L'effet rebond: quand économiser l'énergie nous fait consommer plus

Des ampoules. REUTERS/Toru Hanai

Des ampoules. REUTERS/Toru Hanai

Longtemps, on a cru qu'il suffisait d'isoler les logements et d'y installer des systèmes de chauffage performants pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Mais c'était sans compter avec «l'effet rebond» qui préoccupe désormais en haut lieu...

Isoler, orienter intelligemment sa maison, changer sa vieille chaudière pour une installation plus performante, voire produire soi-même, par exemple grâce au soleil, une partie de son eau chaude et de son électricité: la recette du bâtiment «vert» est désormais bien connue et ne cesse d'être améliorée au fil des innovations technologiques.

Cela tombe bien puisque l'habitat –ou plus précisément le secteur dit «résidentiel-tertiaire»– est le deuxième plus gros émetteur de GES (gaz à effet de serre) de France, derrière les transports, mais devant l'industrie, avec 24% du total. Au point que la mise aux «meilleures normes environnementales» d'un million de logements neufs et anciens par an fait partie des objectifs officiels de la feuille de route gouvernementale pour diviser par 4 d'ici 2050 les émissions françaises de GES.

Mais la tâche est rude. Entre les normes et la réalité, l'écart est parfois impressionnant. La faute aux normes pas forcément bien pensées, d'abord, mais aussi, et surtout, à l'effet rebond. L'effet rebond?

Le progrès technique ne fait pas tout 

L'expression recouvre un phénomène assez particulier: à chaque fois que le progrès technique permet une meilleure performance énergétique, une partie des économies réalisées sont immédiatement annihilées. La consommation énergétique, autrement dit, rebondit. 

La raison est simple: lorsqu'un ménage rénove son logement, son isolation et son système de chauffage, sa facture énergétique, normalement, diminue sensiblement.

Mais comme les factures baissent, la tentation est grande de monter un peu le thermomètre, de chauffer de nouvelles pièces, voire de s'offrir plus de mètres carrés, ou encore de multiplier les éclairages ou les appareils branchés sur l'électricité. Puisqu'au final, on aura, malgré tout, dépensé moins.

Et plus la consommation était auparavant limitée, plus l'effet rebond sera fort: autrement dit, plus un ménage modeste surveillait son thermomètre pour limiter ses factures, plus il pourra enfin compenser et vivre dans un logement vraiment confortable. Et qui pourrait, du reste, l'en blâmer?

Mais l'effet rebond ne s'arrête pas lorsque monter encore le thermomètre reviendrait à transformer son logement en étuve ou lorsque ce dernier est pleinement équipé en appareils électriques: alors, les économies réalisées sont dépensées d'une autre manière. Et lorsque celle-ci implique de nouvelles consommations d'énergie, c'est ce que les experts appellent l'effet rebond indirect.

Evoquer ce phénomène était encore, il y a quelques années, très politiquement incorrect. Et pour cause: avec l'effet rebond, la croissance verte devient un objectif extrêmement compliqué à réaliser... sauf à ne rester qu'un simple slogan!

Aujourd'hui, cependant, le phénomène commence à faire consensus et interroge au plus haut niveau de la société: preuve en est le rapport que vient de publier le très sérieux Conseil d'analyse stratégique, «Comment limiter l'effet rebond des politiques d'efficacité énergétique dans le logement?». Un effet qui réduirait de 5% à 50%, selon les cas, les économies d'énergie que permettrait la technologie. En effet, reconnaissent d'emblée les auteurs:

«On estime que la moitié de la consommation énergétique du logement dépend des caractéristiques techniques du logement (isolation, efficacité du bâtiment et de l'appareillage) et que l'autre moitié dépend des comportements de consommation

Les consommations énergétiques restent un marqueur social

Or ces derniers sont largement déterminés par des idéaux sociaux et culturels souvent en contradiction avec les préoccupations écologiques du moment: l'énergie électrique (éclairage, outils de communication, électroménager) et le chauffage restent un gage de qualité de vie et des marqueurs sociaux.

Du reste, les ménages qui réduisent leur consommation énergétique le font en général pour des questions de budget, et non pour des préoccupations environnementales, révélait une enquête du Crédoc de 2009 [PDF] citée par le CAS.

D'autant que les particuliers maîtrisent mal la hiérarchie des postes consommateurs d'énergie: quand on leur demande comment réduire leur consommation énergétique, ils sont ainsi 60% à évoquer l'extinction des appareils en veille, contre seulement 36% qui pensent d'abord à la baisse de la température intérieure, celle-ci représentant pourtant 62% de la consommation d'énergie moyenne en résidence principale. 

Rien d'étonnant. Le système de comptabilisation et de facturation de l'électricité par exemple ne les aident guère dans leurs choix: c'est comme «faire ses courses dans un magasin sans étiquette sur les produits, qui vous enverrait chaque mois une note estimant le montant mensuel des achats», citent les auteurs.

Economie comportementale

Pour diminuer cet effet rebond, les politiques publiques doivent donc s'attaquer directement aux représentations sociales pour modifier en profondeur les comportements. En complément bien entendu de l'arsenal juridique et fiscal déployé pour favoriser les équipements «verts».  

Autrement dit, s'intéresser aux théories de l'économie comportementale développées ces dernières décennies[1] et imaginer des «nudges» malins.

Un «nudge» (coup de coude, littéralement), c'est un dispositif destiné à provoquer, par défaut, un comportement du consommateur correspondant à la politique publique choisie. Cela a été théorisé il y a quelques années par Richard Thaler et Cass Sunstein.

Le CAS passe en revue cinq expériences de «nudges» tentées en France dans le domaine des économies d'énergie dans l'habitat:

  • deux expériences d'affichage en direct des consommations d'énergie –sans autre préconisation.
  • trois expériences de mise en place de «challenges» au niveau d'une collectivité visant à stimuler les économies d'énergie par constitution d'équipes bénéficiant de conseils d'un coach.

Des expériences dont le CAS tire 4 recommandations:

  • mieux informer tout d'abord les ménages sur les économies qu'ils peuvent réaliser par une politique active et ciblée (messages individualisés)
  • comparer leur consommation énergétique à celle des ménages vivant dans des logements comparables
  • lorsqu'une rénovation thermique vient d'être réalisée, pointer du doigt les économies réalisables grâce à elles, à comparer aux économies réellement actées.
  • pourquoi pas multiplier les «concours» locaux de meilleures pratiques énergétiques. 

Bref, donner aux politiques publiques un petit air de marketing numérique.

Catherine Bernard

[1] Notamment par Daniel Kahneman, qui a reçu le prix de la Banque de Suède (dit prix Nobel d'économie) en 2002. Retourner à l'article