Où va la Turquie? Bonne question...

Istanbul, novembre 2012. REUTERS/Murad Sezer

Istanbul, novembre 2012. REUTERS/Murad Sezer

Celui qui la pose, Marc Pierini, a été chef de la mission diplomatique européenne à Ankara de 2006 à 2011. Un bon poste d'observation.

La question est lancinante, depuis plusieurs années déjà. Mais nous voilà plein d’espoir à l’idée d’obtenir enfin une réponse grâce à ce petit essai qui en a justement fait son titre: Où va la Turquie?.

Son auteur, Marc Pierini, n’est-il d’ailleurs pas l’un des mieux placé pour nous éclairer? Il a été chef de la mission diplomatique européenne à Ankara de 2006 à 2011. Au bon moment, c’est-à-dire lorsqu’on aborde vraiment les choses sérieuses dans le processus d’adhésion à l’Union européenne de la Turquie.

La candidature de cette dernière acceptée à l’unanimité par le Conseil européen fin 2004, les négociations ont commencé quelques mois à peine avant l’arrivée de ce nouvel «Ambassadeur» de l’Union européenne en Turquie.

Le pays est en pleine mutation politique: le parti de la Justice et du développement (AKP), nouvelle force politique d’inspiration conservatrice religieuse, arrivée au pouvoir lors des élections de 2002, affirme progressivement son hégémonie et gagne peu à peu son combat contre l’armée jusque-là toute puissante; un combat à fronts renversés d’ailleurs, puisque l’armée et ses alliés invoquent la laïcité et la République ainsi que l’attachement à l’Occident dans la tradition kémaliste, contre un adversaire appuyé sur les valeurs d’une société turque traditionnelle profondément religieuse, mais qui affirme haut et fort sa vocation européenne et sa volonté d’imposer dans une Turquie autoritaire des réformes libérales et démocratiques.

Dès 2006, la Turquie est à la croisée des chemins, face à deux voies opposées entre lesquelles elle paraît hésiter: où va aller ce pays? En 2013, la question demeure, plus brûlante encore puisque certains veulent voir dans la Turquie de l’AKP un modèle pour les pays arabes en mouvement (Tunisie, Egypte en particulier).

En six ans, notre «observateur européen» aura certainement eu le temps de réfléchir à la question. Il devrait, se rassure-t-on, pouvoir y répondre.

Patience. Marc Pierini nous ouvre d’abord ses carnets, livrant ses impressions personnelles recueillies au long de nombreuses rencontres avec les multiples fractions de la société turque.

A grand renfort d’anecdotes, il dessine le pays sous ses multiples aspects: la langue, la gastronomie, le caractère et la mentalité de ses habitants, y compris naturellement ses sentiments profondément nationalistes, la ville phare d’Istanbul, le contexte politique enfin d’une société fortement divisée, incapable de parvenir à un consensus sur ses valeurs essentielles.

Le tableau est joliment brossé, bien mené et plaisant à lire même s’il n’est pas vraiment nouveau. On y comprend que l’auteur a vite abandonné l’idée d’apprendre le turc, trop difficile, qu’il se damnerait pour grignoter un açma (brioche ronde) sur le pont de Galata ou bien encore qu’il reste confondu par «l’exquise politesse» des Turcs. Mais à la mi-temps du livre, on n’a toujours pas la moindre idée d’«où va la Turquie?».

C’est alors seulement que l’auteur commence à aborder les questions sérieuses. La modernité de l’économie d’abord, dont le dynamisme résulterait de l’enracinement européen, à l’exemple du secteur automobile fort développé (Marc Pierini défend en passant l’idée que la productivité du travail en Turquie participe à la compétitivité globale des grandes entreprises européennes). L’apport croissant des «Tigres anatoliens», ces petits entrepreneurs non liés au secteur européanisé, à la base de l’émergence de l’AKP et qui prennent une place de plus en plus importante dans le développement économique du pays, est bien mis en relief.

Restera-t-elle dans la «seconde zone»?

Cette double aimantation entre modernité économique et conservatisme religieux se retrouve encore plus nettement marquée dans la nouvelle diplomatie, illustrée par le détonnant ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoglu. Nostalgique de la grandeur passée de l’Empire ottoman, la Turquie ne dissimule pas son aspiration à s’imposer comme un nouveau Grand, en prenant ses distances par rapport à l'«Occident impérialiste».   

Même type de raisonnement au sujet de la politique intérieure. La victoire de plus en plus affirmée de l’AKP a permis un rééquilibrage politique du pays, en faveur de la partie traditionnaliste et conservatrice de la société jusque-là non représentée, nous explique l’auteur. Ce qui  entraîne un renouveau des valeurs musulmanes dans la vie courante (alcool, éducation, culture ou... nouveaux maillots de bain islamistes pour dames) mais conduit à une confrontation avec les milieux laïques.

De sérieuses entraves à la liberté d’expression ne se manifestent-elles d’ailleurs pas ces derniers temps? D’où l’enjeu posé par Marc Pierini: la Turquie saura-t-elle démontrer qu’elle peut entrer dans le club des grandes nations démocratiques, ou restera-t-elle dans la «seconde zone» avec la Russie et la Chine?

Et l’on en revient à la question initiale: «Où va la Turquie?».  

Ce pays a axé sa candidature européenne, du moins à partir de 2002 et l’arrivée au pouvoir de l’AKP, sur son combat libéral et démocratique contre l’influence dominante de l’armée; ne va-t-il pas, ce combat gagné, menacer la laïcité dont le protecteur traditionnel est ainsi abattu grâce à l’appui européen, et imposer une société islamiste?

Le débat agite la société turque depuis plusieurs années. Et certains y ont répondu par l’affirmative. Marc Pierini ne tranche pas, et rappelle avec insistance que la Turquie a besoin de l’ancrage européen, condition de son développement économique et financier comme de son influence internationale.

La «solution miracle»

Or si  la Turquie veut poursuivre les négocations d'adhésion, elle doit abandonner d'importants pans de souveraineté et procéder à des réformes internes difficiles. Elle doit aussi convaincre une opinion publique européenne très partagée. Alors par la voix de son Premier ministre, le pays est de plus en plus souvent tenté de prendre du champ.

D’abord en renversant l’ordre des nécessités. Ainsi de l’article signé par Recep Tayyip Erdogan lui-même dans Newsweek en 2011 selon lequel ce n’est pas tant la Turquie qui a besoin de l’Europe que cette dernière de la «vigueur» de la Turquie. Ou bien encore plus récemment lorsque Recep Tayyip Erdogan, toujours lui, invoque une possible adhésion turque au club de Shanghaï. Des signaux contradictoires avec les déclarations de son ministre aux Affaires européennes qui répète à l’envi que «la Turquie veut toujours rejoindre l’Union européenne».    

Mais Marc Pierini fait peu de cas de ces incohérences et contradictions officielles turques, dont pourtant en privé nombre de fonctionnaires européens s’agacent et s’inquiètent. Il les balaierait presque d’un revers de main. Le vrai problème, selon lui, n’est pas le choix devant lequel se trouverait la Turquie entre l’adhésion à l’UE ou un autre choix, comme l’orientation vers l’Orient. La Turquie «marche tout simplement vers elle-même et veut s’affirmer comme “puissance du Milieu”», veut-il croire, s’imposant dans son environnement moyen-oriental et «comme pays émergent».

De ce point de vue, la place de la Turquie dans l’Europe pourrait être d’autant plus aisée à trouver que cette Europe est désormais «à vitesses multiples». Marc Pierini reprend à son compte la «solution miracle» qui circule désormais dans les couloirs de Bruxelles: celle d’une Europe politique intégrée réduite à quelques pays autour du couple franco-allemand, tandis que d’autres pays formeraient un ou deux autres cercles beaucoup moins contraignants au sein desquels la Turquie aurait alors sa place. Elle pourrait ainsi conforter son rang international de son ancrage européen et occidental.

Le laxisme européen

On comprend qu’il soit difficile à un haut fonctionnaire européen de dire autre chose, d’énoncer plus crûment par exemple ce qui motive essentiellement la grande majorité des Turcs: l’espoir de pouvoir circuler librement dans l’Union européenne et la nécessité des investissements européens; et que l’«aura» de la Turquie dans le monde arabe sunnite réside dans la combinaison à laquelle est parvenu l’AKP entre ultralibéralisme économique et valeurs religieuses et conservatrices plus que dans son ancrage européen, quelque peu vacillant.

Sans oublier que ni les électeurs de l’AKP en Turquie, ni ceux des Frères musulmans en Egypte, ni ceux d’Ennahdha en Tunisie ne sont particulièrement séduits par cette Europe qui incarne à leurs yeux un certain laxisme moral: ils réprouvent du même mouvement qu’on y laisse mourir de nombreuses personnes âgées, isolées et abandonnées en pleine canicule  (France, 2003), qu’on y vote une loi pour autoriser le mariage gay (France, 2013) et que la prostitution puisse y être quasi légalisée (Allemagne)...

Mais cela, Marc Pierini le gomme. Il veut croire dur comme fer que l’attraction du modèle européen l'emportera. Dès lors, la question de la direction que prendrait la Turquie perd de son acuité et la réponse, de son urgence. Telle est sans doute la raison pour laquelle ce livre ne répond pas vraiment à la question du titre. Dommage.

Ariane Bonzon

Où va la Turquie? Carnets d’un observateur européen, par Marc Pierini, Actes sud, 2013.