Que faire pour relancer la croissance? Investir, investir, investir

Pour éviter une décennie perdue à la japonaise, l'Europe doit trouver le moyen de relancer l'investissement privé. Avec 750 milliards d'euros de cash dans les caisses des entreprises cotées, ça n'est pas l'argent qui manque.

REUTERS/David W Cerny

- REUTERS/David W Cerny -

Les entreprises européennes cotées avaient, fin 2011, un excès de cash de 750 milliards d'euros, niveau record depuis vingt ans. Ce chiffre tiré d'un article d'Eric Labaye, président du McKinsey Global Institute, est estomaquant.

Il faut avoir en tête les ordres de grandeur. Les investissements privés en 2011 dans l'Europe des Vingt-Sept se sont élevés à 2.000 milliards d'euros. Ils ne sont jamais remontés au niveau d'avant-crise et l'écart par rapport à 2007 reste de 350 milliards. Par comparaison, les investissements publics sont de seulement 300 milliards. Enfin, pour ce qui est de l'autre grand moteur des économies, la consommation des ménages, elle n'a reculé au cours de la crise que d'un tout petit 17 milliards dans l'Europe des Vingt-Sept.

Tout est dit. Il suffirait de «débloquer», selon le mot de l'auteur, une partie de l'excès de cash des firmes pour que l'Europe retrouve un formidable moteur d'une croissance saine et durable. Les dirigeants européens qui paraissent si désemparés face l'anémie de la croissance et au chômage ont la solution en magasin: l'argent est là, il suffirait «de mettre l'investissement privé au centre de la stratégie économique européenne».

Dans les années qui viennent, l'Europe est très sérieusement menacée d'une longue stagnation. Les moteurs de l'activité d'hier seront ou faiblards ou tourneront à l'envers. Les dépenses publiques sont amenées à se rétracter pour résoudre les déficits. La consommation des ménages ne peut que piétiner, au mieux, à cause d'abord du chômage qui pèse sur le pouvoir d'achat global et contient les salaires. Seule l'exportation est un tracteur possible et non négligeable (178 milliards d'euros net) mais elle est réservée à l'Allemagne et à peu d'autres.

Pour éviter une décennie perdue «à la japonaise» et un chômage en montée continue, l'Europe n'a pas d'autre voie que de tenter de regonfler les investissements privés. Pour l'heure, elle n'en prend pas le chemin. La tendance est négative. L'Insee le dit pour la France:

«L'environnement demeure peu porteur pour une reprise des investissements. L'appareil productif est peu sollicité et les perspectives d'activité sont médiocres.»

En 2012, les dépenses ont reculé de 0,2%. On peut en outre souligner le type d'investissement qui reste préservé: il concernera à 53% la modernisation des équipements, autrement dit la substitution des machines aux hommes. Les nouvelles capacités de production ne pèsent plus que 26% des dépenses.

Eviter le «ni-ni»

Patrick Artus, de Natixis, arrive à la même conclusion que la zone euro ne s'en sortira pas sans «un violent choc d'offre». «La profitabilité des entreprises de la zone euro est forte», note-t-il [PDF] confirmant le constat du McKinsey Institute. Mais l'investissement est insuffisant et, pis, «de mauvaise qualité»: il est impuissant à regonfler les gains de productivité, le vecteur de la croissance de long terme. De 1970 à 1979, ces gains étaient de 2,86% en moyenne annuelle, ils se sont effondrés à 0,63% l'an entre 2000 et 2012.

De ces constats au «que faire?», le chemin est pour les dirigeants européens tout tracé. Une fiscalité massivement incitative doit réorienter le cash des entreprises vers l'innovation: la zone euro ne dépense que 2,1% de son PIB en recherche-développement contre 2,8% pour les Etats-Unis. Vers l'éducation supérieure: 13.800 dollars dépensés par étudiant ici contre 29.200 dollars outre-Atlantique. Vers un rééquilibrage rapide des prix de l'énergie en hausse en Europe contre une vive baisse (grâce aux gaz et pétrole de schiste).

Parallèlement, explique Eric Labaye, il faut d'urgence faire sauter les verrous qui bloquent les investissements «dans pratiquement tous les secteurs d'activité». L'impôt d'abord qui alourdit les charges sociales. Les réglementations ensuite, comme les horaires et les lieux d'implantation dans le commerce ou les normes dans le bâtiment. Les défenseurs des rentes, enfin. En clair, la politique des champions nationaux. Malgré la mise en place du marché unique, la concurrence reste trop faible en Europe dans beaucoup de secteurs (en gros tous les services).

En France, de 2007 à 2011, la croissance a été maintenue vaille que vaille par la demande: une hausse de la consommation privée et des dépenses publiques courantes de 50 milliards tandis que l'investissement privé et gouvernemental a reculé d'autant. Mais cette (petite) voie d'hier est désormais bouchée par le pouvoir d'achat en berne et par la réduction des déficits.

Le passage franc à une politique de l'offre serait la seule issue pour éviter la très probable longue stagnation. Mais elle n'est pas, non plus, garantie. Il faudrait que les entreprises se sentent compétitives, il faudrait surtout que le gouvernement les incite à investir et leur tienne un discours favorable. L'absence de clarté de la politique menée, ni politique de la demande ni politique de l'offre, risque de conduire à n'avoir la croissance ni de l'une ni de l'autre. Comme Mitterrand en 1988: un nouveau «ni-ni» immobilisant.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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L'AUTEUR
Eric Le Boucher est un des fondateurs de Slate.fr. Journaliste, chef de service, chroniqueur économique au journal Le Monde, il est depuis 2008 directeur de la rédaction d'Enjeux-Les Echos. Il est l'auteur d'«Economiquement incorrect». Ses articles
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Publié le 09/02/2013
Mis à jour le 09/02/2013 à 12h33
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