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Le casse-tête du fonds souverain à la française

Philippe Reclus, mis à jour le 19.06.2009 à 6 h 54

Le Fonds stratégique d'investissement ne peut pas se contenter de venir au secours des entreprises mourantes.

Avec le Fonds stratégique d'investissement (FSI),  Nicolas Sarkozy a voulu doter l'Etat des moyens de soutenir les filières et les industries de demain. Surprise, le principal problème n'est peut-être pas là où on l'attendait: il n'y pas tant de bons dossiers que cela.

A quelques jours d'intervalle, le nouveau Fonds stratégique d'investissement (FSI) vient de boucler deux opérations emblématiques. Il s'est invité  dans le capital de Gemalto, le spécialiste français des cartes à puce, de la biométrie et de la sécurité numérique. Quelques jours plus tard, le FSI annonçait son intention d'investir dans les biotechs en lançant un nouveau fonds doté de 100 à 150 millions d'euros à coté des grands laboratoires français.

En agissant ainsi, le fonds dit souverain, à la mode française, peut estimer avoir effacé la première impression donnée qui consistait à être l'hôpital public volant au secours des entreprises de la vieille industrie maltraitées par la crise. Il y avait eu l'aéronautique, avec un ticket dans l'équipementier Daher. L'automobile avec Heuliez et Valeo. Le bois. En ciblant à présent le numérique et les bio techs, le FSI  donne enfin le sentiment que l'Etat stratège industriel a bien l'intention d'utiliser l'argent public pour détecter les champions de demain, accompagner les entreprises compétitives et en croissance, soutenir les efforts de recherche-développement.

L'opération Gemalto cadre plutôt bien avec cette feuille de route. Gemalto est une entreprise sensible et stratégique. Elle investit en recherche développement, avec ses 1 300 ingénieurs, plus que le total de tous ses concurrents réunis. Mais surtout, certains s'en voulaient d'avoir laisser partir Gemalto sous l'influence  d'un fonds américain, le fonds TPG.  Ils jugent donc très opportuniste l'initiative du FSI de «refranciser» la société issue de la fusion entre Gemplus et les activités de Schlumberger. Sans pour autant offrir à TPG l'occasion de sortir à trop bon compte, le fonds conservant un bloc d' actions en ramenant sa part à 6,5% contre environ 14,5% auparavant. Enfin, avec cette opération, le FSI démontre qu'il n'investit pas l' argent public dans des puits sans fonds. Gemalto dégage une marge opérationnelle de plus 10%.

La donne est un peu différente dans les bio techs, secteur qui en France ne reposait jusqu'à maintenant que sur l'effort public de recherche et, pour la privé, principalement sur Sanofi Aventis. Le besoin était réel d'élargir ces soutiens. L'intervention du FSI y contribue et offre d'une certaine manière une tutelle à une filière qui en était jusqu'à présent orpheline.

Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Doté de 20 milliards d'euros d'actifs, dont 6 milliards de liquidités, le Fonds souverain à la française réclamé par Nicolas Sarkozy serait suffisamment volumineux pour créer un effet de masse, afin, face à la brutalité de la crise, d'aider les entreprises saines qui connaissant des problèmes conjoncturels sans violer les règles bruxelloises sur les aides d'Etat. Et pour suppléer l'absence des fonds de pension (il est trop tard pour en créer) fournissant ainsi ces fameuses «mains longues», investisseurs de long terme qui manqueraient tant à notre économie.

Reste à savoir si les principaux écueils auxquels le nouveau Fonds va se heurter ne sont pas ailleurs. Certains les ont vite perçus dans les risques d'être sous la pression permanente des élus locaux  soucieux de voir le FSI voler au secours des entreprises en difficultés dans leur circonscription. Le cas d'Heuliez pouvait le faire craindre. Pour autant, la  gouvernance du FSI organisée avec un comité d'orientation, politique, un comité d'investissement professionnel, devrait offrir un bouclier efficace à sa direction opérationnelle pour prendre des décisions dictées avant tout par l'efficacité économique.

Autre risque: celui de créer un Ciri bis, sorte de béquille aux canards boiteux qui vient suppléer le fait que la France n'a pas de procédure de «Chapter 11» (loi sur les faillites) à l'américaine ? Il appartiendra aux équipes du FSI de démontrer qu'ils n'ont pas transformé leur outil en machine à injecter de l'argent à fonds perdus,  dans des secteurs qui auraient de toute façon été condamnés, à moins de se réformer,  à disparaître.

En fait, le vrai défi du FSI est peut-être là où on l'attendait le moins: trouver les bons dossiers qui répondent à sa vocation, à savoir jouer un rôle pro actif en faveur des secteurs de demain, et dans le cadre d'une stratégie d'aménagement du territoire.

Technologies vertes, voiture électrique, nano technologies, bio techs, numérique... Autant de domaines on si l'on ne bouge pas, la France sera vite remisée au rang d'acteur mineur. Or, pour trois raisons au moins, la tâche du  FSI s'avère ardue.

La première tient à la difficulté de faire remonter l'information des territoires pour identifier les interventions pertinentes. L'Etat paie son retrait depuis plusieurs décennies du mailliage économique et industriel du territoire. Ses représentants, à commencer par les préfets, se sont désengagés au point d'avoir beaucoup perdu dans la connaissance du tissu industriel local et de manquer d'une vision à long terme. A la rigueur, le FSI trouve  aujourd'hui dans les syndicats des interlocuteurs plus compétents et mieux avertis des besoins à couvrir.

Deuxième raison tirée de l'histoire industrielle: certaines filières sont aujourd'hui constituées  par des PME familiales de taille moyenne voire grosse qui ont grandi et ont prospéré depuis trois ou quatre générations et sont particulièrement jalouses de leur indépendance. Difficile de faire admettre aux directions de ces entreprises le besoin de franchir un nouveau cap, de réunir les forces et faire jouer les complémentarités pour offrir à leur secteur une taille critique face à la concurrence mondiale. Il n'est qu'à constater la difficulté de susciter des rapprochements entre le millier de PME de la Vallée de l'Arve en Isère reconnues pour leur savoir faire dans le domaine du décolletage et de la mécanique de précision pour se rendre compte du problème.

Resterait à se demander, et c'est la troisième raison, si l'Etat n'est pas le premier responsable de cette situation: en adressant des signaux négatifs et contradictoires aux chefs d'entreprises sur l'encadrement social, la fiscalité, la surveillance, le contrôle,  les gouvernements successifs ont alimenté la défiance et joué contre toute idée d'Etat stratège, investisseur de long terme.

A cette aune, il n'y a rien de bien surprenant aujourd'hui à voir le FSI,  assimilé à «l'oeil de Moscou»,  rencontrer les plus grandes difficultés à convaincre les dirigeants de PME prometteuses, mais encore trop modestes, d'accepter de l'accueillir dans leur capital pour donner un coup de fouet à leur développement.

La tâche est donc loin d'être simple pour le FSI, condamné d'un coté à ne pas de laisser enfermer dans le rôle de l'hôpital volant au secours des mourants et à convaincre de l'autre les bien portants de l'intérêt d'une cure de vitamines.

Philippe Reclus

Crédit photo: Des employés de l'usine d'Heuliez de Cerizay  Reuters

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