Les municipales empêchent les gauches de consommer leur divorce

François Hollande et le secrétaire général du PC Pierre Laurent, le 4 juin 2012 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer.

François Hollande et le secrétaire général du PC Pierre Laurent, le 4 juin 2012 à l'Elysée. REUTERS/Philippe Wojazer.

Entre le PS, le PCF, qui ouvre son congrès jeudi, et son allié du Parti de gauche, la paix est improbable mais la guerre impossible: s'ils sont en désaccord sur la politique du gouvernement, ils ne peuvent se permettre des déchirements trop marqués s'ils veulent garder leurs positions au niveau local.

Ils ne sont plus d’accord sur rien, à l’exception du mariage homosexuel. Ils s’engueulent sans arrêt, sur le Mali ou sur l’emploi. Ils font désormais chambre (gouvernementale) à part.

Et pourtant, ils ne peuvent se résoudre à divorcer. Surtout à cause de leurs enfants, toutes ces municipalités qu’ils ont fait élire ensemble. Vous les avez reconnus, ce sont les partenaires-adversaires d’une gauche plus éclatée que plurielle: le PS et le Front de gauche.

Le ton est singulièrement monté entre eux ces derniers temps. «Aujourd'hui, François Hollande s'appuie sur les éléments les plus droitiers de son parti pour mener une politique sociale-libérale», a fulminé Jean-Luc Mélenchon. L’ancien candidat à l’élection présidentielle, jamais à court de formules percutantes, estime que, dans le tandem franco-allemand, Angela Merkel «tient le guidon» et François Hollande «pédale».

Pédale et pyromane

«Jean-Luc Mélenchon dépasse les bornes», s’est immédiatement indigné le sénateur socialiste Luc Carvounas, qui lui a vertement reproché «son échappée vers les sommets de la démagogie et du populisme, au service de sa seule ambition personnelle». «À force de vouloir mettre le feu à la plaine, Mélenchon est devenu le pyromane de la gauche française», a encore lâché le même homme. Détail non négligeable: cet élu au langage peu diplomatique n’est autre que le secrétaire national aux relations extérieures du PS, autrement dit celui qui est en charge des rapports avec les autres partis de gauche!

Dans un langage sensiblement plus châtié, Jean-Christophe Cambadélis a brocardé le «splendide isolement de Mélenchon», lui reprochant de s’abreuver à «l’eau salée de son amertume» et d’être décidément incapable «de temps en temps de dire que la gauche fait des choses bien». Le député socialiste de Paris juge, lui aussi, que l’heure est venue d’interpeller le leader du Parti de gauche.

Gentil PC et méchant PG

Pourquoi diable un tel feu nourri des socialistes contre le leader du Front de gauche, au risque d’aggraver encore les désaccords qui cisaillent la majorité présidentielle de 2012?

Deux calculs stratégiques peuvent expliquer cette offensive. Le premier relève de l’espoir de diviser les deux principales composantes du Front de gauche, le Parti communiste et le Parti de gauche. Le PS rêve de détacher le premier, son ancien partenaire historique, du second, son nouveau concurrent turbulent.

Doté d’un bataillon de parlementaires et d’un vrai réseau d’élus locaux, le PCF, qui tient congrès en cette fin de semaine, est réputé plus raisonnable qu’un jeune PG peu présent dans les enceintes institutionnelles. De fait, l’expression de Pierre Laurent, l’actuel numéro un communiste, est autrement plus mesurée que celle de Jean-Luc Mélenchon, toujours plus sévère à l’endroit de ses anciens camarades socialistes. Et de réelles tensions ont opposé ces deux partis, sur le plan stratégique comme sur celui du leadership.

La clarification droitière de la politique gouvernementale a pourtant ressoudé le Front de gauche sur une ligne très critique. C’est bien le PCF qui a diffusé un insolent clip de nouvelle année, se moquant cruellement des renoncements de Hollande. «Le FN aurait pu en signer l’esprit», s’est alarmé le très unitaire Carvounas. Ce sont aussi les sénateurs communistes qui ont voté, au Sénat, contre plusieurs textes présentés par le gouvernement.

Le Front de gauche vient, par ailleurs, de se doter d’un texte d’orientation stratégique intitulé «Imposer une alternative à l’austérité», qui se situe clairement en rupture avec les orientations de la politique gouvernementale. Dans la dernière période, la cohérence de cette coalition s’est ainsi plutôt renforcée.

Le chantage des municipales

Pour autant, ce document du Front de gauche ne tranche pas une question pourtant essentielle, celle de la stratégie à suivre pour les élections municipales de 2014.

Sur ce point, les perspectives des uns et des autres ne sont pas identiques. A la tête de 78 communes de plus de 10.000 habitants, généralement en alliance avec le PS, le PCF demeure attaché à ce qui reste de «l’union de la gauche» au plan local. Soucieux de «construire une alternative», le PG est quant à lui partisan de multiplier les candidatures sous la bannière du Front de gauche.

Le PS a bien saisi la faille. De manière plus ou moins voilée, ses dirigeants menacent le PCF de lui faire payer au plan municipal ses incartades nationales. Et ils escomptent que l’intérêt bien compris des communistes les conduira alors à rompre avec la ligne radicale de Mélenchon. «Dans l’imaginaire bureaucratique du Parti des situations acquises et des places disponibles, le monde entier est censé être à son image un ramassis de carriéristes effrénés», raille l’ancien candidat du Front de gauche.

La pression du PS risque néanmoins d’être d’une efficacité limitée. D’abord, parce que les deux partis historiques de la gauche française perdraient beaucoup à céder à la division au plan municipal. Les communistes ont besoin des socialistes pour garder leurs mairies dans un contexte qui s’annonce difficile pour la gauche, mais l’inverse est aussi vrai.

S’il est une règle éprouvée, c’est que le déchirement d’une équipe sortante est génératrice de défaite. Parions que, le moment venu, chacun saura relativiser les désaccords politiques nationaux pour reconduire des alliances locales destinées à contrer les appétits de la droite.

La survie des unions de gauche municipales sera facilitée par une plus grande proximité de sensibilités à cet échelon. Il y a plus de points communs entre des élus socialistes et communistes de terrain, également confrontés à la dureté de la crise et parfois dubitatifs sur les bienfaits de la politique gouvernementale, qu’entre les mondes antagonistes de Jérôme Cahuzac et de Jean-Luc Mélenchon.

Municipales contre européennes

Le PG se rangera-t-il facilement à ce réalisme? Il pourrait bien se contenter des candidatures autonomes du Front de gauche dans les communes à conquérir et dans certains lieux symboliques comme Paris.

Se dessine même en pointillé un partage des rôles entre le PCF et le PG, qui n’est pas sans rappeler celui des élections de 2012: les communistes avaient abandonné à Mélenchon la candidature présidentielle en l’échange de la part du lion dans les candidatures législatives.

Les prochaines échéances se profilent selon un équilibre du même genre. Fort de son implantation locale, le PCF donnera vraisemblablement le cap stratégique des municipales de 2014. Probable tête de listes aux européennes de la même année, Mélenchon pourra ensuite exprimer on ne peut plus clairement l’autonomie du Front de gauche. Son objectif avoué n’est autre que de devancer, lors de cette échéance, la liste du PS.

Un tel résultat provoquerait à coup sûr un séisme à gauche annonciateur de futures recompositions. En attendant, le scrutin municipal empêche ce camp de se déchirer sans entraves. Si elle est plus divisée que jamais en son sommet, la gauche est condamnée à vivre, quelque temps encore, des formes variées d’union sur le terrain.

Eric Dupin

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