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Démocratie et citoyenneté: la France peut-elle s'inspirer du community organizing à l'américaine?

Une réunion de community organizing (IMG_0964 / kmarkparker via Flickr CC Licence By)

Une réunion de community organizing (IMG_0964 / kmarkparker via Flickr CC Licence By)

Un mode d'action local inventé aux Etats-Unis il y a plus de 70 ans permettrait de redonner aux citoyens le goût de la politique en même temps que la capacité d'agir sur ce qui les concerne. Mais est-ce soluble dans la République?

Un remède à la crise que traversent nos démocraties existe déjà. Il a été inventé aux Etats-Unis il y a plus de 70 ans et permettrait de redonner aux citoyens le goût de la politique en même temps que la capacité d'agir sur ce qui les concerne. C'est en tout cas ce que pensent certains chercheurs et militants. Au centre de leur attention: le «community organizing», une forme de mobilisation et d'organisation de la population s'appuyant sur les communautés popularisée par le sociologue américain Saul Alinsky.

En 1940, cet universitaire engagé a «organisé» un quartier de Chicago en regroupant différentes communautés et permettant à ses habitants d’infléchir le rapport de force habituel et de défier les pouvoirs publics locaux aussi bien que les entreprises. Saul Alinsky va ensuite développer ce modèle d’organisation dans d’autres villes et fonder l'Industrial Areas Foundation qui regroupe 47 organisations à travers les Etats-Unis.

Ces collectifs d'associations, pour la plupart religieuses, s'attaquent alors à des questions telles que le logement, l'emploi, la sécurité ou les salaires, à travers des actions directes non violentes (grève d'impôts, arrivée en masse dans les bureaux d'un fonctionnaire pour exiger un rendez-vous, manifestation devant la maison d'un propriétaire d'un taudis de banlieue...).

Créer du conflit

Alinsky insiste autant sur la notion de conflit, qui, malgré sa connotation péjorative actuelle, est «au cœur d'une société libre et ouverte», que sur le compromis, dont l'absence serait le symbole d'une «société totalitaire». Après l'avoir mis en pratique sur le terrain pendant 30 ans dans de nombreuses villes américaines, ce sociologue pragmatique et radical a explicité sa vision du community organizing dans son ouvrage Rules for radicals paru en 1971.

Et cette forme de mobilisation de la société civile est originale à plusieurs titres. Contrairement aux autres mouvements sociaux spécialisés dans une cause (logement, sans-papiers...), le community organizing n'a pas de combat prédéfini mais ambitionne de formaliser et d'accompagner les revendications issues de la base.

Pour ce faire, les community organizers (organisateurs de communauté), sorte de syndicalistes de la société civile, identifient les revendications des habitants et les aident à décider lesquelles qui seront prioritaires. Ils ont aussi pour rôle de repérer et de former des leaders, susceptibles de s'impliquer et de mobiliser les troupes en vue d'une action. Les community organizers ne sont en aucun cas des porte-parole des habitants. D'ailleurs, leur règle d'or est de «ne jamais faire pour les autres ce qu’ils peuvent faire pour eux-mêmes»

Chaque campagne menée est autant une fin en soi qu'un moyen de retisser la société civile et de développer la capacité d'agir des citoyens. «Il s'agit de faire que les gens se rencontrent autour d'un projet commun, de recréer une vie de quartier, et de faire renaître la confiance entre les gens. En menant ces actions, les citoyens développent des compétences d'animation, de présentation et d'expression», explique Hélène Balazard, auteure d'une thèse sur le sujet.

Les actions menées sont pensées pour être «gagnables», rapides et plaisantes, afin de ne pas lasser les participants, mais surtout pour leur faire prendre conscience de leur pouvoir de faire bouger les lignes, individuellement et collectivement. Le community organizing «est donc pensé à l’image de la société visée, une société moins individualiste où les citoyens ont les moyens d’exercer leur pouvoir au même titre que les acteurs économiques et politiques», analyse-t-elle.

De Clinton à Obama

Généralement utilisé à l'échelle d'une ville, ou d'un quartier, le community organizing peut aussi servir dans des mobilisations plus larges. Le nom et la méthode d'Alinsky sont ainsi étroitement liés au mouvement pour les droits civiques américains. En France, le collectif Stop le contrôle au faciès qui ambitionne d'«améliorer le rapport entre la police et les citoyens» s'inspire également des méthodes du community organizing en regroupant plusieurs entités déjà existantes sur le territoire français.

Cette  forme de mobilisation s'est répandue aux Etats-Unis et de nombreux démocrates se revendiquent encore aujourd'hui de l'héritage de Saul Alinsky. A la fin de ses études, Hillary Clinton a réalisé sa thèse sur le sociologue et son mouvement tandis que Barack Obama est devenu community organizer à la sortie de l'université. Comme en témoigne le philosophe Noam Chomsky, «l'esprit d'Alinsky est bien vivant au sein de tous ces groupes militants actifs dans d'innombrables domaines, jusqu'au récent mouvement Occupy Wall sStreet».

Solidement ancrée dans la mémoire militante étasunienne, la méthode Alinsky a également essaimé au Canada. en Allemagne et surtout en Angleterre. En 1996, l'association London Citizens y est créée, grâce notamment aux conseils d'Edward Chambers, disciple d'Alinsky. Parmi les nombreux combats menés par l'association, la mobilisation pour un salaire décent, est la plus significative. Soutenue par le maire de Londres Boris Johnson, elle a permis de faire augmenter le salaire horaire minimum de 2£. Un autre action a débouché sur la construction de logements sociaux. A l'échelle d'arrondissements, et toujours avec l'appui des communautés existantes, des revendications portant sur l'éclairage public ou la sécurité ont également abouti.

Face au succès rencontré par London Citizens, les pouvoirs publics ont dû composer avec elle. Les candidats aux municipales viennent écouter les revendications du collectif et s'engagent à rendre des comptes une fois élus. Après avoir fait ses preuves dans la capitale, le mouvement est devenu national et s'est transformé en Citizens UK. D'ailleurs, avant le scrutin législatif qui a conduit à la nomination du Premier ministre britannique en 2010, les trois principaux candidats sont venus se prêter au même exercice.

L'exception française

Qu'en est-il en France? La méfiance vis-à-vis des corps intermédiaires, héritage de la Révolution, rend compliquée une transposition du community organizing chez nous. En effet, comme son nom l'indique, il repose sur la mobilisation des communautés. Or chez nous le terme de communauté est honni et considéré incompatible avec l'idéal républicain.

«En France, l’Etat est émancipateur des individus mais destructeur de collectif. L'idée de construire une communauté en France est impensable», estime le sociologue Jacques Donzelot. De plus, le community organizing s'appuie, entre autres, sur des communautés religieuses, ce qui est loin de faire l'unanimité dans un pays où le laïcisme est religion d’Etat depuis 1905. Sans compter que les élus ne voient pas toujours d'un bon œil la mobilisation citoyenne en dehors des circuits classiques qu'ils connaissent et contrôlent. «Quand ça bouge, le maire veut avoir les choses en main», confirme Jacques Donzelot.

Pourtant, une poignée de militants français, séduits par la «méthode Alinsky», décident de passer outre le poids des traditions et des préjugés et se lancent dans une expérimentation de community organizing à Grenoble en 2010. Solène Compingt, une des organisatrices et cofondatrice du projet, le détaille ainsi:

«L'idée est de construire un contre-pouvoir, de redonner aux personnes l'envie, la capacité et la confiance de s'impliquer dans les questions qui les concernent. Nous voulons donner les moyens et les outils à ceux qui sont les plus éloignés des décisions institutionnelles afin qu'ils reprennent la main. Le résultat est moins important que l'émancipation et l'envie d'agir.

Nous travaillons sur des problèmes locaux, des luttes précises, pour leur montrer que c'est possible, mais aussi pour que la personne qui a le pouvoir de décision soit localement accessible. Notre but n'est pas d'éradiquer le chômage mais le fatalisme ambiant.»

Une des actions phares du collectif s'est articulée autour des conditions de travail des femmes de ménage. Travaillant à la mairie pour le compte de sociétés privées, celles-ci ont vu leurs conditions de travail se dégrader et leur effectif diminuer pour une charge de travail identique.

Après plusieurs tentatives classiques de négociation, les membres de l'Alliance citoyenne ont décidé de montrer leurs muscles et d'aller frontalement au conflit tout en agissant avec humour. Elles ont donc prévenu leur employeur qu'elles viendraient travailler avec une cinquantaine de personnes du collectif pour palier le manque de main d’œuvre!

Quelques heures plus tard, le patron les contactait pour leur annoncer qu'il cédait à leurs revendications. «Vu que l'on fait venir des gens sur leur temps libre, il faut que les actions soient conviviales, voire festives, que les gens prennent plaisir et que les médias en parlent. Cela peut convaincre des personnes qui sont pas des militants chevronnés de participer», précise Hélène Balazard, qui a participé à la création du collectif grenoblois.

A Grenoble, l'aspect communautaire ne semble pas non plus poser problème et est vécu par les organisateurs comme un levier pragmatique de mobilisation. «Communauté ne veut pas dire communautarisme et repli sur soi mais signifie un groupe de personnes ayant des intérêts en commun. J'ai été étonnée de voir comment des personnes issues de milieu totalement différents pouvaient travailler ensemble avec succès», s'enthousiasme Solène Compingt.

Mise en scène du contre-pouvoir

Le community organizing permet aussi d'éviter l'élitisme des mécanismes de participation classique en allant chercher des personnes généralement exclues de la vie civique via des associations religieuses, culturelles ou des groupements de travailleurs étrangers.

Alors que rien ne laissait présager un succès, le résultat est là. Une trentaine d'associations se réunissent toutes les semaines pour planifier les actions à venir. L'association grenobloise a réussi à «mêler les pratiques du syndicalisme aux problématiques des quartiers», se félicite Solène Compingt.

Hélène Balazard est persuadée que l’expérience est transposable dans d'autres villes françaises. Mais il faudra pour cela résoudre la question du financement du projet. En France, la philanthropie (qui permet à l'Alliance citoyenne grenobloise d'exister en plus des cotisations) n'est pas vraiment répandue. Les fonds publics lui sont préférés. Or, il est difficile d'imaginer qu'une collectivité finance des gens qui viendraient lui chercher des poux dans la tête. C'est pourquoi Jacques Donzelot pense que l'idéal serait de «trouver une alternative institutionnelle».

Le collectif Pouvoir d'agir, qui compte lancer cinq expérimentations de mobilisation ascendante à l'échelle d'une ville compte s'inspirer de l'expérience grenobloise sans pour autant l'imiter. En effet, bien qu'elle reconnaisse le succès du projet, Isabelle Foucher, coordinatrice du collectif, estime qu'«on peut difficilement imaginer que des réseaux associatifs nationaux fassent du Alinsky».

En cause, la notion de démocratie conflictuelle chère au sociologue américain. «Ce qui met de l'huile dans le moteur du community organizing, c'est la mise en scène du contre-pouvoir où les élus sont des cibles. On a envie de leur montrer ce dont on est capable.» Un des risques est de renforcer le sentiment de «tous pourris» et de se mettre les élus à dos. Isabelle Foucher préfère une approche partenariale: «On a des alliés possibles dans les institutions et aussi chez les élus», justifie-t-elle.

Mais peu importe l'approche, le but est le même: faire de la politique «par le bas», lutter contre l'atomisation des individus et favoriser la conscientisation des citoyens. Néanmoins, le community organizing souffre d'une limite intrinsèque à son mode fonctionnement. Il se focalise sur les enjeux locaux. Or, «le local n'a pas réponse à tout», admet Hélène Balazard. En outre, Alinsky reconnaissait lui-même que beaucoup de ces organisations disparaissaient souvent au bout de 5 ans ou étaient absorbées par des programmes gouvernementaux.

Il revient donc aux descendants du sociologue américain de pallier cette absence de vision systémique et de donner au mouvement une envergure nationale comme cela est en train de se passer en Angleterre. Faute de quoi, le community organizing ne restera qu'un palliatif, efficace mais temporaire, à la misère et à la perte du sens civique qui gangrènent notre société.

Emmanuel Daniel

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