Numérique: le changement, c'est quand?

Accord avec Google, numérisation du fonds de la BNF, affaire Free, accueil du rapport Colin/Collin... Les derniers évènements autour du numérique sèment le doute sur la volonté du gouvernement de définir un projet d'ensemble sur le sujet et de défendre un Internet libre.

La ministre de la Culture Aurélie Filippetti, le patron de Google Eric Schmidt et François Hollande, le 1er février 2013 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer.

- La ministre de la Culture Aurélie Filippetti, le patron de Google Eric Schmidt et François Hollande, le 1er février 2013 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer. -

A l’arrivée du nouveau gouvernement, je me suis dit qu’il fallait leur laisser du temps. Que ça ne servait à rien de partir bille en tête. Et puis, j’y croyais un peu.

On revenait quand même de vachement loin. La présidence de Nicolas Sarkozy avait réussi à faire entrer pour la première fois la France dans le classement des pays sous surveillance de Reporters sans frontières, notamment à cause d’Hadopi.

Et puis j’ai attendu.

Et puis j’ai vu. Pas grand-chose certes, mais quand même.

Pendant la campagne, Internet et l’informatique ont été complètement absents des programmes. On pouvait espérer que c’était par calcul électoral –avoir un projet ambitieux pour le numérique n’est pas mobilisateur niveau vote.

Et puis, les mois passant, on a compris que c’était simplement parce que le gouvernement n’a pas de projet, alors que précisément le numérique pourrait être le levier d’une vision d’avenir.

Nos confrères de Slate.com font actuellement des articles pour dire qu’Obama doit avoir une vision pour son mandat. On pourrait donner le même avertissement à François Hollande: réduire les déficits est une nécessité, mais à part gérer le quotidien, il manque à cette présidence un projet d’ensemble, un souffle qui aurait pu passer par une prise en compte des changements économiques et sociétaux déterminés par le numérique.

Pour l’instant, les principaux dossiers liés au numérique sont partagés entre deux ministres, Aurélie Filippetti et Fleur Pellerin qui, en prime, ne s’apprécient pas des masses. Une ambiance idéale pour travailler ensemble.

Filippetti, ou la gauche réac

La ministre de la Culture est une digne représentante d’une certaine gauche réac qui semble incapable de penser hors des cadres traditionnels. A son «actif»:

1. La défense de la «taxe Google»

On ne va pas réexpliquer le principe, mais prenons simplement la déclaration de la ministre sur France Inter en octobre dernier:

«Des moteurs de recherche qui génèrent une grande partie de leurs publicités grâce à l’orientation qu’ils font vers des sites de journaux.»

Mais oui! Bon sang, les couilles en or de Google, c’est grâce à ses liens vers le site du Monde. C’est marqué au coin du bon sens, ça.

C’est pas du tout grâce à leurs innovations techniques et à l’ensemble des contenus qu’ils indexent (il est bien entendu que le contenu du web, ce ne sont ni les blogs, ni les forums, ni les sites spécialisés mais la presse généraliste. J’aurais tellement aimé que Doctissimo vienne foutre le bordel en réclamant également sa part du gâteau: mais non, puisque eux, ils ont bien compris qu’ils vivaient grâce à Google).

Au final, le dossier est passé dans les mains de Fleur Pellerin et il n’y a pas eu de taxe Google mais un «accord historique» grâce auquel Google devient mécène de la presse française et assoit encore davantage sa position dominante, mais c’est pas bien grave du moment qu’on arrive à grappiller des miettes du gâteau. (Disclaimer: la personne qui écrit ces lignes compte bien demander des sous du fonds Google à l’innovation pour écrire des papiers innovants avec des infographies et de la data.)

2. La catastrophe de la numérisation du fond de la BNF

Aurélie Filippetti a validé le choix d’entreprises privées auxquelles on cède les droits d’exploitation des ouvrages pour une période de dix ans. Dans sa logique, c’est bien, vu que ça coûte pas cher et qu’il ne faut surtout pas dépenser de l’argent dans ce domaine qui est celui de l’avenir.

Elle ne voit pas la connerie totale qui fait que les bibliothèques municipales et universitaires devront payer un abonnement à une boîte privée pour accéder à un patrimoine public. La numérisation était censée permettre un plus large accès au savoir.

Soyons parfaitement honnêtes, l’accès sera gratuit depuis les locaux de la BNF, ce qui, dans le genre centralisation parisienne –Paris et le désert français– se pose là. Amis universitaires de province, salut. Comme le rappelait une bibliothécaire, les bibliothèques universitaires se désabonnent déjà de ressources électroniques par manque de moyens financiers.

Et même en sortant du cadre idéologique «Le savoir ne doit pas être privatisé», Actualitté explique très bien que le deal conclu frôle l’arnaque puisque, dans d’autres pays européens, le même marché conclu avec la même entreprise (ProQuest) garantissait l’accès gratuit à ces ressources pour l’ensemble du territoire national.

Seuls les pays étrangers devaient payer pour y accéder. On a donc conclu un marché moins bon que le Danemark ou les Pays-Bas. Bravo. Bien joué.

3. A venir: l’exception culturelle

A un moment, il va falloir choisir entre la neutralité du Net et l’exception culturelle française. Neutralité du Net = pas de discrimination sur les contenus, qu’elle soit positive ou négative. Exception culturelle française = préférence donnée à la production française.

On sait déjà que la ministre prend le parti de l’exception culturelle, oubliant totalement les principes d’un Internet libre. On attend encore les résultats de la mission Lescure mais, quand on lit les raisons pour lesquelles la Quadrature du Net, UFC-Que choisir et le Samup (syndicat des artistes, musiciens, chanteurs, danseurs et enseignants) ont refusé de participer à cette mission alors qu’ils ont des propositions très concrètes à faire sur les droits d’auteurs, on se dit qu’on est mal barrés.

Fleur Pellerin, ou la priorité totale à l'économie

Le cas de Fleur Pellerin est plus compliqué, surtout quand on la compare à certains de ses prédécesseurs (rappelons-nous Frédéric Lefebvre, pour qui le web 2.0 c’était «heu… l'Internet d'aujourd'hui» –au Numérique, niveau ministres, on a été particulièrement pas gâtés).

Elle, a très bien compris une chose: le numérique, c’est un gisement d’emplois et d’argent. Et cet argent, elle compte bien le ramener dans le giron de la France.

Pour les mesures concrètes, on attend sa feuille de route, que le Premier ministre Jean-Marc Ayrault doit présenter courant février. On verra à ce moment-là comment fonctionnera sa Silicon Valley parisienne.

On ne va pas l’assassiner avant. Pour une fois qu’on a une politique qui ne parle pas du numérique comme d’un danger pour nos enfants/nos artistes/notre compte en banque.

Mais avouons que ça a mal commencé. En juillet dernier, à l’occasion d’une table ronde organisée par le Monde et France Culture, interrogée sur ce qu’est la neutralité du Net, la ministre fait part de ses «réserves» sur le concept, qui aurait selon elle tendance à favoriser les intérêts des géants américains.

Si on met de côté les erreurs d’analyse (les opérateurs américains et Apple n’ont qu’une envie, c’est de se débarrasser de la neutralité du Net), cette déclaration est intéressante. Si, à l’époque, elle était passée pour une énorme bourde, c’est en réalité moins une gaffe qu’une prise de position politique. Pellerin a décidé de ne traiter le numérique que sous l’angle économique. Elle a d’ailleurs récidivé depuis lors de l'affaire Free:

«Il y a toujours une confusion sur les questions de neutralité du Net [...] entre les aspects de libertés publiques de la notion de neutralité du Net, et les aspects économiques.»

Confusion n’est peut-être pas le bon terme. Les modèles économiques capitalistes s’opposent souvent frontalement aux notions d’égalité que cherche à assurer la neutralité du Net. Et entre les deux, s’il faut trancher, la ministre choisira les intérêts économiques s’ils concernent des entreprises françaises.

Avec tout de même une réserve importante: elle a heureusement déclaré qu’elle était opposée à ce que la France exporte des systèmes de surveillance d’Internet. En effet, un certain nombre de sociétés françaises sont très fortes dans la production d’outils de surveillance des internautes, outils vendus à des dictatures sans que ça n’émeuve grand monde. (On n’est pas le pays d’Hadopi pour rien.)

Les Astérix du web

Bref, avant même sa feuille de route, ce qu’on peut déjà lui reprocher, c’est cette vision uniquement économique du numérique. Fabrice Epelboin résume très bien la situation:

«Dans la tête d’un politique, qu’il soit de droite ou de gauche, Internet n’est pas un bien public mais une industrie.»

Vous me direz, une vision économique, c’est déjà mieux que pas de vision du tout. Mais ça veut aussi dire qu’il n’y a personne au gouvernement pour défendre un Internet libre.

Là où Pellerin et Filippetti se rejoignent, c’est sur cette idée qu’Internet, dans le fond, on s’en fout, ce qui est essentiel, c’est que les Américains ne nous bouffent pas et qu’on prenne aussi un bout du gâteau. Une grille de lecture qui fonctionnerait aussi bien avec la vente de t-shirt ou de kiwis. On va devenir les Astérix du World Wide Web.

Et les combats pour un accès égal et gratuit à la connaissance, dont on a malheureusement récemment parlé à cause du suicide d’Aaron Swartz, on s’en branle. Personne dans ce gouvernement ne défendra les droits fondamentaux liés au numérique.

Pourtant, même avec une approche purement économique, reste la question de la volonté gouvernementale. Disons qu’on jette aux oubliettes les utopies qui voulaient qu’Internet pourrait améliorer la démocratie, et concentrons-nous uniquement sur le but d’en tirer le plus d’argent possible. Cela passe notamment par l’invention d’une fiscalité pour le numérique que Pellerin appelle de ses vœux.

Ça tombe bien, on vient de lui remettre le rapport Colin et Collin, qui propose de taxer la manière dont sont utilisées les données personnelles des internautes. Sauf que, pour l’instant, on ne peut pas dire que le gouvernement ait beaucoup commenté la chose, qu’on ait senti le Premier ministre enthousiasmé par cette innovation, et on peut déjà craindre que ce rapport disparaisse dans les limbes.

Le fait même que la feuille de route du numérique se fasse attendre, que le gouvernement ne l’évoque absolument jamais, montre assez la motivation du Président à investir dans un domaine qui aurait pu être un des moteurs de base de son programme économique. Fleur Pellerin dit que le numérique, c’est l’avenir économique, mais est-elle suivie par le gouvernement? Rien n’est moins certain.

L’engagement principal de François Hollande concernant le numérique était: «Soutien au développement des nouvelles technologies et de l’économie numérique.» L’avantage, avec ce genre de néant verbal, c’est qu’il ne sera pas difficile de dire qu’il a tenu sa promesse.

Titiou Lecoq

NB: par souci d’honnêteté intellectuelle, faisons une exception pour les 10 millions d’euros annoncés par Vincent Peillon pour le numérique à l’école. Ils comprennent pêle-mêle: le raccordement en haut débit des écoles rurales, l'augmentation du nombre d’ordinateurs et de tablettes, la formation des profs pour utiliser le numérique en classe, un service public de l’aide aux devoirs pour les élèves de 6e en difficulté, la production française de logiciels pédagogiques...

C’est pas la grosse folie,  on n’en est pas à apprendre aux collégiens à coder, mais vu le retard délirant de la France dans le domaine, il fallait bien commencer par quelque chose.

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L'AUTEUR
Titiou Lecoq est journaliste indépendante et blogueuse sur Girls and geeks. En 2011, elle a publié un roman, «Les Morues» (Au Diable Vauvert), et avec Diane Lisarelli, «L'Encyclopédie de la Web Culture» (Robert Laffont). La suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 07/02/2013
Mis à jour le 07/02/2013 à 16h34
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