bouton plus pour comprendre les deux principes de bonus

 

Le Tournoi est en fait la dernière compétition internationale de rugby à XV qui ne les prévoit pas, comme le rappelait un responsable de la Fédération Anglaise il y a quelques semaines:

«On a résisté au changement depuis dix ans mais il y a une pression pour faire comme tout le monde, en particulier des partenaires commerciaux».

Le spectacle total auquel rêvent certaines instances dirigeantes, mais surtout les chaînes de télévision et les sponsors, c’est le tournoi des grandes Nations de l’hémisphère sud. Mis en place sous l’impulsion du mastodonte médiatique Rupert Murdoch, le «Tri-Nations» devenu «The Championship» depuis l’intégration de l’Argentine en 2012 fait complexer l’hémisphère nord chaque été depuis 1996 par son jeu rapide et puissant, et ses statistiques impressionnantes.

En réalité, il suscite autant l’enthousiasme de ceux qui l’érigent en modèle de spectacle et de jeu d’attaque que la gêne de ceux qui déplorent ses largesses défensives, sa médiocre popularité —plus facile de déplacer les fans européens que deux de trois continents— et souhaitent préserver les caractéristiques traditionnelles du tournoi hivernal européen. Pour fermer le ban, Feehan affirmait, toujours en 2010, que les points de bonus ne changeaient rien et n’avaient pas de réel intérêt.

Ce n’était pas tout à fait exact. En suivant la logique à l’œuvre dans le système de points de bonus classique, un vainqueur de Grand Chelem qui gagnerait tous ses matchs sans bonus offensif pourrait être dépassé au classement par une équipe qu’elle aurait battue mais qui aurait engrangé les points de bonus... Ce qui aurait pu arriver en 2002, année où l’Angleterre fait pleuvoir les essais tandis que la France gagne laborieusement ses matchs.

Sauf qu’à la suite de la rencontre décisive entre les deux équipes, ce sont les Bleus qui empochent le Grand Chelem grâce à une victoire 20 à 15, une marge minime qui, avec le système de points de bonus aujourd’hui discuté, aurait offert un point de bonus et le gain du Tournoi à l’Angleterre... Une hérésie pour ceux qui veulent sauver le Tournoi de papa.

Trois ans après son premier refus, la position du très conservateur Feehan a pourtant évolué et il affirme maintenant «rester ouvert» à un éventuel changement à l’issue du débat en cours. Dans le cadre de la consultation initiée par la direction du Tournoi auprès des nations participantes, il faut que les six fédérations soient d’accord pour une évolution du format: le sélectionneur anglais Stuart Lancaster est «indécis», son homologue irlandais Declan Kidney trouve que c’est «une bonne idée» et l’actuel entraineur du pays de Galles, Rob Howley, y est favorable.

Selon lui, «lors de la dernière série de matchs du tournoi, il y aurait encore quelque chose à gagner, tous pourraient encore l’emporter, et le type de jeu pratiqué accroitrait l’intérêt de la compétition.» Un pays ne semble pas accueillir cette perspective avec enthousiasme, et ce pays, c’est la France. Dans la France de Philippe Saint-André, on n’a d’yeux que pour le Grand chelem et les mesures incitatives ont peu de poids face au contre-exemple répulsif de 2002:

«Je suis peut-être de la vieille école mais je ne me sentirais pas à l’aise si une équipe qui a remporté le Grand chelem venait à perdre le Tournoi parce qu’une équipe a plus de points grâce à ce système. (...) Si cela devait arriver, je me sentirais trahi...»

La vision «conservatrice» traduirait-elle donc un souci de justice? Pas seulement, car il serait aisé d’y répondre en proposant un système de bonus qui assurerait la victoire finale à l’équipe réalisant le Grand chelem. La question est en fait bien plus sensible que la justice, une notion toujours bien souvent mise à mal en rugby: elle touche d’abord à l’identité du Tournoi, comme l’a fait remarquer «PSA». Selon le sélectionneur tricolore, le Tournoi «n’a pas deux ans, il a cent ans d’histoire derrière lui» et modifier ainsi son format serait «contraire à l’esprit de la compétition».

Le Tournoi fait recette

L’esprit du Tournoi existe bien, et c’est peut être, plutôt que son niveau sportif, son meilleur atout, comme le soutient Carolyn Hitt, journaliste galloise spécialiste du Tournoi :

«Lorsque les dirigeants des Six Nations cherchent des moyens de moderniser la compétition, ils oublient que c’est précisément son charme vieille-école qui le rend si unique dans le sport mondial.»

Pour le sélectionneur néo-zélandais Steve Hansen, «le Six Nations est unique» notamment pour ses traditions qui l’enracinent dans le passé. «Il n’y a rien de mieux que d’aller en Écosse et de voir les joueurs de cornemuse qui jouent sur le toit du stade.» Du côté de Londres, Dublin ou Cardiff, d’autres spectacles font vibrer la corde émotionnelle en faisant revivre au spectateur le Tournoi du XIXe siècle. Celui-ci a pourtant bien changé, accueillant d’abord à contrecœur les Français, puis les Italiens encore quelques décennies plus tard.

Les stades mythiques d’autrefois ont été modernisés ou abandonnés, mais, avec ou sans points de bonus, le Tournoi passionne toujours les foules, et constitue pour les fédérations de rugby des nations participantes un succès financier et une manne financière colossale. Il y a dix ans, pour préserver et développer cette ressource, la direction du Tournoi avait choisi de faire passer la compétition de cinq à six équipes, permettant de jouer non plus deux mais trois matchs par week-end.

Personne n’y trouve plus rien à redire. La tradition à bon dos, surtout lorsqu’elle arrange les instances dirigeantes, et celles-ci s’arrangent volontiers avec celle-là lorsque la pression des partenaires les invite depuis 2004 à programmer des matchs en prime time...

Le débat actuel permet sûrement de relativiser les implications des mesures incitatives proposées pour rendre le jeu plus spectaculaire, mais il nous invite surtout à rire un peu d'un rugby dont les tentatives de «modernisation» masquent le conservatisme, l’élitisme et les intérêts financiers bien réels des nations dominantes, derrière le côté gentiment désuet de notre bon vieux tournoi. Et pourtant, avec ou sans points de bonus, les rituels de cette compétition folklorique continueront sans doute encore longtemps de nourrir nos rêves d’amateurs. Tant que le ballon sera ovale et que la Manche nous séparera des Anglais...

Felix de Montéty

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