Sports

Glasgow Rangers, une saison au purgatoire

Axel Cadieux, mis à jour le 01.04.2013 à 21 h 34

Huit mois après sa rétrogradation en quatrième division pour raisons financières, la mythique équipe écossaise a été sacrée championne dès ce week-end. Récit d'une année que ses supporters ont vécue sur le mode de la revanche.

Un fan des Rangers devant l'Ibrox Stadium, le 14 février 2012. REUTERS/David Moir.

Un fan des Rangers devant l'Ibrox Stadium, le 14 février 2012. REUTERS/David Moir.

Pas moins de vingt-deux points d’avance sur le deuxième, avec deux matchs de plus, à cinq journées de la fin de la saison. Seulement deux défaites en trente-et-une rencontres. S'ils se sont contentés d'un nul (0-0) face au club de Montrose, les Glasgow Rangers ont néanmoins été sacrés champions d'Ecosse de football dès ce samedi 30 mars, grâce à la défaite à domicile de leurs rivaux de Queen's Park face à Elgin (0-1).

Champions, oui... mais de quatrième division. L’été dernier, le club, 140 ans d’histoire, 54 titres nationaux, 60 coupes, une Coupe des vainqueurs de coupes en 1972 et une dette colossale, a en effet été rétrogradé au plus bas niveau national.

Un tremblement de terre. Quasiment effacés de la carte sans préavis, les Rangers sont néanmoins restés une sensation partout en Écosse. Depuis huit mois, leurs supporters se sont déplacés, deux fois par mois, au fin fond du pays pour affronter de toutes petites équipes dans des stades de quartier.

Le temps d’une après-midi, la population des villes visitées a doublé sous l'afflux des troupes de l’armée rouge et bleue. Une manne financière inespérée pour des clubs à la situation économique souvent précaire.

La venue des Rangers, le coup du siècle

Elgin, qui a donc offert le titre aux Rangers samedi, a d'ailleurs été le théâtre en novembre d'un des épisodes les plus cocasses de la saison.

Pour cette petite ville de 25.000 habitants du nord des Highlands, le duel avec le prestigieux rélégué s'apparentait au coup du siècle. Tout était prévu depuis plusieurs semaines: l’entretien millimétré du terrain, l’obtention de certificats de sûreté des installations, des annonces dans toute la ville, des badges et des écharpes frappés de la date du match. La chaîne de télévision nationale ESPN devait retransmettre la rencontre en direct, et neuf employés du club avaient même pris des cours d’aide aux premiers secours et appris à se servir de défibrillateurs.

Pour l’occasion, le prix des places avait quasiment doublé. Les Gers avaient grincé des dents, mais l’occasion était trop belle pour Elgin. Le profit trop facile.

L'avant-veille du match, en procédant aux dernières vérifications, la police s'est rendue compte que près de 6.000 places avaient été vendues, soit 1.200 de plus que la capacité du stade, qui n'avait pas fait le plein depuis très longtemps. Le match a été reporté, du jamais vu dans ces circonstances. Largement battu un mois plus tard (2-6), Elgin a écopé de la Scottish Football League d’une amende de 25.000 livres (environ 30.000 euros).

«Tu as déjà vu quelqu’un dire que la tour Eiffel n’a jamais été construite?»

Ce jour d'automne, quand nous le rencontrons à Glasgow après l'annonce du report du match, Gary, 24 ans, ingénieur dans la banlieue de la ville, est amer:

«Mon week-end est foutu. J’avais prévu de prendre le bus le dimanche matin à l’aube, avec tous mes potes. J’attendais ce match depuis le début de l’année. Quand tu sais les sacrifices qu’on fait pour assister à ces rencontres, il y a de quoi avoir les boules.»

Adam, du haut de ses douze ans, déjà une casquette des Rangers sur la tête, renchérit:

«On est tellement nombreux à se déplacer pour suivre l’équipe que nos adversaires tentent en permanence de se faire de l’argent sur notre dos. Déjà, ils avaient doublé le prix de la place pour notre venue, au point que certains d’entre nous avaient décidé de boycotter le match…»

Quatrième division ou pas, s'il l'avait pu, Donald, retraité de la Royal Navy, logo du club tatoué à l’encre noire sur ses biceps imposants, serait aussi allé à Elgin ce week-end là si sa hanche fatiguée ne l'empêchait pas de faire les déplacements:

«Cette loyauté a plus de valeur que tout le reste, elle nous habite depuis 140 ans. Tu as déjà vu quelqu’un dire que la tour Eiffel n’a jamais été construite, que la Seconde Guerre mondiale n’a pas eu lieu? Les Rangers, c’est la même chose. Ils ont essayé de tuer un club de football. Ils devraient savoir que c’est impossible.»

«Chasse aux sorcières»

«Ils»? Le HMRC, la police fiscale britannique, qui a engagé une action contre le club à l'été 2012, le soupçonnant de rémunérer les joueurs illégalement pour éviter de payer certaines taxes. Puis la presse:

«Ils se sont déchaînés contre nous et ont tous manqué d’objectivité. Ils se sont prosternés devant leur nouvelle formule choc, "l’intégrité sportive". Mais tout ça, c’est une affaire de gros sous. On sait que l’odeur du sang et les mises à mort médiatiques font vendre des journaux. Qu’ils ne se cachent pas derrière de bons sentiments!»

Face à l'emballement, les investisseurs potentiels ont fui et les Rangers ont fini par être placés en liquidation judiciaire... avant d'être totalement blanchis le 20 novembre. «Nous avons été la cible d’une chasse aux sorcières, conclut Donald. On a voulu faire un exemple, avant même que la justice ne rende son verdict.»

Zone de turbulence

Comme des milliers d’autres Gers, Donald est un soldat, toujours au rendez-vous. Pour le premier match de la saison à domicile, contre le petit club d’East Stirlingshire, l’enceinte d’Ibrox Park accueillait une foule survoltée de près de 50.000 supporters. Ce sera le cas pour tous les matchs de l'année, avec en moyenne près de 46.000 spectateurs par match (pour comparaison, c'est plus que n'importe quel club de L1).

Pourtant, en tout début de saison, l'adaptation a été difficile. Pour ses quatre premiers matchs à l'extérieur, l'équipe a concédé trois matchs nuls et une défaite. Trois étages en-dessous, les conditions sont plus dures, l'agressivité exacerbée.

Ian Black, l'un des vieux briscards en mal de jeu recrutés par le club à l'intersaison, pourtant réputé pour son engagement parfois limite, s'en est plaint ouvertement dans les médias. Mais la zone de turbulences n'a pas duré.

Progressivement, les Rangers ont remonté la pente et enchaîné les victoires, à domicile comme à l'extérieur. Les jeunes du centre de formation, titularisés suite à l'exode massif des joueurs durant l'intersaison, ont pris leurs marques, se sont aguerris. Cette équipe faite de bric et de broc, qui panse les plaies d'un club meurtri, excite aujourd'hui les foules et avive une passion toujours intacte.

«Quelque chose de chevaleresque et noble»

Pour Ludovic Lestrelin, sociologue du sport et auteur du livre L’autre public des matchs de football, cette fidélité des supporters n’est pas étonnante:

«Dans le cas de clubs aussi profondément enracinés dans la culture et l’imaginaire d’une ville, le soutien s’autonomise largement des résultats et du niveau sportif. Les Rangers sont une institution et ils le restent, même en quatrième division. Il y a quelque chose de chevaleresque, de noble à continuer à être présent au stade dans la tempête. La chose est belle parce qu’elle est difficile.»

Il estime que cet épisode peut même s’avérer positif, sur le long terme, pour le club:

«Souffrir ensemble, tout reconstruire et repartir à la conquête… Il est aisé de construire une histoire riche de sens autour de ces thèmes.»

Auteur de Génération supporter, livre-culte paru au début des années 1990, pour lequel il a parcouru l’Europe et rencontré de nombreux ultras, Philippe Broussard garde un souvenir bien particulier de Glasgow:

«Là-bas, le football est un mode de vie, un engagement qui va au-delà du seul intérêt du jeu. Les fans des Rangers sont forcément transcendés par la situation actuelle. Et ceux qui participent à cette aventure vivent certainement leurs plus belles années de supporters.»

Fausse indifférence du Celtic

Il faut dire que les Rangers, c’est plus qu’un club: une ville. Et pas n’importe laquelle: Glasgow. Des artères, des avenues qui se confondent, sillonnées de voitures et de taxis qui ont toujours la priorité. Glasgow, ville verticale, plongée dans la nuit au milieu de l’après-midi, où il n’y a pas d’espace entre le ciel et la cime des immeubles, où tout est pesant, presque oppressant.

À ses extrémités, deux stades ennemis, comme séparés par une muraille invisible. Deux arènes. À l’ouest, Ibrox Park, l’antre des Rangers; à l’est, l’enceinte du Celtic Glasgow. Les Bleus d’un côté, les Verts de l’autre. L’Union Jack face à la croix celtique. Les Rangers, historiquement protestants, défendent la loyauté à la couronne britannique; le Celtic, enraciné dans les quartiers catholiques de la ville, représente les Irlandais, à l’origine souvent pauvres et ostracisés dans un pays qui peine à les intégrer.

Leurs derbys mythiques ont connu des épisodes sanglants dans le passé. Et si, de toute part, cette saison, on a feint l'indifférence pour le sort du rival, en quatrième division ou en Ligue des champions, il s'agit d'une attitude de façade pour Philippe Broussard:

«Même s’ils disent le contraire, je suis persuadé que les supporters du Celtic regrettent ce qui arrive aux Rangers. Car les Old Firms, c’est clairement ce que j’ai vu de plus beau en Europe.»

«Inévitablement, nous connaîtrons l’échec»

Pour retrouver la saveur de ces duels, sauf affrontement en Coupe, il faudra sans doute attendre deux ans, pour peu que les Rangers remontent chaque année à l'étage supérieur. Quand nous l'avons rencontré en novembre, Donald affichait une confiance imperturbable dans cette résurrection:

«On va être champions, plusieurs fois d'affilée et on reviendra dans l'élite, au plus haut niveau. Qu'ils le veuillent ou non, nous sommes un grand club, un club populaire. On ne peut pas nous écraser. We are the people!»

La même semaine, après l’annulation de la rencontre contre Elgin, plusieurs centaines de supporters, au fond du trou, s'étaient rabattus sur l'équipe des moins de 20 ans. À dix kilomètres au nord de Glasgow, sur un terrain sans tribune, par un froid à vous geler les orteils, les jeunes s’inclinaient 5 buts à 1 contre Kilmarnock.

Le long de la ligne de touche, les Gers étaient là, fidèles au poste. En rentrant aux vestiaires, tête basse, les adolescents portant la tunique bleue passaient devant un cadre soigneusement astiqué. Une relique. Au centre, un texte de Bill Struth, manager du club dans les années 20:

«N’ayez jamais peur. Inévitablement, nous connaîtrons l’échec, nous traverserons des périodes difficiles. Alors, nous ferons preuve de tolérance et de sagesse. Nous sortirons grandis de ces épreuves. Telle est la philosophie des Rangers depuis le temps des pionniers héroïques.»

Axel Cadieux

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Journaliste
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