Pourquoi la GoPro va vous pourrir la vie en ligne

GoPro / David_Kerwood via Flickr CC Licence By

GoPro / David_Kerwood via Flickr CC Licence By

Les plus jeunes qui n’ont connu ni les soirées diapo ni les vidéos de vacances se croient peut-être épargnés par le progrès. Ils se trompent, et ils vivront bien pire: l’heure de la massification de l’usage de la GoPro, cette mini-caméra qu’on fixe un peu n’importe où pour filmer un peu n’importe quoi, a sonné.

Jusqu’à présent, vous riez bien. Vous avez sans doute vu cette vidéo hilarante, au succès fulgurant sur Internet, d’un joueur de trombone se filmant en train de souffler dans son instrument, une petite caméra accrochée à la coulisse, une «GoPro», pour être précis.

Et bien cessez de rire. Car la troisième génération de GoPro, sans laquelle tout ce LOL de janvier 2013 n’aurait pas été possible, a été présentée en octobre dernier et a débarqué au début de l’année.

Qu’est-ce qu’une GoPro? C’est le nom commercial d’une caméra miniature étanche et tous terrains, destinée en priorité aux sports extrêmes car, petite et légère, elle permet de filmer très facilement ses performances sur terre, sous l’eau ou en vol. La GoPro se fixe sur un surf, sur un casque de vélo ou de moto, et on peut même la placer dans le cockpit de son chasseur F18. Le tout en offrant une qualité d’image et de son saisissante pour sa taille (environ 150 grammes) et son prix (les trois modèles de la GoPro Hero 3 oscillent entre 250 euros et 450 euros en France, 200 dollars à 400 dollars aux Etats-Unis).

Les premiers signaux de la pandémie en cours

La GoPro a plus de 4,5 millions de «like» sur Facebook, ce qui en soit est déjà une bonne raison d’avoir peur. Le site de BFMTV résume assez bien les contours de ce cauchemar qui a déjà commencé:

«Le phénomène est planétaire. Des vagues d’Hawaï aux pistes de ski de nos sommets alpins, l’idée est la même: filmer ses exploits à l’aide d’une mini caméra embarquée, la GoPro.»

Pour l’instant, le phénomène reste cantonné aux milieux de la glisse: skateurs, surfeurs des monts et des mers, skieurs et, éventuellement, VTTistes. Rien de bien inquiétant, pourriez-vous penser de prime abord. Mais les signaux faibles, en matière d’épidémiologie, doivent nous alerter.

Pourquoi c’est grave? Parce qu’il y a fort à craindre que la nouvelle GoPro finisse par s’émanciper du cercle des sportifs qui écoutent du punk-rock et de la drum’n bass pour s’ouvrir au grand public. D’épidémie relativement circonscrite (il vous suffit d’ignorer les blogs de surfeurs pour être relativement épargné), la vague GoPro risque bien de devenir une véritable pandémie du web.

Filmer sa vie de tous les jours et la PARTAGER sur Internet va devenir aussi facile et agréable que d’imposer ses photos de cocktails et de burgers sur Instagram... Ou comment la moindre tranche de vie sociale va être dûment documentée par tous vos amis sportifs, artistes, créatifs, cuisiniers, sex-addict, journalistes ou simplement narcissiques.

Parce qu’après tout, votre vie aussi est extrême, non? Cascades sociales, jump professionnels, performances sexuelles, les sports du quotidien méritent aussi d’être enregistrés, montés, visionnés, projetés, archivés... La GoPro fait de vous le petit JRI de votre vie quotidienne. Et alors que la prophétie selon laquelle chacun devient un média se réalise progressivement avec les outils socio-numériques, comment résister au plaisir de se faire son petit cinéma quotidien.

Ma vie, mon oeuvre, mon chien, mon frigo

En clair, le «risque» pour notre temps de cerveau sur Internet, c'est que le détournement de la fonction première de la GoPro devienne la règle.

Une amusante vidéo illustre parfaitement ce qui nous pend au nez dans les années, que dis-je, les mois à venir. Sous l’intitulé judicieux «Même une vie de merde ça paraît cool avec une GoPro», la vidéo relate un moment de vie merdique, donc, de potes qui se préparent des œufs au plat et les mangent sur la terrasse. Avec un peu d’effet vidéo (ralentis, accélération) et de la grosse drum’n bass en fond, ça marche. Comme l'explique l'auteur de la vidéo:

«Ma copine m'a récemment offert une caméra GoPro, le problème c'est qu'avec mon coloc, on ne skie pas très bien, on n'a jamais utilisé un skateboard de notre vie et aucun de nous deux ne comprend vraiment le concept du base jumping. Alors on fait la vaisselle... En conditions extrêmes.»


GoNormal - Wash the dishes par pierrecroce

Le compte d’un certain TunguskaYachtClub a posté sur YouTube plusieurs vidéos sur le même principe d’«un gars normal» utilisant la GoPro dans sa vie de tous les jours: tâches ménagères, cuisine, nettoyage des W.C., visionnage de la télé affalé dans un canapé, tout y est. L’habituel mur du son electro désormais associé au slow-motion des vidéos GoPro transforme tout ces moments prosaïques en autant de petits clips survitaminés semblant sortis d’un film d’Aronofsky.

Mais ça ne s’arrête pas là. Avec la baisse, prévisible, du coût d’accès à ce type de gadget à mesure de l’engouement du grand public pour un nouvel outil de mise en scène de soi, on peut s’attendre à ce que même les marmots soient équipés en permanence. GoPro l’a bien compris en choisissant un bébé comme star de sa pub pour le SuperBowl 2013.

Et on n’oubliera ni les chiens, ni les chats, ni même nos amis les NAC. Parce qu’il faut bien le reconnaître, filmer la journée d'un chien, une GoPro fixée au dessus de la tête, c’est très drôle.

GoPro = Instagram avec des trucs à vendre

GoPro, Be a Hero. C’est le slogan de la marque. Ça sonne un peu start up nouveau média? Normal, GoPro est plus qu’une simple société d’électronique qui construit des caméras pour le grand public. Elle associe une activité manufacturière classique –produire un objet– à la valeur ajoutée que produisent les internautes: car oui, en édifiant votre propre légende, vous contribuez à bâtir celle de la GoPro.

Ainsi, une starisation des utilisateurs est organisée sur le site officiel à travers la rubrique de la vidéo du jour, qui offre quelques minutes de gloire aux sportifs qui envoient les séquences les plus impressionnantes à la marque. Lesquelles sont visionnées par d’autres internautes, qui achètent des GoPro puis envoient leurs vidéos, etc., etc., etc. C’est ce bon vieux «user generated content» qui est en charge du marketing de GoPro. La marque a sous-traité son image à ses utilisateurs.

Ainsi peut-on lire sur le site officiel:

«Nous faisons des publicités télé de nos vidéos préférées GoPro pour démontrer les images de qualité professionnelle que vous pouvez obtenir avec la caméra HD HERO. La plupart de ces publicités ont été tournées par nos clients ...! Envoyez-nous vos meilleures edits GoPro et nous pourrions vous demander de jouer dans l'un de nos spots TV. GoPro, On y arrivera grâce à vous!»

Attention, GoPro s’est aussi payé une pub au Super Bowl et a été sponsor officiel avec Red Bull du grand saut de Felix Baumgartner. Mais sa stratégie de com est loin de s’arrêter à ces événements médiatiques à forte visibilité.

Et puis en marge du marketing social, de la publicité et du sponsoring, un produit culte connaît parfois une exposition médiatique dont il se serait bien passé... Car on peut aussi utiliser la GoPro pour filmer ses meurtres de sang-froid si on est terroriste djihadiste autoradicalisé, le genre Mohamed Merah quoi. Le siège parisien de la chaîne Al-Jazeera a ainsi reçu peu après les tueries de Toulouse et Montauban, une clé USB qui contenait 25 minutes de montage des scènes de crime filmées par Merah lui-même avec une GoPro. Après avoir hésité, la chaîne qatari a renoncé à les diffuser et les a transmises à la justice française.

A l'époque, plusieurs médias mentionnent la marque GoPro et pour nombre de gens peu familiers des gadgets hi-tech ou des sports extrêmes, le nom entre dans le vocabulaire courant à l'occasion de l'affaire Merah.

En décembre 2012, le marketeur Peter Claridge estimait dans un article que GoPro avait uploadé 400 vidéos sur YouTube, dont près de la moitié ont été produites par des fans. Tous les indicateurs d’engagement en ligne (fans discutant de la marque sur Facebook, nombre d’inscrits sur la chaîne YouTube, etc.) prouvent d’ailleurs que le taux d’engagement des clients GoPro est nettement supérieur à celui de marques du même secteur, celui de l’électronique grand public. Ce qui en fait pour l’auteur un «champion du monde du bouche à oreille». Au lieu de se lancer dans le rachat controversé de la société Instagram pour 1 milliard de dollars, Facebook n'aura-t-il pas du investir dans la GoPro?

Jusqu’à présent, donc, vous riez bien. Pour combien de temps encore?

Jean-Laurent Cassely

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