Monde

Angela Merkel vs. Rupert Murdoch

Moisés Naím, mis à jour le 11.02.2013 à 9 h 19

Qui pèsera le plus sur l’avenir de l’Europe: la chancelière allemande ou le magnat de la presse?

Un ring de boxe. REUTERS/Ina Fassbender

Un ring de boxe. REUTERS/Ina Fassbender

Il ne fait aucun doute que la dirigeante allemande Angela Merkel est l’une des personnes les plus influentes du monde. Au même titre que Rupert Murdoch, le patron de News Corporation, l’un des plus gros conglomérats de médias.

Pourtant, les sources de pouvoir respectives de ces deux individualités sont différentes, ainsi que la manière dont ils exploitent leur puissance, leurs objectifs et les intérêts qui motivent leurs actes.

Angela Merkel dirige un grand pays. Rupert Murdoch dirige un grand groupe privé. Le chef d’entreprise soutient qu’il ne se sert pas du pouvoir de ses médias pour faire pression sur des gouvernements ou pour influer sur la politique. Ses détracteurs rejettent en bloc ces affirmations, mettant en avant de multiples preuves selon lesquelles Murdoch et ses organes médiatiques sont des acteurs politiques de premier plan.

Manque d’impartialité et menaces

Aux Etats-Unis, ceux qui ne portent pas Murdoch dans leur cœur accusent la chaîne de télé Fox de se montrer ouvertement en faveur du Parti républicain et, plus récemment, du Tea Party. Au Royaume-Uni, Murdoch a été convoqué, en avril 2012, par une commission parlementaire chargée d’enquêter sur les pratiques journalistiques des tabloïdes. Il a affirmé:

«Je n’ai jamais rien réclamé à un Premier ministre.»

Seulement voilà, l’ancien Premier ministre John Major a révélé, devant cette même commission, que lors d’un dîner en 1997, Rupert Murdoch lui avait demandé de modifier la politique de rapprochement de l’Europe de son gouvernement. Dans le cas contraire, l’avait mis en garde Murdoch, ses journaux cesseraient de le soutenir.

John Major a déclaré:

«C’est une conversation qu’on n’oublie pas facilement. Cela n’arrive pas souvent que quelqu’un qui est assis en face du Premier ministre lui dise: “Si vous ne changez pas votre politique, mon entreprise ne vous soutiendra pas.”»

Ed Miliband, le chef de file du Parti travailliste britannique a également fait savoir devant cette commission parlementaire que, selon lui, le conglomérat de Murdoch avait «un sens du pouvoir sans responsabilité étant donné qu’il contrôle 37% de la presse britannique et la chaîne de télévision BSkyB».

Entre Murdoch et Merkel, le Royaume-Uni

Quels sont les liens avec Angela Merkel, me direz-vous? Il en existe beaucoup, à plus forte raison en ce qui concerne l’Europe.

Comme chacun sait, le Premier ministre britannique David Cameron a annoncé dernièrement qu’il prévoyait d’organiser un référendum sur l’opportunité d’une sortie de l’Union européenne. Cette consultation populaire se tiendra en 2017.

Auparavant, Cameron tentera d’obtenir à la fois des concessions précises pour le Royaume-Uni et de larges réformes sur le fonctionnement et les relations entre les 27 Etats membres. Il a notamment indiqué qu’il souhaitait ramener dans son pays le pouvoir de décisions qui, à l’heure actuelle, se prennent à Bruxelles au sein des institutions de l’UE. Agriculture et pêche, régulations du secteur financier, environnement, politiques d’immigrations ou de défense, autant de domaines sur lesquels le dirigeant britannique entend négocier de façon ambitieuse avec l’Europe.

Les spéculations sur les objectifs de Cameron et les conséquences de son initiative audacieuse sont nombreuses et variées.

Pour certains, c’est une ruse évidente pour se débarrasser d’une Europe affaiblie par la crise et diminuée sur la scène politique internationale.

D’autres estiment que c’est une manière d’extorquer à l’Europe des avantages. D’autres encore, comme le vice-chancelier allemand Joschka Fisher, considèrent que ce n’est qu’une lubie qui ne ferait de bien ni au Royaume-Uni, ni à l’Europe et qui, fruit du manque de vision de Cameron, répond seulement à quelques intérêts personnels.

Enfin, il y a ceux qui pensent que le coût d’une sortie de l’UE pour les Britanniques serait prohibitif et qu’au final, ceux qui veulent se départir de l’Europe seront minoritaires.

Ce dernier point implique bien évidemment que l’opinion publique britannique soit informée de façon objective et exhaustive sur les coûts et les bénéfices de rester ou non membre de l’Union européenne.

Eh bien, jusqu’ici, ce n’est pas le cas. Les tabloïds britanniques (et pas seulement ceux de Murdoch) qui ont la plus grande influence sur l’opinion ont fait preuve d’une farouche –et souvent tendancieuse– opposition à l’intégration européenne.

Le combat de Merkel

Et puis, il y a Angela Merkel, qui va certainement faire tout ce qui est en son pouvoir pour ne pas entrer dans l’histoire comme la dirigeante sous le mandat de laquelle a échoué le projet d’unification de l’Europe.

Même si l’Union peut poursuivre son intégration en l’absence du Royaume-Uni, il est évident que le retrait des Britanniques serait un sérieux revers. En outre, si le référendum de 2017 aboutissait à un tel dénouement, les mouvements anti-européens d’autres pays de l’UE se renforceraient. Il pourrait même y avoir un effet de contagion qui verrait l’organisation de référendums au caractère séparatiste dans tout le continent.

C’est entre autres pour cette raison qu’Angela Merkel fera tout son possible pour empêcher le départ du Royaume-Uni.

Qui, de Merkel ou de Murdoch, aura le plus d’influence sur ce dossier?

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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