Scola, Schönborn, Ouellet... Qui sera le prochain pape?

Le conclave qui s'ouvrira mi-mars s’annonce long, ouvert, difficile. Le choix d’un pape européen reste le plus probable, même si on ne peut exclure un cardinal du Sud.

Qui sera le prochain pape? Déjà les langues se délient, les tractations commencent. Mais «celui qui entre pape au conclave en ressort cardinal»: l’adage est bien connu et devrait décourager tous les pronostics.

Pour cette élection si singulière —à bulletins secrets, sans candidat, ni campagne, ni programme —, il n’existe aucun critère établi, ni d’âge, ni d’origine continentale. La couleur de peau sera même secondaire et ne sera en aucun cas synonyme d’un quelconque progressisme.

A la mi-mars, date d’ouverture du prochain conclave, les électeurs seront au nombre de 117 âgés de moins de 80 ans, l'Ukrainien Lubomyr Husar étant atteint par la limite d’âge d'ici la renonciation officielle de Benoît XVI. Avec 61 électeurs, l’Europe a de nouveau la majorité absolue dans le collège électoral et Benoît XVI ne sera pas forcément, comme on l’a souvent écrit, «le dernier pape européen». L’Europe, dont les ressources sont affaiblies, a encore de très grandes chances de faire émerger le prochain pape.

Mais qui en Europe? Les Italiens, qui ont fourni 203 papes (sur 265) à l’histoire de l’Eglise, sont-ils en mesure de retrouver leur suprématie dans un conclave qui fut si longtemps leur chasse gardée? Avec 28 cardinaux en âge de voter, l’Italie sera encore le pays le mieux représenté lors du prochain conclave, loin devant les Etats-Unis (11), le Brésil —pays le plus catholique du monde— et l'Allemagne (6), l’Espagne et l’Inde (5), le Mexique et la France (4).

Mais rien n’est plus hasardeux que de croire à des réflexes de solidarité nationale et même continentale. Les électeurs du pape n’ont de comptes à rendre qu’à… Dieu.

Si les tractations de couloirs ne sont pas absentes, personne ne fait campagne et tous les scrutins sont secrets. En 1978, c’est même la division des cardinaux italiens entre Giuseppe Siri, de Gênes, et Giovanni Benelli, de Florence, qui avait conduit les électeurs à se tourner vers une «candidature étrangère», celle du Polonais Karol Wojtyla, élu sous le nom de Jean-Paul II.

Autrement dit, le critère de l’origine nationale ou continentale n’est plus forcément le plus décisif. Depuis l’élection de Wojtyla, suivie de celle de l’Allemand Joseph Ratzinger (2005), le «verrou» italien a sauté et, si rien ne permet de penser que les cardinaux électeurs ne reviendront pas demain à une solution italienne, toutes les destinations peuvent être théoriquement envisagées. Rien n’interdit de penser que le prochain pape ne sera pas un Africain, un Latino-américain, un Asiatique, issu de ces continents du Sud qui représentent 80% de la population catholique mondiale.

La logique voudrait un élu «jeune»

Autre critère, celui de l’âge. En octobre 1978, pour succéder à Jean-Paul Ier, relativement âgé (66 ans), malade (ce qui était ignoré des électeurs) et décédé à l’issue de l’un des pontificats les plus brefs de l’histoire (33 jours), les électeurs avaient eu la sagesse de désigner un homme jeune, âgé seulement de 58 ans, personnalité énergique, vite choyé par les foules et les médias. En 2005, après un très long règne (26 ans et demi), Jean-Paul II a eu pour successeur Ratzinger, élu à un âge avancé (78 ans) et considéré comme un «pape de transition».

La logique voudrait que le conclave de mars 2013 élise un homme plutôt «jeune». Il faut une bonne condition physique pour être pape, gouverner plus d’un millliard de fidèles, les visiter à travers le monde et pour avoir l’énergie d’engager les réformes nécessaires.

C’est pour cause d’épuisement que Benoît XVI a renoncé à ses fonctions. En créant le précédent d’une démission, il permet à son successeur de démissionner sans attendre les rigueurs de l’âge et risquer un affaiblissement de ses facultés à gouverner l’Eglise.

Le choix d’un pape jeune est donc plus facile. Sans choisir forcément son benjamin, le cardinal philippin et archevêque de Manille Luis Antonio Tagle, âgé de 56 ans —belle figure intellectuelle qui figure dans certaines listes de favoris—, le collège des électeurs se tournera probablement vers un sexagénaire.

On imaginerait mal un pape qui se priverait de voyager, se replierait sur des tâches d’administration de l’Eglise, ne parlerait qu’un petit nombre de langues, ne maîtriserait pas Internet, en un mot reviendrait sur cette impulsion fortement universelle donnée par les trois derniers papes, Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI.

Personnalité, style et orientation

Pour la succession du pape Ratzinger, l’un des paramètres principaux demeurera donc la personnalité, le style et l’orientation. Autrefois, on opposait les cardinaux «pasteurs» —titulaires de grands sièges épiscopaux, italiens ou étrangers— aux «diplomates» de la Curie romaine, mais cette opposition est devenue largement factice. Tout archevêque responsable d’un grand diocèse (Milan, New York ou Paris) a aussi une expérience internationale, accrue par la fréquence de ses voyages au Vatican. De leur côté, les chefs de la Curie romaine ont eu aussi, à un moment donné de leur carrière ou à Rome, une expérience pastorale.

D'autres oppositions habituelles —pape de droite ou pape de gauche, libéral ou conservateur— paraissent dépassées, après un pontificat qui a réaffirmé la fidélité de l’Eglise au concile Vatican II et a tiré cet héritage dans un sens conservateur.

Sur les 117 électeurs, plus de la moitié sont des «créations» de Benoît XVI. La tentation est donc grande de pronostiquer le choix de la continuité, autour d’une personnalité fortement «ratzingerienne». Mais ce serait oublier la liberté totale dont disposent les électeurs dans un scrutin unique au monde et sous-estimer les effets de dynamiques toujours possibles dans ce type d’élection ou l’influence de «grands électeurs» encore impossibles aujourd’hui à identifier.

C’est donc en fonction d’une grille comprenant tous ces paramètres —la nationalité, l’âge, l’expérience, l’orientation— que se fera demain le choix du nouveau pape et qu’il nous faut désormais examiner les chances des favoris en présence.

Erdö et Ravasi, outsiders européens

Les Européens qui font la course en tête sont l'Italien Angelo Scola et l’Autrichien Christoph Schönborn. Angelo Scola est sans doute handicapé par son âge (72 ans à la fin de l’année) mais il a été adoubé par Benoît XVI, qui l’a propulsé l'an dernier archevêque de Milan, le plus grand diocèse du monde, berceau de plusieurs papes modernes (Pie XI, Paul VI). Depuis dix ans, il était patriarche de Venise, autre poste parmi les plus prestigieux de l’Eglise.

Ancien recteur de la grande université pontificale du Latran, Angelo Scola est précédé d’une réputation de pointure intellectuelle. Ce théologien hors pair a beaucoup écrit. Partisan d’un dialogue réaliste avec l’islam, il s’est aussi tourné vers le monde arabe en renouant, à Venise, avec la tradition de cette ville-charnière entre l’Orient et l’Occident. Il est suffisamment homme à poigne pour tenter de réformer la Curie —cela sera la tâche à venir du prochain pape—, mais est handicapé, aux yeux de certains cardinaux italiens, par son affiliation au mouvement politico-religieux de droite

Christoph Schönborn a lui le «bon» âge: 67 ans. Ce religieux dominicain, parfaitement francophone (comme Angelo Scola), est aussi un homme brillant et d’une ligne légèrement réformatrice. Jean-Paul II lui avait confié la coordination de la rédaction du Catéchisme de l’Eglise catholique, en 1992.

Il est très proche de Benoît XVI, qu’on a souvent présenté comme son «père spirituel». Il a une bonne expérience des pays de l’Est européen, mais aussi plusieurs handicaps: celui de venir de l’Autriche, pays si proche de l’Allemagne dont est issu Joseph Ratzinger, et d’une Eglise en crise et contestataire. Il a aussi des ennemis à la Curie romaine, qu’il a publiquement mise en cause dans le silence organisé de l’Eglise sur les affaires de pédophilie.

En Europe, on ne peut écarter les chances du cardinal Peter Erdö, archevêque de Budapest et primat de Hongrie, jeune (60 ans) président de la conférence des évêques européens, dont le handicap est aussi de venir d’un pays proche de l’Allemagne. Ou les chances d’un autre Italien, le cardinal Gianfranco Ravasi, 70 ans, actuel «ministre» de la Culture à la Curie romaine, homme d’un grand brio intellectuel, ouvert au monde de l’incroyance. 

Le Sud, une aventure risquée et incertaine

Sur le continent américain, le principal favori est le cardinal canadien francophone Marc Ouellet, 68 ans, qui a l’avantage de combiner une expérience d’évêque de terrain (il a été archevêque de Québec) et du gouvernement central de l’Eglise à Rome: il a été en charge à la Curie du dialogue avec les protestants, les orthodoxes et les juifs et est, depuis 2010, préfet de l’une des congrégations les plus prestigieuses, celle des évêques, qui lui permet d’être connu de toutes les Eglises locales.

Son autre avantage vient de sa bonne connaissance de tout le continent américain: il a été missionnaire en Colombie. Il parle l’espagnol et le portugais aussi bien que l’anglais, l’allemand et l’italien.   

Un autre Américain du Nord figure sur les listes de papabili: il s’agit de l'archevêque de New York Timothy Dolan, 62 ans, originaire du Missouri, grand intellectuel passionné de base-ball, estimé par Barack Obama. Mais, même si le contingent des cardinaux américains au conclave sera nombreux, on peine à imaginer que l’Eglise se choisisse comme chef un homme venu de la première puissance mondiale.

Y a-t-il cette fois des chances sérieuses pour que les continents du Sud, où l’Eglise catholique a aujourd’hui ses meilleurs atouts, fassent demain émerger un pape, ce qui serait une surprise totale et une première absolue dans l’histoire? Le doute est permis.

On peine à croire que le collège des cardinaux, marqués par un profond conservatisme, soit capable à ce jour de procéder à telle révolution. Même si les forces nouvelles de l’Eglise sont au Sud, sa «gouvernance» reste trop marquée par l’Occident, et l’Europe en particulier, pour que toute promotion d’un pape venant du Sud ne soit pas d’abord considérée comme une aventure risquée et incertaine.

Le chrétien de demain sera de moins en moins blanc, européen, américain, sauf sous sa forme hispanique. Il sera de plus en plus noir ou métissé, africain, brésilien, mexicain, philippin, coréen, indien, chinois. Tous ces pays «émergents» de la planète catholique sont déjà à Rome, présents dans les universités, dans les congrégations religieuses et dans les bureaux de la Curie. De là à promouvoir de ces pays un pape capable de réformer l’Eglise au plan mondial, il y a un pas qui ne semble pas devoir être, cette fois encore, franchi.

Des cardinaux d'Amérique latine trop âgés? 

A moins que les cardinaux ne fassent un choix «prophétique» dans une liste (restreinte) de personnalités d’exception. Dans cette dernière catégorie, citons le cardinal du Honduras Oscar Andres Rodriguez Maradiaga, religieux salésien réputé pour son charisme, aussi bon théologien que musicien, à l’écoute des pauvres et des jeunes d’Amérique centrale.

Il est très connu à Rome et dans tout le continent sud-américain, où il a été longtemps le président du Celam (conférence épiscopale latino-américaine) et dans le monde entier, puisqu’il préside Caritas, le principal organisme caritatif international de l’Eglise catholique. Son nom avait déjà été cité lors du conclave de 2005, mais son étoile a un peu pâli en raison de son âge (71 ans).

Le cardinal argentin Jose Maria Bergoglio, archevêque de Buenos-Aires, avait été le principal «opposant» (dans le camp progressiste) au cardinal Ratzinger lors du conclave de 2005. Ses chances paraissent cette fois nulles: il est âgé de 76 ans.

Au total, l’épiscopat latino-américain parait trop divisé entre des forces prudemment libérales et des forces hyper-conservatrices pour que le sous-continent, qui fut longtemps celui de l’espoir pour l’Eglise (40% des catholiques sont latino-américains) ne fasse émerger au mois de mars le nouveau pape.  

L'épiscopat africain est très conservateur

Restent deux «candidats» africains sérieux et estimés à Rome: le Ghanéen Peter Kodwo Appiah Turkson, 64 ans, qui combine aussi une expérience de terrain (c'est l'ancien archevêque de Cape Coast) et celle de la Curie, où il préside le conseil pontifical Justice et Paix, qui lui vaut un certain rayonnement international. Quand à Robert Sarah, ancien archevêque de Conakry en Guinée, il a été aussi appelé à la Curie par Benoît XVI pour son expérience internationale. Il préside le conseil pontifical chargé des œuvres caritatives (Cor Unum).

Si la couleur n’est pas un handicap, l’épiscopat africain est toutefois considéré comme très conservateur, incapable de risquer des réformes et très dépendant (financièrement) de Rome et de l’Europe.

Faudra t-il déduire de cette complexité apparente du choix que le prochain conclave sera très long? C’est un risque, alors qu’il n’avait fallu qu’un jour et demi et quatre tours de scrutin pour élire Joseph Ratzinger. Ou le choix pourrait aussi se dessiner assez vite autour de la personnalité jugée la plus «universelle» ou en fonction d’une orientation nationale préétablie: un pape «noir» ou latino-américain ou asiatique. Alors, le conclave pourrait ne pas s’éterniser.

Plus sûrement, il faudra en passer par des compromis, par des combinaisons —un art dans lequel les Italiens, les plus nombreux, sont les maîtres— entre des critères et des orientations qu’il est difficile d’anticiper aujourd’hui.

Henri Tincq