France

Courjault: «l'impensable» demandé aux jurés

Jean-Yves Nau, mis à jour le 18.06.2009 à 17 h 34

Nous approchons du terme. Mercredi, en fin de journée, l'avocat général Philippe Varin avait réclamé contre Véronique Courjault une peine de dix ans de réclusion criminelle. Aujourd'hui, peu après midi, Me Henri Leclerc - l'un des trois défenseurs de Véronique Courjault - a demandé aux jurés de la cour d'assises d'Indre-et-Loire de faire en sorte que l'accusée puisse, dès ce jeudi soir, retrouver son foyer et embrasser Jules et Nicolas, ses deux enfants.

Me Leclerc, depuis le début de l'audience criminelle, n'a manqué aucune occasion de croiser le fer; avec l'avocat général comme avec le président. Il avait aussi annoncé d'emblée qu'il ne réclamerait pas l'acquittement. Il plaide après deux femmes, Me Hélène Delhommais et Me Nathalie Sényk qui ont toutes les deux bien bataillé. Mais Me Leclerc plaide, lui, à merveille. Un talent comme hérité du XIXème siècle. Qui dans les prétoires, ose encore le mode subjonctif? Combien savent, comme lui, expliquer benoîtement à des jurés que les avocats ne sont pas là pour les «embrouiller» mais bien pour aider à la manifestation de la «vérité»? Et combien savent, comme lui, dire simplement à neuf  jurés (dont deux femmes) que leur pouvoir est considérable; d'autant plus considérable que psychologues et psychiatres n'ont rien pu leur dire, ou presque, sur l'accusée, sur ses mobiles, sur sa structure psychique, sur ses mystères. Un cas d'école psychiatrique. Un régal procédural.

Me Leclerc parle d'or avec modestie. Il explique aux plus jeunes des jurés qu'il plaidait déjà quand la contraception était interdite et quand l'avortement conduisait les femmes à la prison. «En ai-je entendu des substituts et des procureurs se dresser contre des femmes qui, selon eux, selon la loi, n'auraient pas respecté la vie humaine...»

Me Leclerc est tout sauf naïf. Il sait qu'il parle au bord de bien des précipices. Il avance, vieux chat humaniste, entre les définitions de la vie et de la mort, entre le normal et le pathologique, entre le conscient et l'inconscient, l'acceptable et l'intolérable. Il évoque Médée et Chronos. Tuer un enfant? C'est un tabou et cela doit le rester. Pour autant les sociétés humaines, comme le droit, évoluent. Me Leclerc dit que ce qu'a fait sa cliente est certes horrible mais qu'elle est tout sauf un «monstre».

«Quelqu'un, je ne sais plus qui, m'a reproché d'avoir dit que Véronique Courjault était une "femme admirable", s'amuse le vieil avocat qui ne craint pas, en coulisses, de se moquer de lui-même.  Oui, je l'ai dit. Cela peut certes choquer. Mais l'ensemble des témoignages concordent: Véronique Courjault est, avec Jules et Nicolas, une très bonne mère. Et qu'est-ce qu'une très bonne mère, sinon une femme admirable?».

Me Leclerc est un grand avocat. Si la chose était possible, il faudrait numériser ses plaidoiries. Elles seraient du plus grand intérêt. Elles en diraient long à l'Ecole nationale de la magistrature. Elles boosteraient les scores d'audience des chaînes télévisées. Carton assuré sur la Toile. Mais en France et en 2009, la justice demeure la justice. Caméras et magnétophones sont généralement prohibés au sein des enceintes judiciaires.

Pour l'heure, nous entendons Me Leclerc tour à tour remercier et tancer l'avocat général. Puis faire de même avec le président Domergue. Il dit que le réquisitoire du premier était bien maigre et la peine réclamée bien injuste. Pourquoi, surtout, s'abaisser à laisser entendre aux jurés qu'une femme coupable d'avoir tué deux de ses nouveaux-nés (et qui a reconnu spontanément en avoir tué un troisième) aurait peut-être pratiqué d'autres infanticides? Quant au président, pourquoi n'avoir eu de cesse de mettre l'accusée face à ses déclarations faites lors de ses deux gardes à vue, ces épisodes dont on sait à quel point ils peuvent être déstructurants?

Me Leclerc est un grand connaisseur de la psychiatrie française et, plus encore de la sociologie des médecins qui ont voulu devenir experts auprès des tribunaux. Il a découpé des extraits des rapports médicaux versés au dossier. Il les relit. Il les met en perspective. Il éclaire les contradictions, se moque et se sert du jargon. «Déni», «dénégation», «clivage», «mécanismes prépsychotiques de défense», «psychose hystérique», «histrionisme», «sujet aux confins de la psychose» ... Il se moque implicitement, avec les jurés, de l'incapacité des soignants de mettre des mots simples sur les maux considérables dont souffre celle qu'il défend. Il reprend tout, mouline et écarte - à ce stade, il sait ne plus prendre de risques - l'hypothèse abyssale de la perversité.

Mieux encore, il laisse entrevoir aux jurés les rapports plus ou moins confraternels qui peuvent prévaloir entre médecins experts judiciaires. «J'ai cru comprendre que le Dr Paul Bensussan ne goûte guère que le Pr Israël Nisan, l'un des plus grands obstétriciens français vienne, avec le déni de grossesse, empiéter sur son domaine....».

A l'adresse des jurés, Me Leclerc ose demander non pas «l'impossible» mais bien «l'impensable». Faire en sorte que Véronique Courjault soit, ce jeudi soir, chez elle dès lors qu'elle aura accepté le principe de l'injonction thérapeutique. En d'autres termes, libre mais à une seule condition: accepter de sortir de ses brouillards et de reconnaître la monstruosité de des gestes. Accepter, si elle le peut et s'il existe, de franchir le miroir.

Au terme de la plaidoirie de Me Leclerc, le président Domergue demande à l'accusée si elle veut ajouter quelque chose pour se défendre. Alors, Véronique se lève. Elle semble, comme toujours, en pleurs, émerger de brumes infinies. Au micro, elle ne cesse de se moucher. «Oui... J'ai essayé de m'expliquer... Je n'ai sans doute pas toujours eu les mots... à la hauteur. J'ai conscience d'avoir tué nos enfants...  Cela me restera tout le temps ».

Ce soir, elle sera soit à la prison d'Orléans soit dans sa maison de Touraine.

Jean-Yves Nau

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Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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