Life

Pêcher avec les dauphins

Slate.com, mis à jour le 01.03.2013 à 12 h 02

Au Brésil, une étonnante collaboration dans laquelle tout le monde est gagnant –sauf le poisson.

A Laguna, au Brésil. Photo Fábio Daura-Jorge.

A Laguna, au Brésil. Photo Fábio Daura-Jorge.

Ils sont présents sur les bords de la route qui mène à Laguna. Des filets de nylon sont accrochés à des piliers de bois et des branches d’eucalyptus, alourdis par des plombs de pêche. La matière synthétique dans laquelle ils ont été fabriqués a beau être moderne, le principe n’en reste pas moins ancien: des filets tissés à la main ont été découverts à l’intérieur de tombes égyptiennes et ils sont également présents dans le Nouveau Testament. Ces filets ont probablement été amenés dans cette zone du sud-est du Brésil par des immigrants venus des Açores autour du XVIe siècle.

Laguna est en fait deux villes en une: la vieille ville coloniale se déploie autour de la lagune du même nom. Elle se démarque par ses bâtiments aux couleurs vives et ses maisons aux carreaux de faïence azulejo bleus et blancs. De l’autre côté, vers l’océan, se trouve la nouvelle ville, dépourvue de charme, et caractérisée par ses pics d’acier et de verre qui rappellent la coquille dure d’un oursin.

Au sud, une petite étendue de terre s’avance vers l’océan Atlantique. Sur ce cap, on trouve une petite plage, qu’on appelle Tesoura. C’est à cet endroit que s’est construite petit à petit une relation extraordinaire entre les pêcheurs et l’animal que ceux-ci ont longtemps considéré comme un concurrent. C’est en voyant le panneau que j’ai compris que je me trouvais au bon endroit: Observação de Botos (Observatoire des dauphins).

Quand je suis arrivé, tôt ce matin-là, des hommes affluaient à bicyclettes, leurs filets de nylon enroulés dans des caisses rouges ou vertes. Ils avaient la peau très bronzée; certains portaient des shorts, d’autres des combinaisons de pêche. J’ai aperçu Ivan Ferraz de Bem, tout saucissonné dans sa combinaison de plongée qui mettait en évidence son amour de la bière. Il a sorti du coffre de son buggy un filet de pêche. Un drapeau pirate accroché à son pare-chocs volait dans le vent frais.

L’homme avait récemment pris sa retraite en quittant son travail dans l’administration à Brasilia, et il semblait apprécier les heures qu’il passait sur la côte (ainsi que celles qu’il passait dans le bar d’à côté quand il était encore moins pressé).

Tandis que nos regards se perdaient dans les eaux vertes et troublées qui pénétraient la lagune, une nageoire dorsale a fendu la surface, suivie de près par une deuxième, plus petite. Une mère dauphin et son petit ont nagé vers les terres, sans s’éloigner l’un de l’autre une seule seconde, avant de retourner vers l’océan. Il se peut qu’ils n’aient pas trouvé de poisson, ou qu’ils n’étaient là que pour évaluer la situation.

Ce sont des dauphins sauvages: ils ne sont ni dressés, ni domestiqués. Ce sont eux qui décident. Un pêcheur m’a raconté que quand les dauphins ne sont pas dans le coin, ça ne vaut pas la peine d’essayer de pêcher. Certains ont essayé, en lançant leur filet par en dessous au hasard, mais tout ce qu’ils ont jamais réussi à attraper, c’était quelques petits poissons.

Escubi et Filipe

Une autre nageoire dorsale est apparue à une centaine de mètres de la côte. «Escubi», s’est écrié un homme, en reconnaissant les petites éraflures blanches à l’extrémité de la nageoire. Instantanément, les hommes ont interrompu toute discussion pour se précipiter dans l’eau. Enfoncés jusqu’aux cuisses, presque immobiles, les six hommes se tenaient alignés, sur le qui-vive, comme s’ils attendaient les ordres d’Escubi.

Les pêcheurs ont donné des noms à la plupart des dauphins qui leur apportent leur aide. «Escubi» est un dérivé de Scooby Doo. «Filipe» est une adaptation brésilienne de Flipper. Les dauphins aussi se donnent des noms entre eux: un sifflement caractéristique qu’ils utilisent pour se reconnaître quand ils se croisent en mer.

Un autre coup a brisé la surface. Escubi a levé la nageoire dorsale, pour indiquer qu’il allait dans la direction opposée. Un homme a violemment frappé la surface de l’eau avec son filet, pour indiquer sa position. En retour, Escubi lui a fait signe en frappant l’eau avec sa nageoire caudale, avant de foncer tout droit vers la côte.

Les dauphins nagent plus vite et accélèrent plus rapidement que des torpilles. Le pêcheur le plus proche, qui portait un imperméable vert olive et une casquette noire sur la tête, s’est donc empressé de lancer son filet en voyant Escubi approcher. Le filet s’est étendu comme une toile d’araignée, a atterri sur la surface de l’eau, et s’est refermé à l’instant où le dauphin virait à gauche. En tirant sur la ligne, le pêcheur a découvert dans un gros tainha, la variété locale de mulet, en train de se débattre dans les mailles de son filet.

Escubi est ensuite retourné vers l’océan. Les hommes ont vidé leur poisson. L’un deux a lancé un anchois à un héron squelettique dont les plumes blanches étaient gracieusement soulevées par le vent.

À travers le monde, de nombreux pêcheurs voient les dauphins et autres mammifères marins comme des concurrents ou des voleurs, qu’ils n’hésitent pas à abattre quand ceux-ci s’approchent trop près. Peu après mon départ de Laguna, un grand dauphin a été retrouvé mort en Louisiane, abattu d’une balle tirée juste à l’arrière de son évent. Ce meurtre était alors le sixième de l’année dans la région.

Un dauphin avait été poignardé à la tête avec un tournevis en Alabama. Un autre avait eu la nageoire caudale coupée, mais avait survécu. De nombreux dauphins d’Hawaï ont des cicatrices de balle sur la nageoire dorsale, et des familles entières de cétacés sont maintenant trop craintifs pour approcher les gens, en allant jusqu’à éviter les bateaux des scientifiques. Ils ont vraisemblablement appris à avoir peur des hommes qui pourraient être armés.

Ici, à Laguna, les choses se passent autrement. La pêche coopérative est vieille de plus de 120 ans (on y fait référence dans une lettre datant du XIXe siècle), mais personne ne sait comment elle a commencé. Est-ce que quelques dauphins curieux ont approché un petit groupe de pêcheurs un jour, en montrant leur nageoire dorsale ou en faisant claquer leur nageoire caudale en forme de lune contre la surface de l’eau, découvrant ainsi une nouvelle manière d’attraper le très rapide tainha par la ruse?

Pêche coopérative

Puisque les dauphins sont considérés comme des chapardeurs de poisson dans la plupart des endroits où ils côtoient les pêcheurs, on peut se demander si les hommes n’auraient pas d’abord essayé de se débarrasser d’eux. Alors comment les dauphins ont-ils convaincu les hommes qu’ils pouvaient se montrer utiles? Qui les a dressés, et quand? Un archéologue tente aujourd’hui de démontrer, en examinant des dépôts humains de coquillages et d’os, que cette relation entre hommes et dauphins pourraient avoir existé bien avant que les Açoréens n’arrivent.

Quel est l’intérêt de cette relation pour les dauphins? Personne ne le sait. Paulo Simões-Lopes, professeur à l’université fédérale de Santa Catarina, a étudié cette population de cétacés depuis plus de vingt ans. Il défend l’hypothèse que la pêche coopérative isole le poisson et le prive de ses repères. Quand les pêcheurs lancent leurs filets, le banc de poisson panique, et les dauphins profitent de ce chaos pour chasser. Ils attrapent des poissons plus gros et plus rapides qu’ils auraient eu du mal à capturer par une simple poursuite.

La plupart des dauphins de la région sont sédentaires. Certains d’entres eux sont nomades, et parcourent la côte du nord au sud. Ce sont eux qui ont permis à la tradition de la pêche coopérative de s’étendre à une communauté qui se trouve à peu près 250km au sud. 21 dauphins sur les 55 sédentaires qui ont été identifiés dans la région travaillent avec les pêcheurs. Les autres ne participent pas à la pêche. Environ 200 pêcheurs attendent ainsi le signal des «botos bons», ou «bons» dauphins. Les dauphins qui restent dans leur coin sont appelés les «botos ruins», ou «mauvais» dauphins.

La pêche n’est pas l’activité principale de la plupart des pêcheurs. Ils ne passent que quelques heures sur la plage avant de retourner travailler. Ils ne peuvent pas vivre de la pêche.

La plupart d’entre eux ont la peau très bronzée, et apprécient le temps qu’ils passent sur la côte. «Aujourd’hui, tout est informatisé, s’est plaint l’un d’eux, je hais les ordinateurs.»

Ferraz de Bem dit qu’il aime les ordinateurs, (nous sommes amis sur Facebook) mais ne comprend pas qu’on puisse perdre son temps sur Internet toute la journée. Certains restent sur la plage des journées entières, à pêcher et à bavarder : des retraités, qui, comme lui, ont beaucoup de temps libre.

Le succès d’une pêche dépend des marées, mais surtout des dauphins et de leur sonar actif : leur capacité à utiliser les ondes acoustiques pour se repérer et chasser. L’eau est trop trouble pour qu’on voie quoique ce soit sous la surface.

Paulo Simões-Lopes a montré avec des statistiques ce que les pêcheurs savaient déjà : quand ils pêchent en équipe avec les dauphins, ils ont plus de chance d’attraper du poisson (avec une fréquence plus élevée de lancers par heure), et le nombre de prises est plus important. De plus, les poissons qu’ils ramènent sur la plage (la plupart du temps, des mulets en hiver, et des anchois en été) sont plus gros.

Au XXe siècle, les hommes ont dressé des milliers de dauphins. Ils leur ont appris à «marcher» à reculons dans des aquariums pour imiter Flipper, à être brossés et caressés dans les parcs aquatiques, et à détecter des explosifs sous-marins pour l’armée. Pendant la Guerre Froide, on a longtemps cru que les dauphins étaient même capables d’attacher des ogives de missiles aux sous-marins ennemis, même si aujourd’hui il est plus probable que le grand intérêt que le chef de la Navy américaine portait aux dauphins avaient plus à voir avec ce qu’il pouvait apprendre de leur extraordinaire puissance de propulsion.

Le meilleur ami du nageur

La Navy a même diffusé un film de propagande pour vanter les mérites de son « extraordinaire traducteur humain-dauphin », selon D. Graham Burnett, historien des sciences à Princeton. «Ils ont même essayé, et même si ça a l’air ridicule, je n’aurais pas su l’inventer, de leur parler directement en Hawaïen, sous prétexte que cette langue semblait être la plus proche de celle des dauphins.» (C’était alors dans les années 1960, et certains ont vu ça comme une première étape vers la communication avec les extraterrestres.) La Navy devrait interrompre son programme de dressage des mammifères marins en 2017, quand les dauphins détecteurs de mines seront remplacés par des drones sous-marins.

Peu importe les motivations qu’il y avait derrière le dressage des dauphins, les transactions avaient souvent lieu en captivité, avec pour monnaie d’échange le poisson. Des chercheurs ont considéré les dauphins capables de tenir une conversation, en rêvant du jour où les cétacés pourraient aller et venir librement dans les labos quand ils le souhaiteraient, mais dans les faits, la relation qu’ils entretiennent avec leurs dauphins est très proche de celle qu’on peut observer entre un maître et son chien, ou tout autre animal domestique intelligent.

Ici, sur les petites plages de Laguna, il n’y a pas d’échange direct de poisson. Les dauphins travaillent à leur rythme : les pêcheurs se retrouvent souvent à les attendre sur la terre ferme quand les botos ne sont pas dans le coin. «Il n’y a pas d’emploi du temps précis, m’a dit un pêcheur, ‘Sem botos, não da.’» (Quand il n’y a pas de dauphins, ça ne vaut pas le coup.)

En dehors du Brésil, de telles interactions symbiotiques, qui profitent aussi bien aux humains qu’aux animaux sauvages, sont très rares. Le peu qui existe semble être ce que les biologistes appellent une relation commensale, qui profite à un des deux partis tandis que l’autre ne tire ni avantage ni désagrément de leur accord: les dauphins qui se nourrissent des déchets rejetés par les poissonneries est un bon exemple de commensalisme.

Commensalisme, parasitisme, kleptoparasitisme

Lorsque des dauphins se servent directement sur les lignes de pêche, en revanche, il s’agit de parasitisme, ou kleptoparasitisme, qui alimente bien souvent les tensions entre pêcheurs et cétacés. En Birmanie, les dauphins de l’Irrawaddy semblent coopérer avec la pêche au filet. En Australie de l’est, on trouve des récits aborigènes qui témoignent de pêche en équipe avec des dauphins ou des orques. En Mauritanie, les dauphins aident à faire s’échouer les mulets sur la plage, une opération appelée la «grande mêlée».

Paulo Simões-Lopes pense qu’il s’agit du même processus que celui qui se produit dans l’environnement détendu de Laguna. Les techniques et récompenses d’alimentation des dauphins est transmis de génération en génération – aussi bien chez les pêcheurs que chez les dauphins. «Quand les petits s’approchent, ils apprennent», m’a raconté un pêcheur à propos des jeunes dauphins. Les mères dauphins entrainent leur progéniture en les amenant vers les filets puis en les laissant poursuivre le poisson

Daura-Jorge qualifie la structure sociale des bons dauphins de «fission-fusion» : un réseau social souple constitué en majorité d’associations de court terme qui se forment souvent autour des pêcheurs avant d’être rompues.

Cette nuit-là, j’ai dîné dans un restaurant qui se trouvait en face de mon hôtel (l’Hôtel Flipper, bien évidemment). Il n’y avait presque personne. Le menu était long, et le tainha grillé y figurait, sans surprise. Le mulet n’est pas vraiment mon poisson préféré, mais je n’ai pas trouvé d’excuse assez bonne pour ne pas en commander.

On m’a apporté un tainha aussi long que mon avant-bras, encore tout grésillant, sur une assiette chaude. Le poisson était tendre, frais, et délicieux. Comme j’étais au Brésil, il était servi avec des frites, du riz, une salade, et du pirão, une sauce épaisse et orange qui accompagne généralement le poisson. Quand le serveur est revenu avec ma bière, je lui ai demandé où le poisson avait été pêché. «Tesoura.» Des dauphins avaient participé à la création de mon dîner.

Tesoura semble venir d’un autre temps, avant l’industrialisation de la pêche. Un temps qui appartient à notre lointain passé, qui semble n’avoir jamais existé, et qui est attaché à un certain sens de l’harmonie.  Les pêcheurs font perdurer la tradition de la coopération avec les dauphins mais aussi entre eux: Paulo Simões-Lopes a enregistré un système de rotation qui empêche qu’un pêcheur ne prenne plus de poisson que ce dont il a besoin. À Tesoura, quand un homme attrape deux mulets, il doit laisser sa place dans l’eau, et se faire remplacer par le pêcheur suivant. Ailleurs, à Laguna, la personne qui pêche un poisson suffisamment gros pour nourrir sa famille doit laisser sa place au suivant.

Les dangers de la mer: pollution, surpêche et prédateurs

Ce matin-là, les hommes ont donné des petits poissons aux chats. Ils ont caressé les chiens errants. De temps en temps, ils ont lancé du poisson aux hérons qui attendaient patiemment au bout de la jetée. Ils m’ont raconté la fois où une baleine franche s’est aventurée dans la lagune avec son nouveau-né il y a quelques années. Les deux baleines ont perdu leurs repères dans la lagune, et après avoir montré des signes d’angoisse, quelques dauphins les ont rejointes. Bien qu’ils aient été beaucoup plus petits que le baleineau, les dauphins ont escorté la mère et son petit hors du canal et jusqu’en pleine mer. Ou en tout cas, c’est ce que racontent les pêcheurs.

Au coucher du soleil, Laguna semble sortie d’un rêve, presque un paradis sur terre. Mais je viens d’une famille d’angoissés, alors j’angoisse. Assis sur le rivage, je commence à réfléchir aux risques de transmissions de maladies. La plupart des excréments de chiens et de chats sont rejetés dans l’eau. La toxoplasmose, une infection parasitaire due à un protozoaire et transmise par les chats, a été retrouvée chez des phoques et des loutres de mer, tandis qu’on a trouvé des giardias chez des baleines.

Les pêcheurs font attention à leurs dauphins. Daura-Jorge m’a dit qu’il ne pouvait pas leur faire de biopsie, ce qui demanderait de prélever un morceau de peau et de graisse de la taille d’une gomme de crayon, à proximité de Tesoura. Les pêcheurs refusent catégoriquement. Mais des risques encore plus important attendent les dauphins à l’intérieur de la lagune. Ils se retrouvent souvent emmêlés dans les mailles des filets dérivants qui flottent le long du rio Tubarão qui se jette dans la lagune, avant de s’étrangler, ce qui bien souvent a des conséquences mortelles. (Les «bons» dauphins ont un taux de mortalité légèrement plus élevé.)

Des changements dans les techniques de pêche pourraient menacer la relation entre pêcheurs et dauphins. La saison dernière a été plutôt mauvaise pour les pêcheurs de mulet de Santa Catarina. Certains habitants locaux accusent les pêcheurs venus de l’Uruguay de mettre en danger le nombre de poissons en cherchant à attraper les femelles gravides pour leurs œufs. (Quand j’ai fait la recherche, les œufs de mulet, aussi connus sous le nom de poutargue, étaient disponibles en ligne par boîtes de 25 kilos depuis l’Uruguay ou le Brésil. Les marchés extérieurs, qu’il s’agisse du Japon, de l’Europe, peuvent faire basculer l’équilibre fragile de la durabilité de la pêche locale.)

L'otarie rejoindra-t-elle le club?

Daura-Jorge n’est pas certain que la pression ne vienne que de l’extérieur: 2011 a été l’une des meilleures années en terme de pêche coopérative, et 2012 l’une des pires. La mauvaise année ne pourrait être que le fruit du hasard, ou le signe d’un phénomène bien plus inquiétant. Les gérants des ressources naturelles utilisent le terme de «killer spike» (pic infernal) pour décrire un motif récurrent de montée dans les prises de pêche, suivie par un déclin rapide et soudain.

Compte tenu des ravages que nous avons déjà faits dans l’océan, je dois admettre que je n’ai pas tellement envie de glorifier le moindre système qui permettrait d’extraire encore plus de poissons de la mer. Est-ce que ces dauphins aident à construire une économie durable pour la côte, ou est-ce qu’ils contribuent en fait à la détuire ?

Cette population de dauphins est tenace. La pêche coopérative a survécu, en 1940, à la construction d’une jetée d’un kilomètre de long sur l’Atlantique Sud. La jetée a changé toute l’hydrologie de la région : la lagune est maintenant reliée en permanence à l’océan par un canal, alors qu’auparavant, cette liaison ne se faisait que par intermittence. Pourtant, le passage est très peu utilisé. Pendant les quelques jours venteux que j’ai passés à Laguna, je n’ai jamais vu un seul bateau se diriger vers la mer. Les courants à l’embouchure sont souvent trop violents pour la navigation.

Les dauphins n’ont pas ce genre de problèmes. Quand la majorité des pêcheurs ont commencé à ranger leurs affaires pour rentrer, une mère et son petit ont quitté Laguna vers l’est, et la pleine mer. J’ai suivi les dauphins jusque là. Ce sont des animaux sauvages, ils ne craignent pas les vagues, y compris celles qui parviennent presque à atteindre le phare en céramique rose.

Et le grondement des rouleaux ne semblait pas perturber la mère et son petit. Au contraire, ils avaient l’air d’apprécier les déferlantes, en choisissant intentionnellement les endroits les plus compliqués pour surfer, et en les prenant par derrière avant de traverser la crête des vagues.

Une de ces vagues est passée au-dessus de la jetée, et mon pantalon s’est retrouvé mouillé. Je me suis dépêché de rentrer en ville, et j’ai remarqué sur le chemin qu’un pêcheur était revenu à Tesoura. Un triangle sombre s’est approché lentement de lui. Le triangle s’est retrouvé à une distance inquiétante de lui et ne décrivait pas les mêmes mouvements qu’une nageoire de dauphin. Je me suis demandé si c’était un requin, ou peut-être un chien.

Mais non, c’était un autre «ennemi» du pêcheur, le lion de mer. Dans de nombreux endroits de la planète, un pêcheur aurait abattu le pinnipède à vue (ou hors de vue, si l’animal était protégé par la loi). L’otarie a fait une pause, le nez en l’air, la tête légèrement inclinée sur le côté, et s’est approchée du pêcheur qui a frappé sa cuisse pour la saluer, comme pour signaler le début d’une nouvelle tradition.

Joe Roman
Biologiste

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

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