Finance Watch, les transfuges rebelles de la finance

Les bureaux de Finance Watch (Finance Watch).

Les bureaux de Finance Watch (Finance Watch).

Récemment auditionnée sur le projet de réforme bancaire du gouvernement, cette association basée à Bruxelles incarne le contre-pouvoir du lobby financier. Avec une équipe essentiellement composée d'anciens professionnels du secteur, qui ont un jour décidé de passer de l'autre côté...

Les bureaux de l'organisation Finance Watch sont perchés au troisième étage d’un de ces immeubles à l’architecture moderniste qui bordent le Square de Meeûs à Bruxelles, parfois surnommé les «Champs-Élysées des lobbies». Au bout de la rue du Luxembourg, à deux pas de là, se dresse la silhouette massive du Parlement européen. Les quelques bars et restos branchés, fréquentés aussi bien par les fonctionnaires européens que les représentants des groupes de pression, apportent une touche d’animation à ce quartier administratif.  

On estime entre 700 et 1.000 le nombre de personnes installées à Bruxelles pour défendre les intérêts du secteur bancaire et financier. Fondée suite à un appel lancé en juin 2010 par 22 députés européens, à l'initiative du Vert Pascal Canfin, depuis devenu ministre délégué au Développement du gouvernement Ayrault, Finance Watch, avec ses onze permanents, constitue l’unique contrepoids à ce puissant lobby.

D’un côté, une association financée par l’Union européenne, les cotisations de ses membres (ONG, syndicats, associations de consommateurs...) et des dons de particuliers, disposant d’un budget total d’un peu plus de 2 millions d’euros. De l’autre, l’industrie financière, qui dépenserait 300 millions d’euros annuels pour influencer les débats à son avantage.

«Greenpeace de la finance»

Avec ses prises de position pour le remplacement du système actuel de notation, l’encadrement du trading haute fréquence ou, plus récemment, en faveur d’une réglementation poussée des indices de référence, Finance Watch commence à faire de plus en plus parler d’elle dans les médias, qui l’ont rebaptisée «le Greenpeace de la finance».

Un titre qui ne lui sied qu’à moitié. Vous ne trouverez ici ni banquiers convertis à l’altermondialisme, ni activistes prêts à s’enchaîner sur les marches de la Bourse.

En apparence, rien ne distingue ces experts en costume-cravate de n’importe quel voisin lobbyiste, et les longs rapports, rédigés à force d’heures supplémentaires, constituent leur principal mode d’action, avec la fréquentation des responsables politiques: le secrétaire général de Finance Watch, Thierry Philipponnat, a d'ailleurs été auditionné par l'Assemblée nationale à Paris dans le cadre de l'examen du projet de loi bancaire, qui arrive dans l'hémicycle ce 12 février.

À l’instar de ce dernier, qui affiche derrière lui une carrière de vingt ans allant du trading (O’Connor et Associates) à la mise au point de produits structurés (Exane, UBS), l’équipe de Finance Watch se compose quasi exclusivement d’anciens professionnels de la finance. La seule façon valable, à ses yeux, de réunir l’expertise et la crédibilité requises pour contrer les arguments de ce secteur très, trop, technique.

Il n’y a, dans le parcours des employés de Finance Watch, généralement pas eu de déclic, d’instant décisif, d’évènements privés ou professionnels qui les auraient fait basculer du «bon» côté. Comme beaucoup de leurs anciens confrères, ils ont au départ été attirés par un métier intellectuellement stimulant, par un secteur dynamique ou, plus prosaïquement, y ont trouvé un moyen de gagner confortablement leur vie.

En devenant courtiers, vendeurs, analystes, ils pensaient travailler pour une finance au service de l’économie réelle et ont dû rapidement déchanter, comme en témoigne Benoît Lallemand, dix ans d’expérience dans les infrastructures de marché chez Euroclear avant de devenir analyste senior chez Finance Watch:

«Au début, quand on travaille dans la finance, on se dit que si on n’a pas bien compris l’utilité de tout ça, c’est sans doute parce qu’on doit encore manquer d’expérience. Puis, les années passent. Et ça ne vient toujours pas!

Dans le fond, la finance devrait être simple et ennuyeuse. Son but, ce n’est pas de créer de la valeur en soi, mais d’être l’essence du moteur économique. Finance Watch n'est pas contre la finance, mais pour remettre la finance au service de l'intérêt général.»

«Tout le monde fait son petit truc dans son coin»

Avant d’être embauché par Finance Watch, Adriaan Bayer, le jeune responsable des opérations, a travaillé comme analyste chez BNP Paribas Investment Partners. Il ne lui a guère fallu beaucoup de temps pour comprendre que si les gestionnaires de fonds offrent des rendements plus performants que le marché, ce n’est pas tant lié à leur fameuse expertise qu’à leur prise de risques pas toujours mesurée.

Mais la véritable déception est arrivée quand il a réalisé que les vendeurs ne comprenaient rien aux produits structurés qu’ils essayent de placer:

«La finance, c’est une grande machine. C’est devenu tellement spécialisé que tout le monde fait son petit truc dans son coin sans s’interroger sur les effets du système. Les gens ne sont pas méchants, ils font juste leur boulot.»

Dans une autre vie, Frédéric Hache, analyste senior pour Finance Watch, aurait pu être moniteur de planche à voile ou enseignant à la fac. Après une brève expérience comme trader, il se spécialise dans la vente de produits dérivés chez BNP Paribas, au Crédit Suisse et à la banque belge KBC.

Cet ancien banquier d’affaires a vu son salaire divisé par cinq en rejoignant l’association. Sans regrets!:

«Il y a une sorte de schizophrénie. On peut avoir ses idées comme citoyen mais, dans les salles de marché, un trader, son mandat c’est de gagner de l’argent. Ce n’est pas qu’on ne se pose pas de questions, mais ça ne rentre pas dans le cadre du travail. C’est la mentalité du privé. Dans le fond, ça n’est pas différent ailleurs.

La grande différence, c’est notre potentiel de causer des dommages graves. C'est pourquoi il faut mettre des règles, comme dans l’aéronautique. La dérégulation financière est responsable de la crise actuelle. Tant qu’on ne met pas en place un cadre légal, il y aura encore, et encore, d’autres crises.»

Lobby et contre-lobby dans les mêmes locaux

Seul un étroit couloir sépare Finance Watch de l’Association for Financial Markets in Europe, qui représente les intérêts d’une soixantaine de banques d’affaires comme BNP Paribas, le Crédit Agricole, Royal Bank of Scotland, Goldman Sachs, UBS, Barclays… Lobby et contre-lobby se partagent la machine à café et l’imprimante.

Si financiers et ex-financiers s’observent parfois avec un brin de méfiance, globalement, les relations sont cordiales. Parfois, le contre-lobby se retrouve à son tour cible de lobbying, s’amuse Benoît Lallemand:

«Les plus malins essayent de faire copain-copain dans l’ascenseur. On n’a pas beaucoup de moyens face aux représentants de l’industrie financière, mais comme on est les seuls du côté des "gentils", entre guillemets, nos avis ont une médiatisation et un impact plus important.  S’ils parviennent à nous convaincre sur un point, c’est tout bénéfice pour eux.»    

Joost Mulder vient de boucler une campagne contre les arguments des voisins du quatrième étage, l’International Swaps and Derivatives Association, qui regroupe les principaux intervenants des marchés de produits dérivés. Ancien lobbyiste pour l’industrie financière devenu directeur des relations publiques de Finance Watch, le Néerlandais a pris le chemin inverse de ces hauts fonctionnaires recrutés pour servir les intérêts du secteur privé.

Plutôt fair-play, il compare les lobbyistes aux supporters d’équipes de foot adverses, unis par une passion commune au-delà de la couleur du maillot. À la seule différence que le jeu est politique:

«Je suis resté un pro-lobby. Dans le monde des ONG, certains n’aiment peut-être pas ce mot. Moi, je n’ai rien contre le fait qu’une personne en paie une autre pour exprimer ses opinions quand c’est fait dans la transparence. 

Le problème, avec la crise financière, c’est que les pratiques des lobbyistes ont évolué négativement. Des acteurs comme les hedge funds et les agences de notation ont investi massivement des moyens financiers et humains pour faire campagne contre la réglementation. Quand les lobbyistes ont commencé à faire du chantage plutôt que d’avancer des arguments de fond, j’en ai eu marre!

Avant la crise financière, le lobbying visait à obtenir davantage de libéralisation du marché. Après, l’industrie a commencé de façon très claire à faire campagne contre l’intérêt général.»

«La crise a cassé le moral de beaucoup»

Sur son blog, Finance Watch s’amuse à recenser les personnalités du monde financier qui se sont publiquement prononcées en faveur d’une séparation stricte entre banques de détail et d’investissement. À commencer par Sandy Weill, ancien directeur général de Citigroup et principal artisan de l’abrogation en 1999 du Glass-Steagall Act, la loi américaine de séparation des activités bancaires.

La crise financière aurait-elle fini par susciter un début de prise de conscience en faveur d'une meilleure régulation dans le secteur? À en juger par la réaction de Frédéric Hache, la question pourrait sembler naïve:

«Un de mes boss m’a dit, quand j’ai annoncé que je partais, que la réglementation ne sert à rien et que ça arrivera toujours trop tard! Le mot clé, c’est rationalité. Tous les managers veulent maximiser leurs profits. Ils se fichent de l’impact social et environnemental, sauf si ça peut aller dans l’intérêt de l’actionnaire.»

Les managers de Benoît Lallemand, eux, n’ont pas été choqués quand il a annoncé son changement de carrière. Certains lui ont même confié comprendre sa décision:

«La crise a cassé le moral de beaucoup d’employés dans le secteur. Ça fait mal de se rendre compte que la finance n’est même pas capable de se maintenir elle-même, qu’elle est capable de s’autodétruire.»

Finance Watch ne rencontre en tout cas aucun problème de recrutement. Joost Mulder nous révèle que les professionnels de la finance sont de plus en plus nombreux à venir frapper à leur porte:

«Il ne nous manque que les budgets pour pouvoir tous les engager!»

Sandrine Warsztacki