Personne ne vous croira jamais: comment Bill Murray est devenu une légende vivante

Bill Murray sur le tapis rouge de «Week-end royal» pendant le Festival international du film de Toronto, le 10 septembre 2010. REUTERS/Fred Thornhill.

Bill Murray sur le tapis rouge de «Week-end royal» pendant le Festival international du film de Toronto, le 10 septembre 2010. REUTERS/Fred Thornhill.

L'Internet regorge d'anecdotes invraisemblables (et pourtant parfois vraies!) sur l'acteur culte d'«Un jour sans fin», à mi-chemin entre le mème, la fanfiction et le folklore.

C’est l’histoire d’un mec qui rentrait tranquillement un soir chez lui quand, tout à coup, il a senti deux mains se poser sur ses yeux. «Devine qui c’est?!», a demandé une voix masculine. Le type s’est retourné et là, devant lui: Bill Murray. «Personne ne te croira jamais», a souri l’acteur, avant de s’éclipser.

C’est l’histoire d’un autre mec qui passait une soirée avec ses amis dans un bar à karaoké de New York quand, tout à coup, il a vu débarquer deux femmes accompagnées d’un homme qui ressemblait beaucoup à Bill Murray. C’était bien lui, et les amis ont proposé à l’acteur de se joindre à leur salle de karaoké. Un quart d’heure plus tard, Bill Murray frappait à la porte et passait la soirée à chanter avec eux.

Cette deuxième anecdote est vraie, c’est sûr. Ou presque. Elle a été publiée sur The Chive, un site américain humoristique connu entre autres pour des canulars, mais avec moult photos trop mauvaises pour résulter de manipulations sur Photoshop.

Quant à la première, elle est fausse. Enfin, probablement. Ce n’est pas un ami d’ami d’ami qui me l’a racontée, mais l’Internet. On la retrouve de forums en commentaires et en billets de blogs et elle a donné lieu à un concept, la «Bill Murray Story», qui a même sa définition sur Urban Dictionary.

Elle a ses variantes (un coup, c’est au McDo et Bill Murray pique une frite, par exemple), mais une même structure: quelqu’un vivait un moment on ne peut plus banal jusqu’à ce que Bill Murray débarque, fasse quelque chose de bizarre mais pas méchant et disparaisse après avoir lâché que personne ne croirait jamais cette histoire.

Amateurs de l’acteur Bill Murray, passez votre chemin. Même si je suis fan –c’est une obligation contractuelle à Slate–, ceci n’est pas un article sur les rôles de Bill (de Un jour sans fin, qui fête ses vingt ans cette semaine, à Week-end royal, où il joue Franklin D. Roosevelt, en salles le 27 février), mais sur l’homme et la légende urbaine qu’il est devenu.

Où est Bill?

J’aurais bien interrogé Bill sur la question, mais cela fait sept ans qu’il a viré ses agents et attachés de presse. Il expliquait en 2004 que «quand on a un agent, le téléphone sonne tout le temps, parce qu’il y a quelqu’un dont le boulot est d’avoir untel au téléphone, et donc il compose le numéro et laisse sonner 75 fois». Et qui a envie de parler à un mec qui laisse sonner un téléphone 75 fois? Pas Bill Murray.

Il a donc renvoyé tout le monde et s’est procuré un numéro en 800 (l’équivalent des 08 en France), où une boîte vocale accueille ceux qui ont réussi à se procurer le numéro. Si vous arrivez à trouver ce numéro, vous laissez un message. Si ça l’intéresse, il vous rappelle. Peut-être dans six mois. Peut-être le lendemain. Peut-être pas.

C’est Bill Murray, il fait ce qu’il veut. Et tout le monde doit passer par ce procédé, même les réalisateurs et les producteurs qui veulent lui faire lire des scenarii (les plus malins et/ou les plus désespérés tenteront de passer par son avocat).

N’allez pourtant pas croire que Bill Murray est un ermite. Bien au contraire, il est partout: il se fait une petite séance de chiropracteur sur un terrain de golf avant un tournoi pro-am, où il débarque également habillé en tenue de camouflage.

Il marche en slow-motion pour un fan plutôt que de lui signer un autographe:

Il lit de la poésie à des ouvriers qui construisent le nouveau bâtiment du centre pour la littérature Poets House, à New York:

Il débarque dans un bar pendant le festival South by Southwest, à Austin, avec des mecs du Wu-Tang Clan et joue au barman en ne versant que de la tequila à tous les clients, quel que soit l’alcool qu’ils demandent:

Il se pointe à une fête en Ecosse, invité par une blonde norvégienne rencontrée le soir même, et lave la vaisselle.

Il fait du toboggan sur un terrain de baseball trempé alors que le match est en retard pour cause de pluie.

Ivre, il pique une voiturette de golf pour rentrer à son hôtel à Stockholm[1].

C’est là toute l’originalité du phénomène Bill Murray: on est quelque part entre la réalité et la fiction, où se forme une sorte de légende urbaine murrayenne, alimentée par les très réelles frasques de l’acteur, qui donnent elles-mêmes naissance à des frasques inventées. Vous voyez la fois où Chuck Norris a lu des Chuck Norris Facts à la télé? Eh bien, c'est un peu pareil, mais en permanence et pas à la télé.

Les Bill Murray Stories, entre fiction et réalité

Le créateur du site Bill Murray Stories en a eu l’idée en mai 2010, alors qu’il discutait avec ses amis des «trucs dingues» que Bill Murray avait faits. A force de lire des histoires sur Internet, Bill –ce n’est pas un faux prénom– Kilpatrick a fini par se dire «pourquoi pas moi?».

Il a écrit une série de –fausses– histoires sur Bill Murray sur son site, et quand il a commencé à s’en lasser et à moins l’alimenter, des internautes se sont mis à lui en envoyer.

Depuis plus de deux ans, Bill Murray Stories récolte environ deux anecdotes par semaine, sans que le développeur web de 24 ans en garantisse la véracité. «Maintenant, je reçois le même nombre d’histoires plausibles que d’histoires clairement fausses», explique-t-il.

Il apprécie particulièrement que l’acteur s’incruste dans la vie de ses fans sans nécessairement le faire pour la gloire:

«Les célébrités font souvent des trucs en se faisant le maximum de pub. Ils vont quelque part et les gens le savent, les reporters sont là… Mais Bill Murray, il se pointe quelque part sans qu’on l’attende, et il en part aussi vite.»

Les anecdotes sur Bill Murray étaient «là bien avant et continueront bien après» le jour où il arrêtera son site, affirme-t-il:

«C’est presque comme si elles avaient une vie propre, ça va plus loin que la personne de Bill Murray. Il est devenu presque littéralement une légende vivante.»

De la légende vivante au «Murraylore»

Toutes ces histoires autour de Bill Murray évoquent d’ailleurs bien la légende pour Elissa R. Henken, secrétaire générale de la Société internationale pour la recherche sur les légendes contemporaines (ISCLR) et professeure de folklore à l’université de Géorgie, aux Etats-Unis. «Les légendes ou le folklore peuvent absolument être vrais» dans le domaine académique, précise-t-elle, contrairement à l’utilisation qu’on fait de ces termes dans la vie courante:

«Ce qui en fait une légende plutôt qu’une information ou une anecdote, c’est la façon dont c’est transmis: le fait que ça soit transmis de personne en personne, et répété encore et encore dans le temps.»

Si cette transmission se faisait avant oralement, elle a été bouleversée par Internet, et plus particulièrement par les blogs ou les pages Facebook ou Twitter, où l’on ne s’adresse plus à une personne précise (comme avec le mail), mais à une audience plus générale.

Aurore Van de Winkel, docteure en information et communication spécialisée en légendes urbaines et autres bruits, estime quant à elle qu’on pourrait donner son propre nom au folklore qui entoure Bill Murray. Elle le baptise le «Murraylore» (Murray+folklore), à l’image du «Cokelore», qui désigne l’ensemble d’histoires concernant le coca-cola.

Au-delà de la légende, on se retrouverait quelque part entre la fanfiction et le mème. Ces deux catégories sublimées sur Internet ont un point commun: l’internaute se saisit d’un morceau de culture populaire et se le réapproprie pour créer d’autres objets culturels nouveaux, explique Aurore Van de Winkel.

«Bill Murray peut s'incruster ici!»

L’été dernier, Bill Murray a annoncé un «Party Crashing Tour», ou tournée de squattage de fêtes. Un article expliquait ainsi début juillet que, «connu pour se pointer à des fêtes partout dans la région de New York, Bill Murray va bientôt appliquer le même traitement au reste du pays», et s’accompagnait d’une affiche de ses dates prévues dans une trentaine de villes américaines.

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Sauf que l’article était publié sur le site satirique Super Official News et était complètement faux, ce que plusieurs médias locaux ont précisé rapidement.

Cela n’a absolument pas empêché des fans, partout aux Etats-Unis, d’afficher des pancartes «Bill Murray Can Crash Here» («Bill Murray peut s’incruster ici») sur leur maison et dans des bars, et d’organiser des fêtes en l’honneur de la (non-)venue de l’acteur.

Dans le Wisconsin

A Chicago

Dans le Colorado

Keanu Reeves a eu droit au mème Sad Keanu, qui insérait une vraie photo de l’acteur semblant triste dans des situations improbables, Chuck Norris aux Chuck Norris Facts, des maximes humoristiques réécrites en l’honneur du rôle de dur à cuire qu’il joue dans tous ses films et séries, Richard Gere à une –fausse– légende selon laquelle il se serait coincé une gerbille dans l’anus (oui).

Mais pourquoi Bill Murray se retrouve-t-il avec un folklore composé de centaines d’histoires vraies et fausses, de fans qui les postent en ligne ou les transposent dans la vraie vie, via le «Party Crashing Tour» ou une chasse au Bill Murray pendant le festival South by Southwest?

Probablement parce que sa personnalité s’y prête: les histoires qui circulent sur l'acteur ne disent rien de sa vie privée[2] et le Murraylore est plutôt à l’image de son humour pince-sans-rire, comme en témoigne la difficulté de séparer le vrai du faux. Pour Bill Fitzpatrick, «si ces histoires concernaient un autre acteur, elles ne seraient pas drôles, parce qu’il n’y aurait pas de touche de vérité».

Savoir à quel point Bill Murray a participé à son propre folklore, c’est la question à dix mille dollars.  Est-ce qu’il essaye de faire durer le jeu en faisant le mariole de temps à autres? Est-ce qu’on est face à un «phénomène d’ostension», où une anecdote fictionnelle est imitée réellement par quelqu’un, se demande Aurore Van de Winkel? «Peut-être que ça fait des années qu'il fait toutes ces choses mais qu'on n'avait pas de moyen de le prendre en photo», s’interroge la professeure associée de pop culture à l’université de South Florida Kelli Burns, «la différence aujourd'hui étant qu'on a tous un appareil photo sur nous à tout moment avec nos téléphones»

«Juste tellement dingue, et invraisemblable, et bizarre»

Murray sait en tout cas parfaitement entretenir le mystère, comme dans une interview accordée à GQ en août 2010:

«Dernière question. Il faut que je vous la pose, parce que j’adore cette histoire et j’ai envie qu’elle soit vraie. Il y a des histoires qui circulent sur vous, qui disent que vous vous pointez derrière des gens à New York, que vous couvrez leurs yeux et jouez à "Devine qui c'est?". Et quand ils se tournent, ils voient Bill Murray et entendent les mots "Personne ne vous croira jamais."

[Longue pause] Je sais. Je sais, je sais, je sais. Beaucoup de gens m’ont parlé de ça. Beaucoup de gens. Je ne sais pas quoi dire. Il y a probablement une chose vraiment appropriée à dire. Quelque chose qui serait exactement et parfaitement juste. [Longue pause, puis soudain un immense sourire] Mais Dieu sait que ça a l’air dingue, non? Juste tellement dingue, et invraisemblable, et bizarre?»

Que Bill Murray entretienne le Murraylore –consciemment ou pas– ne fait pas de doute, mais la principale raison pour laquelle il perdure, c’est nous. «Les légendes sont racontées de telle manière qu'elles peuvent être vraies», remarque Elissa R. Henken:

«Ça ne veut pas dire que le narrateur ou celui qui écoute doivent croire la légende, mais il doit y avoir une possibilité qu’elle soit réelle et vous devez réfléchir à sa véracité.»

En fait, les légendes nous permettent de penser à ce que nous sommes prêts à accepter comme vrai, explique-t-elle. Et clairement, nous sommes plus que prêts à accepter l’idée que Bill Murray pourrait nous piquer une frite ou chanter du karaoké jusqu’à trois heures du matin, juste parce qu’il est Bill Murray et qu’il nous trouve suffisamment cools pour ça.

Une fois où j’étais au cinéma à New York, une main est soudain apparue pour me piquer un pop-corn. Je me suis retournée, et là, devant mes yeux, Bill Murray. «Personne ne te croira jamais», a-t-il chuchoté avant de s’esquiver avant le début du film. Et maintenant, vous me croyez?

Cécile Dehesdin

[1] On notera d'ailleurs que si Bill Murray n'en était pas le héros, ces histoires pourraient risquer de tomber dans le tristoune. Un monsieur de 60 ans qui se conduit comme un gamin de 20 ans et s'incruste dans des fêtes où la moyenne d'âge est proche de celle de ses enfants... «C'était vraiment drôle parce qu'il était assez vieux comparé aux autres gens présents», a osé dire l'ingrate blonde de la fête où Murray a fait la vaisselle. Retourner à l'article

[2] Et le peu qu'on connaisse de sa vie privée est beaucoup plus sombre que les Bill Murray Stories. Son ex-femme a ainsi demandé le divorce en 2008, l'accusant entre autres choses de l'avoir battue. Les pages potins du New York Post qualifiaient alors sa série d'interruptions dans les soirées de personnes lambdas de «crise de la cinquantaine particulière»Retourner à l'article

Article mis à jour le 13/02/13: Kelli Burns enseigne à l'université de South Florida, pas de San Francisco. Et St Andrews est en Ecosse, pas en Angleterre!