Culture

Les scènes coupées, fantasme ultime du cinéphile

Jérôme Wybon, mis à jour le 09.06.2013 à 16 h 20

De «Docteur Folamour» aux «Bronzés font du ski» en passant par «Annie Hall» et «The Thing», retour sur quelques reliques disparues par accident, problème financier ou volonté du réalisateur.

Une scène disparue du «Docteur Folamour» de Stanley Kubrick.

Une scène disparue du «Docteur Folamour» de Stanley Kubrick.

Depuis maintenant quinze ans, le DVD a permis de découvrir des scènes coupées au montage que les cinéphiles pensaient à jamais perdues ou invisibles. Cela va de quelques images du prologue de Sunset Boulevard à Marlon Brando dans Superman II, en passant par la mort de Rambo dans la fin alternative du premier film.

Mais quelques scènes inédites résistent encore et toujours, que ce soit par décision éditoriale, destruction du négatif ou pour une simple question économique.

Voici quelques exemples de scènes coupées que l'on ne verra sans doute jamais et qui continuent de faire fantasmer les cinéphiles et les cinéphages ...

«The Thing»

«On va rester ici un moment. On verra bien ce qui ce passera ensuite.» C'est sur ces mots échangés entre McReady (Kurt Russell) et Childs (Keith David) que se termine The Thing en 1982. Mais pendant des années, la rumeur a couru qu'une autre fin existait.

John Carpenter a tourné trois fins pour ce film. La fin que l'on a vu en salles est la première et correspond au premier scénario de Bill Lancaster. La deuxième fin, tournée quelques temps après la fin du tournage principal, montrait McReady vivant, attendant dans la station McMurdo qu'on lui fasse un test sanguin. De l'aveu même de Stuart Cohen, l'un des coproducteurs, il ne fut jamais vraiment envisagé de l'utiliser, en partie parce que le décor n'était pas fini. Elle ne fut jamais testée ou projetée.

La dernière fin montrait Childs disparaissant au loin dans la neige, laissant McReady seul. Cela fait des années qu'une théorie explique que le personnage de Childs est en fait contaminé, et qu'à la différence de McReady dans la scène finale, aucun souffle ne sort de sa bouche dans le froid.

Cette fin, approuvée par le studio, est le résultat des deux mauvaises projections de Las Vegas et Denver en mai 1982. Les spectateurs trouvaient confuse la fin avec Childs et McReady attendant dans la neige. Ne pas savoir si l'un des des deux a été contaminé (le script original de Bill Lancaster affirme qu'ils sont restés tous les deux humains), ajouté au pessimisme ambiant du film, mit en colère certains membres du public.

On essaya d'élaguer dans les dialogues pour que tout ceci apparaisse moins nébuleux mais, au final, on décida de supprimer leur confrontation, laissant seul McReady à son sort tandis que Childs s'éloignait de la station 31. Testée au sien du studio un vendredi, cette version obtint à peu près les mêmes résultats que la première et il fut décidé dès le lundi suivant de lancer le tirage des copies avec cette fin.

Mais à la dernière minute, dans un revirement dont seul Hollywood a le secret, quelques heures seulement avant le lancement des travaux de laboratoire, on revint à la première fin, avec juste l'ajout, peu avant, du cri de la chose alors qu'explose la station. Ni la fin avec McReady à la station McMurdo, ni celle avec Childs partant au loin dans la neige n'ont jamais été vues en vidéo ou au détour de photos.

«Les Bronzés font du ski»

C'est dans son autobiographie, Je suis un imposteur, que Patrice Leconte révèle pour la première fois l'existence de scènes coupées du film:

«Nous avions concocté un scénario carrément méchant. A tel point que lorsque les personnages sont perdus dans la montagne, une bonne demi-heure de film avait été écrite sur ce thème des survivants qui repoussait sensiblement les limites du comique familial. Ils finissaient aux portes du cannibalisme, par se demander la cuisse de qui serait la plus tendre... Bref, nous étions en pleine agressivité et nous aimions beaucoup cela.

Le producteur, lui, apprécie moins et, prudent, nous incite à multiplier les gags plus paisibles. Résultat: le premier montage dure 2h10. Comme il faut évidemment couper, on enlève la partie la plus acide, celle des naufragés des neiges. Il existe 40 minutes, par ailleurs fort drôles, des Bronzés font du ski, qui sont perdues au fond du laboratoire...»

D'autres scènes mettant en scène Martin Lamotte à la sortie d'une discothèque furent aussi éliminées, ce qui fit disparaître complétement l'acteur du film, lui qui jouait Miguel dans le premier Bronzés.

Peu après la sortie de ce livre en 2000, Studiocanal commença à travailler sur des bonus dvd mais les recherches entreprises pour retrouver les scènes coupées furent rapidement stoppées. Les laboratoires Eclair avaient la preuve écrite que la société de production du film avait donné son accord afin que l'on détruise les rushes du film, dès 1980, pour ne pas avoir à payer du stockage inutile.

Une pratique très courante: personne ne pensait à l'époque que ces images auraient une quelconque valeur vingt ans plus tard. C'est pourquoi il n'existe que très peu de scènes coupées pour les films de patrimoine français.

«Docteur Folamour»

La fin originale de Docteur Folamour est la plus connue des scènes coupées par Stanley Kubrick pour l'un de ses films. Il existe une multitude de photos de cette scène qui montrait une bataille de tartes à la crème dans le bunker entre Russes et Américains. Mais comme toujours avec Kubrick, les légendes et les rumeurs se partagent la vérité.

En 1969, le réalisateur déclarait que cela ressemblait trop à une farce et que cela ne collait pas au ton satirique du reste du film, mais l'autre théorie sur sa suppression concerne la date à laquelle le film devait initialement sortir. Alors que la Columbia prévoyait une première projection, le président Kennedy fut assassiné à Dallas le 22 novembre 1963. La sortie fut décalée jusqu'en janvier 1964 et cette scène de tartes à la crème avec un président en pleine récréation fut jugée déplacée. Le film se terminera finalement sur le Docteur Folamour se levant de sa chaise roulante.

«Les Copains d'abord»

Sorti en 1983, Les Copains d'abord raconte la réunion d'anciens amis de l'université pour l'enterrement de l'un d'eux, Alex. Le film devait se terminer par un flash-back à l'université, le jour de Thanksgiving, comme l'explique le réalisateur Lawrence Kasdan dans les bonus du DVD:

«On aurait vu Alex, le grand absent du film, le suicidé. On aurait vu la place qu'il tenait dans ce groupe. On aurait pu comparer leurs souvenirs tels que vous les aviez entendus dans le film avec la réalité vue dans le flash-back.»

C'est d'ailleurs la première scène qui a été tournée pour le film. Mais lorsque Kasdan montre le film terminé à quelques amis, avec le flash-back à la fin, il trouve que cela le gâche:

«Nous avions déjà vu dans le film tous les bénéfices du flash-back sans l'avoir vu. C'était une heureuse erreur d'avoir filmé le flash-back, même si nous avons dû le couper. Le plus douloureux fut que l'acteur que j'avais choisi pour Alex était Kevin Costner. Son Alex était merveilleux. Beaucoup de charisme. Mais quand j'ai coupé le flash-back, il a disparu du film. Il ne reste de lui dans le film que le haut de sa tête et les parties de son corps qu'on habille.»

Pour se racheter, Lawrence Kasdan promit à Kevin Costner de lui offrir l'un des premiers rôles de son film suivant, ce qui fut fait deux ans plus tard dans le western Silverado.

Si le DVD inclut presque dix minutes de scènes coupées au montage, on ne trouve aucune trace de ce flash-back.

«Big Boss»

Tous les films de Bruce Lee ont connu des montages différents selon les pays où ils ont été diffusés au fil des années. Il est d'usage à Hong-Kong de créer des versions différentes pour un public donné, que ce soit en Asie ou à l'international.

Big Boss, premier gros succès de Bruce Lee en 1971, a ainsi connu un premier montage dit «mandarin» de par la langue parlée dans le film, aujourd'hui complétement disparu de la circulation et qui dure près de dix minutes de plus que le montage cantonais. Projeté à Hong-Kong, et une unique fois en Angleterre, il contenait davantage de violence et de sexe.

Et si plusieurs plans de ce montage peuvent être aperçus dans les multiples bandes-annonces d'époque, seule une photo témoigne de l'existence d'une scène où, dans l'usine de glace, Bruce Lee plante une scie dans la tête d'un adversaire. La coupe franche dans le montage du film que l'on connaît montre où ces quelques plans devaient se trouver à l'origine.

«Inglourious Basterds»

Sortie de sa retraite cinématographique par Quentin Tarantino —elle n'avait pas tourné depuis cinq ans—, l'actrice chinoise Maggie Cheung (Police Story 2, In the Mood for Love) a vu ses scènes d'Inglourious Basterds (2009) finalement coupées au montage. Dans le film, elle incarnait Madame Mimieux, la vraie propriétaire du cinéma que gère le personnage de Mélanie Laurent.

L'actrice prit plutôt bien cette décision tardive:

«Quentin m'a appelé de Cannes pour m'expliquer que mes scènes avaient été coupées, car le film était trop long. Et j'ai pensé que ce n'était pas bien grave.»

Tarantino, de son côté, expliqua à la sortie sa décision:

«Elle était formidable, mais quand nous avons monté le film, nous avons réalisé que nous n'avions pas besoin de cette scène. Non seulement il n'était pas essentiel de raconter les premières années de Shosanna (Mélanie Laurent) à Paris, mais cela allait à l'opposé de ce que je fais normalement. Raconter ce qui était arrivé à Shosanna aurait nécessité un film entier. »

Si le réalisateur laissait alors entendre alors qu'il proposerait ces scènes en Blu-ray, avec l'accord de l'actrice, lorsque le film ressortit finalement, il ne ne contenait que trois scènes coupées au montage, mais aucune d'elles avec le personnage de Madame Mimieux. Aucune photo avec Maggie Cheung dans le film n'a jamais été dévoilée à ce jour.

«Snake Eyes»

C'est sans doute la plus connue des scènes coupées d'un film de Brian De Palma. En 1998, dans Snake Eyes, Rick Santoro (Nicolas Cage) doit résoudre un meurtre pendant un match de boxe dans un casino d'Atlantic City, alors qu'à l'extérieur un ouragan s'annonce. La scène finale entre Santoro et le meurtrier se situe dans un tunnel de secours alors que l'ouragan s'apprête à toucher le casino.

Mais à la différence de ce qu'on a pu voir au cinéma, cette scène devait contenir de nombreux effets spéciaux concoctés par ILM, notamment un raz-de-marée dévastant le casino. Le globe, vu partiellement dans le film, écrasait le personnage interprété par Gary Sinise mais Rick Santoro et Julia (Carla Gugino) réussissaient à s'en sortir.

«Je préfère cette fin à celle qui est dans le film», a soutenu l'actrice quelques années plus tard lors d'une interview. «Je sais qu'ils avaient ce problème avec Snake Eyes, que tout le monde voyait comme un film de conspiration des années 70 et qui devenait un film d'action avec cette scène de raz-de-marée. Mais en fait, moi j'aimais ça. J'ai attrapé une pneumonie en tournant cette scène mais c'était un peu comme "C'est O.K, je souffre pour mon art, mais ce sera magnifique sur l'écran". Et ils ont coupé la scène.»

De son côté, Brian De Palma s'exprimera ainsi sur cette fin abandonnée, encore aujourd'hui invisible:

«Nous avions une grosse vague, mais cela sortait les spectateurs du film. C'était en trop dans l'histoire, ils étaient en pleine confrontation et soudain ils regardaient arriver la vague. Ce n'est pas un film-catastrophe. C'était ma faute car je pensais que cette tempête devait être LA tempête. Mais cela nous a un peu échappé et nous avons coupé cette scène.»

«Twin Peaks, Fire Walk with Me»

Twin Peaks, Fire Walk with Me a vu le jour après la fin de la série TV, bien que le film raconte les sept derniers jours de Laura Palmer et se présente donc comme une préquelle. Produit par Francis Bouygues via sa société Ciby 2000, le film est présenté en sélection officielle lors du Festival de Cannes 1992 et ne rencontrera qu'un succès d'estime à sa sortie.

Comme David Lynch est un réalisateur qui tourne beaucoup de scènes, on apprend très vite qu'au-delà de la version cinéma de 2h15, il existe de quoi faire un film de près de cinq heures. Dans un livre d'entretiens, le réalisateur revenait sur ces coupes:

«J'avais par contrat une durée à ne pas dépasser pour la version cinéma. Nous avons tourné de nombreuses scènes qui empêchaient à l'histoire principale de progresser naturellement. On s'était dit qu'un jour il serait intéressant de proposer une version longue, avec ces scènes où figuraient beaucoup de personnages absents du montage cinéma. Ils faisaient partie du film, mais pas nécessairement de l'histoire principale.»

Le scénario original et quelques photos parues ici et là témoignent de l'important matériel filmé par le réalisateur et en 2002, la possibilité de montrer au public ces scènes voit le jour chez MK2, qui a récupéré une partie du catalogue Ciby 2000. L'idée est alors de proposer un certain nombre de scènes coupées, 17 selon Lynch, en bonus, mais il semble qu'un différend financier soit à l'origine de l'annulation du projet, Lynch demandant à étalonner et mixer proprement ces scènes avant qu'elles soient rendues publiques.

Le projet en reste là, même si quelques années plus tard, le coffret DVD américain de la série TV inclura des scènes coupées tirées, elles, d'une vieille VHS, seule source connue pour ce métrage.

Concernant le film, on peut tout de même espérer un dénouement heureux un jour prochain, comme pour Blue Velvet, dont 50 minutes de scènes inédites ont été retrouvées par David Lynch en 2011 et sont proposées depuis en Blu-ray. Déjà en 2008, le réalisateur avait proposé dans un coffret DVD américain deux heures d'images inédites de Sailor et Lula.

«Annie Hall»

Avant de devenir un classique multi-oscarisé, Annie Hall, sorti en 1977, est un film en plein marasme lorsqu'intervient la phase de montage. Intitulé au départ Anhedonia, un terme qui signifie une incapacité à ressentir du plaisir, il ne raconte pas du tout l'histoire d'une relation amoureuse mais plutôt d'un homme de quarante ans qui revient sur son passé et ses rencontres. Le premier montage fait 2h20 et le personnage d'Annie Hall (Diane Keaton) n'a pas l'importance qu'elle aura ensuite dans le montage final de 93 minutes, et surtout apparaît très tardivement dans le film.

«Le film n'est pas ce que j'avais imaginé au départ», expliquait récemment Woody Allen. «Il devait montrer ce qui se passe dans l'esprit d'un type, mais cela s'est révélé complétement incohérent. Personne ne comprenait rien et la relation entre Diane Keaton et moi était la seule chose qui intéressait ceuxqui ont vu ce montage. Mais pour moi, ce n'était qu'une petite partie d'une plus grande histoire, et donc, j'étais plutôt déçu à la fin du film, comme je le suis avec mes films les plus populaires.»

C'est avec l'aide de Ralph Rosenblum, qui avait déjà sauvé le montage de Prends l'oseille et tire-toi, leur première collaboration, que Woody Allen supprime presqu'une heure de film. Cela inclut une partie de basket entre les Knicks et une équipe d'intellectuels, un rêve où Allen joue un résistant capturé par les nazis, une visite guidée des Enfers (une scène réimaginée dans Harry dans tous ses états en 2002), Woody Allen et Shelley Duvall au jardin d'Eden où ils discutent de l'orgasme féminin avec Dieu, et une parodie de film de science-fiction en noir et blanc, baptisée Invasion of the Element.

L'une des scènes coupées, enfin, concerne un rêve que fait Alvy (Woody Allen) sur sa visite à Beverly Hills chez son ami Rob (Tony Roberts). Ce dernier accueille Alvy et Annie avec une voix de zombie: «J'ai préparé ces deux caissons. Quand vous serez endormi, on vous retirera vos corps et vous deviendrez des citoyens heureux de Los Angeles.»

Mais la scène que Woody Allen a le plus de mal à couper concerne la prison où, face à des truands, il multiplie les blagues pour se défendre. A l'écran, il ne reste presque rien de cette scène qui devait clôturer le film et seule une photo d'exploitation témoigne de son existence passée. D'ailleurs, trois autres photos d'exploitation montrées à l'entrée des cinémas témoignent du tournage de ces scènes, car Woody Allen a confirmé par la suite que la première version d'Annie Hall avait été détruite.

Jérôme Wybon

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