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Le rugby, une popularité en trompe-l’œil

Yannick Cochennec, mis à jour le 09.02.2013 à 18 h 38

Les audiences explosent à la télé, le public est de plus présent dans les stades. Et pourtant, sait-il s’adresser vraiment à toutes les populations? Ne laisse-t-il pas un public sur le bord de la route?

Ecran géant au stade de Twickenham, le 2 février 2013, à l'occasion du match entre l'Angleterre et l'Ecosse. REUTERS/Eddie Keogh

Ecran géant au stade de Twickenham, le 2 février 2013, à l'occasion du match entre l'Angleterre et l'Ecosse. REUTERS/Eddie Keogh

Le golf, sport aussi populaire que le rugby? La question pourrait paraître provocante au regard des audiences ronflantes du Tournoi des VI nations et des quelque 80.000 spectateurs qui vont remplir le Stade de France, samedi 9 février, à l’occasion du très attendu France-Pays de Galles. Ou à la lecture de statistiques mirobolantes: en dix ans, comme l’indiquait L’Equipe Magazine dans un récent dossier sur le sport français, les recettes de la billetterie du Top 14 ont bondi de 346% (contre 35% pour le football sur la même période) quand la croissance du chiffres d’affaires annuel des clubs de rugby a été, toujours sur dix ans, de 175% (62% pour la L1).

Et pourtant, le rugby, sport en vogue et adoré des marques, est-il aussi populaire qu’il prétend l’être? Sait-il s’adresser vraiment à toutes les populations? Ne laisse-t-il pas un public sur le bord de la route?

Réponses évidemment contrastées. Il n’y a qu’à regarder les chiffres des sports et des licenciés en France pour constater justement que, contrairement aux idées reçues, rugby et golf sont réellement au coude à coude. Loin derrière le football (1.973.260 licenciés), le tennis (1.121.752), l’équitation (706.449), à bonne distance du judo (595.066), tout près du handball (470.590) et du basket (468.116), le rugby (452.455) est «seulement» la 7e discipline dans l’Hexagone devant le golf, 8e (422.761) et… la pétanque (301.053) mieux lotie que la natation (289.562).

«Oui, le rugby français est raciste»

Avec quatre fois moins de licenciés que le football, le rugby est donc très loin, à l’inverse du ballon rond, de faire coïncider ses audiences télévisuelles avec le nombre de ses pratiquants, même si le total des licenciés de la Fédération française de rugby a crû, il faut le souligner, de 79% au cours des dix dernières années.

Dans un coup de gueule dont il a le secret, Mourad Boudjellal, le patron du RC Toulon, actuellement en tête du Top 14, s’était lâché de la sorte voilà un an dans les colonnes de La Provence:

«Si le rugby veut se développer, il sera obligé de prendre en compte la nouvelle typologie de la France et celle-ci est black-blanc-beur. Aujourd’hui, si une certaine partie du pays ne s’intéresse pas du tout au rugby, c'est parce qu’il est très conservateur et il correspond à un côté franchouillard dans lequel beaucoup ne se reconnaissent pas.» Et d’ajouter: «Mes propos peuvent choquer la vieille France, et moi, je ne suis pas vieille France. Personne ne peut me faire de cours de morale, d’éducation et de courtoisie, surtout pas dans le milieu du rugby

Avant de lancer sèchement:

«Oui, le rugby français est raciste. Il est à l'image de la France franchouillarde et conservatrice. Je me souviens qu'un jour, sur un terrain du Top 14, le public s'est mis à chanter “La Marseillaise” quand notre équipe (cosmopolite, NDLR) est entrée. Cela voulait dire quelque chose. Il m'est également arrivé de prendre des insultes racistes dans les stades. Je reçois régulièrement du courrier dans lequel on me traite de “sale bougnoule”, on m'explique que les valeurs du rugby ne sont pas celles d’un “Melon” et que je dois retourner en Algérie. Je ne pense pas que les autres présidents de club reçoivent ce genre de lettres

Message survolté, mais très clair: à rebours du football, qui a su intégrer les Français de toutes origines au cours de son histoire, et en dépit de quelques exceptions notables comme Abdelatif  Benazzi ou Fulgence Ouedraogo, le rugby serait resté un sport relativement fermé aux nationaux issus de l’immigration, à commencer principalement par ceux venus du Maghreb. En effet, il est reconnu, et y compris peut-être par Mourad Boudjellal, que le rugby a été un agent d’intégration et de représentation des Italiens en France ou de migrants venus de l’Est de l’Europe.

Exclusion sociale

«Le rugby français reste un peu conservateur, il a été très longtemps géré par des groupes territoriaux, mais il n'est pas raciste, lui avait répondu Abdelatif Benazzi tout en concédant effectivement que «le milieu fédéral se révèle plus conservateur». «Ça manque de mixité, je veux dire par là de renouvellement, avait-il ajouté. Or le rugby a besoin d’idées différentes. Le fait que l'équipe de France soit vice-championne du monde le fait oublier pour le moment, mais ça ne durera pas.»

Patrick Mignon, sociologue à l’Insep, notait il y a 12 ans dans une étude sur l’intégration que «les sports recrutent dans des milieux sociaux différents selon la place qu’ils occupent dans la stratification sociale: le rugby, le judo -avec toutefois les réussites que l’on connaît des judokas d’origine maghrébine-, à plus forte raison l’escrime, et à plus forte raison encore le golf ou l’équitation vont de pair avec l’appartenance à des milieux de mieux en mieux dotés en capital économique et en capital culturel

Le rugby continuerait-il d’«exclure» en 2013? Patrick Mignon nuance aujourd'hui le propos.

«De ce point de vue, la professionnalisation du rugby a changé certaines choses pour cette discipline. En 2000, nous étions aux premières années de cette professionnalisation, mais avec le développement des centres de formation et la recherche de joueurs de plus en plus athlétiques, le rugby, blanc jusque-là, s’est ouvert à d’autres populations. La croissance de clubs en région parisienne, comme le Stade français, a favorisé aussi certains rapprochements avec les banlieues. En revanche, les joueurs d’origine maghrébine, au rugby comme au basket, mais contrairement au foot et au handball, restent sous représentés. Cela s’explique peut-être par un héritage culturel. L’Algérie française n’était pas, par exemple, férue de rugby. Et pour faire écho à la polémique sur les quotas en football, il y a eu aussi probablement la recherche de certains gabarits plutôt que d’autres au cours de la décennie écoulée.»

Joueur de haut niveau et joueur normal, le grand écart des niveaux

Selon Cyril Lemieux, un autre sociologue qui s’était exprimé lors d’une prise de position très ferme dans les colonnes d’Alternatives Economiques à l’aube de la Coupe du monde 2011, le rugby «rejetterait» aussi d’une autre manière:

«Plus le rugby se mue en spectacle de masse, plus ses dirigeants sont tentés, pour séduire de nouveaux publics générateurs de recettes financières, mais toujours moins connaisseurs, d’accroître l'aspect spectaculaire de leur sport, en augmentant la puissance athlétique, l'intensité physique du jeu et le rythme des compétitions. L'élargissement du public contribue ainsi à renforcer toujours davantage la professionnalisation du sport. C’est pourquoi, en définitive, on pourrait aller jusqu’à prétendre que le rugby est un sport de moins en moins populaire, si par “populaire”, on entend un sport que tous sont en mesure de pratiquer. Activité de plus en plus pilotée par les logiques de la préparation scientifique et biomédicale, du marketing et de la communication, il devient un sport dont le haut niveau se révèle sans cesse plus inaccessible au commun des mortels en tant que pratique, au fur et à mesure qu'il leur est toujours plus aisément accessible en tant que spectacle.»

Ce que confirmait, en quelque sorte, Henry Broncan, l’ancien entraîneur du FC Auch-Gers et du SU Agen, dans une interview au Monde:

«Au rugby, contrairement au football, tout le monde ne peut pas jouer contre tout le monde. Il y avait jadis une Coupe de France, mais aujourd’hui ce serait un impossible, il y aurait des accidents. Avec la professionnalisation, les écarts de niveaux se sont créés (…)»

Comme si le rugby devenait le football américain à la mode française, de plus en plus prisé depuis la tribune ou depuis son canapé, mais de plus en plus éloigné du «joueur normal». «C’est probablement la limite du développement du rugby et c’est peut-être une question à laquelle il va devoir réfléchir, conclut Patrick Mignon. Contrairement au football, vous ne pouvez pas jouer au rugby sans faire partie d’un club. Et à un moment donné, les blessures, inhérentes à cette activité, finissent par peser lourd. Le niveau a augmenté dans toutes les divisions en reflet de ce que l’on voit dans le Top 14. Le jeu est devenu plus physique et cela a forcément un coût. Il y aura toujours des jeunes pour jouer au rugby, mais leur trajectoire pourrait devenir plus courte.»

Yannick Cochennec

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Journaliste
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