Culture

«Flight», «Destination finale», «Seul au monde», etc. Quelles catastrophes, ces films!

Ursula Michel, mis à jour le 13.02.2013 à 2 h 52

L'avis d'un pilote sur les films mettant en scène des accidents d'avions, au moment où sort le nouveau film de Robert Zemeckis, avec Denzel Washington: pas très réalistes.

«Flight». ©Paramount

«Flight». ©Paramount

Le cinéma n’est sans doute pas étranger aux peurs du voyageur aérien tant, depuis des décennies, il s’emploie à mettre le crash en scène.

Trous d’air, turbulences, masques à oxygène qui dégringolent jusqu’à l’explosion fatale, la panoplie de la catastrophe aérienne illustrée par Hollywood alimente les peurs les plus primaires de toute personne posant son séant dans une carlingue.

Ces accidents sont-ils réalistes? Pour le savoir, rien de tel qu’un professionnel pour faire passer le crash test à quelques extraits cinématographiques. Fasten your seatbelts!

Alors que Denzel Washington s’apprête à endosser l’uniforme de pilote de ligne pour Flight, le nouveau film de Robert Zemeckis (dont le moment de bravoure se concentre sur un crash aérien spectaculaire pendant plus d’une demi-heure), la parole est donnée à Fabrice Rigolage, pilote de ligne de son état. Pour lui, le crash cinématographique «c’est le fantasme de la catastrophe aérienne vu par l'imaginaire collectif».

Dans cette vision catastrophiste, la scène inaugurale de Destination Finale fait figure de référence.

«Le réalisateur y va franchement, pour "faire spectaculaire", c'est plus vendeur. Tout surgit d'un coup sans maîtrise. Les masques à oxygène tombent en même temps que tous les bagages des racks supérieurs, l'équipage est inexistant, enfin l'avion se disloque et les passagers sont aspirés vers l'extérieur de la carlingue dans une boule de feu qui provient de l'avant de l'avion.»

Effectivement, niveau adrénaline, on est servi. Mais en y regardant de plus près, comme le note notre pilote, «lorsque la dépressurisation se fait à basse altitude (ce qui est le cas dans l’extrait qui nous occupe, l’avion venant de quitter l’aéroport) les masques n'ont pas besoin de tomber». Quant au feu qui provient de l’avant de l’appareil, une précision de taille démystifie cette version, car «le kérosène se situe uniquement dans les ailes».

D’où vient donc cette boule de feu? Mystère... Et les lumières qui clignotent, véritable curseur d’angoisse pour le public? 

«Aucune raison que l’éclairage cabine vacille, tant qu’il n’y a pas de dommage structurel majeur.»

Nous voilà averti, on ne se crashe vraisemblablement pas dans le noir!

Quand on sait que la Terre est majoritairement recouverte d’eau, on est en droit de souligner le peu d’occurrences cinématographiques d’un avion finissant sa course dans un océan (pas forcément le plus fréquent dans la vraie vie non plus, mais qui s'est par exemple produit lors du drame de l'AF447).

Robert Zemeckis (encore lui, décidément obsédé par les catastrophes aériennes) relève le niveau dans Seul au monde (2000), où un salarié de FedEx, seul survivant d’un crash, se retrouve au milieu du Pacifique.

Moins démonstrative que Destination finale (et donc moins truffées d’erreurs factuelles), la séquence fait tout de même tiquer Fabrice Rigolage. 

«Les phénomènes météorologiques (turbulences, orages) sont très généralement prévisibles lors de la préparation du vol en regardant le dossier météo que l'on fournit à l'équipage. Celui-ci a toute latitude pour éviter largement la zone.»

Or, la version Zemeckis insiste lourdement sur des conditions météo désastreuses qui causent indubitablement le crash. Cette dramatisation à outrance des risques climatiques dans le transport aérien est exagérée, elle oublie que le vol peut simplement être annulé. «Il n'existe pas d'obligation de partir au casse-pipe.» Le pilote soulève une autre incohérence, durant le crash à proprement parler.

«Les mouvements de Tom Hanks ne sont pas réalistes. Il est emporté par l’eau dans le sens contraire de la marche de l’avion. Impossible! Il aurait du être emporté vers l’avant à l’impact.»

Mais cette solution, n’isolant pas le héros, a dû être abandonnée au profit d’une immersion immédiate avec le personnage, pitch fondamental du film.

Si le cinéma a œuvré pour la paranoïa aérienne, la télévision n’est pas en reste. Le crash du vol 815 Sydney/Los Angeles de la compagnie Oceanic Airlines a ainsi marqué les millions de téléspectateurs de la série Lost. Eparpillées sur les six saisons, les séquences de l’accident à bord de l’avion soulèvent elles aussi quelques interrogations.

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas ce qu’on voit à l’écran qui pose problème (réalisme des masques à oxygène par exemple), mais plutôt ce qui en est absent. Notre expert précise «qu’en cas de dépressurisation à haute altitude, les passagers devraient avoir des problèmes physiologiques importants, comme des saignements d'oreille ou des évanouissements dus à l'hypoxie (inadéquation entre l’apport en oxygène et les besoins)».

Rien de cela dans Lost, où tous les protagonistes demeurent droits dans leurs bottes, lucides, voire attentionnés. Quant aux petits malins qui pensent se la couler douce aux toilettes, Fabrice nous rappelle que «le personnel de cabine peut rentrer dans les toilettes même quand ils sont fermés de l'intérieur par un passager». L’hôtesse qui fait le pied de grue en sommant le récalcitrant d’ouvrir la porte n’a donc pas de fondement. Mais dégainer les clés manu militari et extirper le voyageur ne serait scénaristiquement pas valable, celui-ci devant être seul pour régler une affaire.

Autre manquement et pas des moindres, l’inexistence du personnel de bord.

«L’absence d'annonce d'information des pilotes et d'intervention en cabine des hôtesses ou stewards dès qu'il y a un problème n'est pas réaliste. Ils ont un devoir d'information, d'assistance aux passagers et de communication entre eux.»

Et le moins que l’on puisse dire c’est que les passagers sont livrés à eux-mêmes durant le crash, hormis le flicage des toilettes... Une vision quelque peu réductrice du travail de l’équipage.

Autre film, autre erreur. Dans Le Territoire des loups de Joe Carnahan (2011), Liam Neeson subit lui aussi un crash dont il est l’un des rares survivants.

Tandis que des problèmes électriques semblent perturber le vol (interférences sur les écrans), le héros est subitement réveillé par une dépressurisation (encore les masques à oxygène) suivie d’une explosion. Or comme le souligne notre pilote, «en cas de dépressurisation explosive à haute altitude, la première chose que l'on verra c'est une formation de brouillard très dense dans la cabine due au refroidissement très rapide de l'air (il peut faire jusqu'à -70°C à l'extérieur). Mais ce n'est pas très cinématographique car on ne verrait rien!» Et pour éviter de perdre le spectateur dans une brume opaque (mais véridique), la cabine est refroidie (la vapeur qu’exhalent les voyageurs) mais parfaitement nette, quitte à faire mentir la science.

Pour le dernier extrait, issu de Vol 93, gageons que la réalité historique (les événements du 11-Septembre) ont poussé le réalisateur Paul Greengrass à être vigilant dans sa mise en scène du crash. 

Pour Fabrice Rigolage, «l’extrait qui relate la rébellion des passagers face aux preneurs d'otages et qui finissent par investir le cockpit en défonçant la porte blindée avec un trolley est en revanche très réaliste».

Le détournement (moteur narratif de nombreux films dans les années 1970/1980, en écho à la réalité de l’époque) a pris un tournant dramatique avec ces attentats. Jamais jusqu’alors, l’avion n’avait été utilisé comme une arme à part entière. Cette profonde modification a engendré un accroissement de l’angoisse des voyageurs. 

«Près de 70% des passagers ne sont pas à l'aise dans un avion.»

Une proportion qui n’a guère dû évoluer après 2001.

Le film de Greengrass, qui montre la version la plus crédible des événements à l’intérieur de l’avion qui s’est crashé en Pennsylvanie, ne cherche pas l’effet à tout prix. Le crash ne prend d’ailleurs que quelques secondes avant l’écran noir et le générique. Cette absence d’artifice de mise en scène souligne la crudité du drame et propose sans doute la reconstitution la plus réaliste, sans fard, d'une catastrophe aérienne.

En attendant le nouveau film de Pedro Almodovar Les Amants passagers, qui s’intéresse aux derniers instants d’un groupe de voyageurs avant un crash aérien, prenez l’avion tranquille. Et peut-être y découvrirez-vous un bon film!

Ursula Michel

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